Quelles élites pour la France en 2019 ?

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Y a-t-il et doit-il avoir une élite française ? Quelle élite pour la France patriote ? Classes préparatoires et grandes écoles, inégalité ou excellence ? Beaucoup de questions agitent les esprits dès lors qu’on observe l’élite ou les élites françaises, et très souvent le mépris entoure cette évocation. Toutefois, une société sans élite est-elle concevable ?

 

Tour de table

L’élite, c’est la minorité des individus auxquels s’attache, dans une société donnée, à un moment donné, un prestige dû à des qualités naturelles ou à des qualités acquises. Leur existence ne pose aucune difficulté : elles sont nécessaires, plus précisément elles émergent. Mais qu’est-ce qu’un chef ? L’heure est au déclin des élites. Le constat est largement partagé. Une sorte d’intuitive répugnance saisit la gorge dès lors qu’on interroge la place occupée par nos hommes politiques. Ce n’est pas le principe même de l’élite qui suscite la répulsion, c’est plutôt la spécificité des hommes qui, de nos jours, occupent ces places.

Le mot « élite » provient du vieux français « eslite », qui veut dire choix, lui-même issu du participe passé « eslit », qui est choisi. L’infinitif élire a été conservé dans notre langue et ce terme nous provient du latin eligere qui veut dire choisir, trier, sélectionner. L’élite, loin d’être par essence une forme de la domination, se détermine par le choix fait par une société. Il faut supposer que ce choix se dirige normalement vers « les meilleurs », les plus habiles, les plus dignes, les plus vertueux, etc. On peut donc s’interroger sur les élites à la tête de nos sociétés développées. Sont-elles toujours l’élite « par nature » ?

Pour produire ces élites, il est nécessaire de conserver des écoles d’excellence. Le problème apparaît à tous comme évident : la difficulté vient des élites politiques ; les élites scientifiques et techniques semblent en bien meilleur état. Notons que la discussion devrait aussi concerner les élites culturelles. Pour ne citer qu’un exemple, l’École nationale d’administration, créée en 1945, ne remplit plus aujourd’hui les promesses de son inauguration. La société pyramidale s’organise pourtant autour de ce modèle désuet et dysfonctionnel. Le problème viendrait de l’entre-soi, des ferments d’idéologie qui font le socle culturel de ces écoles qui produisent l’élite politique nationale. Une réaction, un retour à la tradition, voilà qui pourrait être une solution en la matière.

Une bonne part de la méritocratie, en France, nourrit le goût de l’élite. Peut-être est-ce parce que, comme le disait Talleyrand, le « diable boiteux » : « le peuple français est civilisé, son souverain ne l’est pas ». Pour anachronique qu’il soit, ce trait d’esprit nous rappelle que les troubles sont à craindre dans notre pays, quand le peuple ne reconnaît plus la légitimité des individus choisis pour le gouverner.

Notons d’ailleurs qu’au pire moment de son histoire, Napoléon conservait en France une grande popularité. Ce n’est pas le cas des politiciens qui se disputent le gâteau français. « Tous pourris, tous incompétents » ? La Troisième république institutionnalisa en son temps le principe méritocratique. Si la France parvient encore à se maintenir dans le palmarès des plus grandes puissances mondiales, nous le devons à ces grandes écoles, uniques en leurs façons ; toutefois la situation se détériore.

La production des élites politiques présente quelques atouts : la formation technique est de qualité ; en revanche, de gros défauts sont soulevés : quelle est la trempe de ces hommes qui sortent de l’ENA ? quelle vision de la France et pour la France ont-ils ? Trop longtemps ces écoles ont formé de bons gestionnaires, sans faire advenir d’excellents « hommes d’Etat ». De la même façon, les Universités en France sont à questionner. La formation dispensée y est globalement médiocre : le non-dit de la sélection y joue un rôle délétère. Les classes préparatoires ont-elles abandonné les valeurs du travail et du mérite ? Ces cursus reproduisent les inégalités ; dans une certaine mesure, celles-ci sont acceptables. Sans partager les orientations politiques suggérées par les travaux de James Masy et Yves Dutercq, nous nous appuierons sur leurs travaux pour constater la nécessité d’une refonte globale. La formation des maîtres, des professeurs de l’enseignement primaire et secondaire, est évoquée comme possible élément de solution au problème de la sécrétion de élites en France.

 

Elite, éducation et méritocratie

Quel est le rôle de nos professeurs ? Trop souvent, ils s’éloignent de leur mission d’instruction pour céder au prêche des « valeurs » républicaines, comme s’il suffisait, pour faire un bon citoyen, d’apprendre à « vivre-ensemble ». Or depuis Durkheim et les psychologues sociaux, les relations entre l’éducation scolaire et l’intériorisation de la méritocratie sont largement démontrées. Les élèves apprennent, en dépit des dérives pédagogistes, que « la note reflète les capacités et les efforts investis ».

L’école a ce rôle socialisateur et fait admettre que « les plus diplômés » occupent ces places dévolues à l’élite ; en somme on nourrit l’intuition que l’élite réunit ceux qui ont fait la démonstration des plus grandes capacités ou l’étalage des plus vaillants efforts – la seule sanction étant celle des résultats obtenus. C’est là l’origine du principe égalitaire : si vous obtenez les mêmes résultats, vous pouvez prétendre aux mêmes places. Notons que le terme « méritocratie » est employé pour la première fois par Michael Young à la fin des années 1950, mais que le système scolaire français sur lequel ce vocable sera plaqué est bien antérieur, puisqu’il correspond institutionnellement à une pratique répandue dès les années 1890 en France.

Dans notre pays, la méritocratie est un modèle de justice sociale et un moyen pour la société de conjurer, par la légitimation, les inégalités sociales. Puisque le mérite individuel est le principal levier de la réussite sociale, alors il est acceptable d’observer des inégalités dans la société. Ce système n’est toutefois viable et possible qu’à la condition d’être accepté par les individus : ceux-ci doivent être convaincus de la pertinence du modèle comme de ses résultats fructueux, sa « réalisation effective ». Peu importe la distinction du savant et du populaire autour du terme « méritocratie » ; qui n’a pas entendu « travaille bien à l’école pour réussir dans ta vie » ?

Cette notion fort courante souffre aujourd’hui de ce que l’institution scolaire, des premières classes jusqu’aux études supérieures, ne tient plus cette promesse et d’aucuns soutiennent même que « l’école » reproduit les inégalités sociales sans jamais permettre de les résorber. C’est là une thèse de Bourdieu et Passeron, la discussion ne s’y attardera pas, cependant tous s’accordent pour dire que la présence des « fils et filles de » au sein des élites politiques et culturelles, en France, révèle un dysfonctionnement terrible de la « méritocratie », alors même qu’il y avait là l’un des ciments du contrat social républicain.

En effet, si l’École devient la machine qui creuse le fossé entre l’élite et le peuple, par la reproduction des inégalités, si de plus elle ne forme plus l’élite à son rôle social, alors elle ne parvient plus à légitimer ces hiérarchies qu’elle construit. C’est toute la cohérence d’une société, toute la cohésion sociale du pays qui en sont menacées. « Tous incompétents, tous pourris » : l’expression revient de plus en plus souvent car non seulement les inégalités sociales paraissent de plus en plus infondées, mais encore les « grands gagnants » du système restent les décideurs de demain, ceux qui valoriseront ces hiérarchies auxquelles personne d’autre ne croit. Ainsi, les élites politiques et culturelles, par exemple, deviennent des élites situationnelles, qui jouissent d’une rente confortable et ne sont plus l’élite par le service qu’elles rendent à la société, mais par la place occupée et jalousement gardée.

Ce constat doit nous conduire à repenser le système éducatif français, non pour en révolutionner le fondement, mais pour en épurer la pratique. Nos élites semblent trop souvent oublier notre histoire ; or l’oublier, c’est se détacher de notre culture, de notre patrie, de nos ancêtres, de notre destin. Le « citoyen du monde » est l’ennemi du patriote, de l’homme enraciné. À l’école primaire, au collège, au lycée, dans les classes préparatoires aux grandes écoles, dans ces grandes écoles qui sécréteront demain l’élite politique du pays, il convient d’accorder une place importante à la culture historique et patriote.

L’esprit jacobin dégénéré doit disparaître au profit de l’enracinement bien légitime. Qu’importe les divergences politiques, aux Bruno Le Maire et Benoit Hamon, nous préférons les Jean Lassalle et Nicolas Dupont-Aignan. Cette intuition se trouve confortée par la désespérance des professeurs qui, dans l’enseignement supérieur, voit arriver maints étudiants qui n’ont ni connaissance suffisante de la langue, ni connaissance approfondie de leur histoire, ni culture générale des lettres et arts français. La valeur de l’excellence doit redevenir la boussole de l’Université comme des grandes écoles en France.

Faut-il rappeler quelle détestable image de nous-mêmes le président français a donné, quand il a désigné la Guyane comme une île ? Cette faillite de la formation culturelle des maîtres, des professeurs, se maintient et se révèle dans la formation de leurs élèves, qui sont pour certains les élites de demain.

 

L’élite contre le peuple ?

Beaucoup font remarquer la part importante des réseaux dans la constitution de l’élite politique en France. D’autres soulignent que les « meilleurs » désertent bien souvent la politique, préférant des carrières plus lucratives ailleurs « dans le privé ». C’est qu’auparavant, pour diriger un groupe d’individu, l’élite se légitimer de multiples façons et se maintenait par les résultats obtenus. Notre société modernisée, complexifiée, spécialisée, observe désormais la légitimité d’un autre point de vue : l’élite politique se maintient car elle exerce le « pouvoir légal ».

La légitimité n’est pas la légalité ; si la première convoque l’estime du citoyen, la seconde n’exige rien de lui. Ainsi, la rationalité d’un système bien huilé, la puissance du droit et l’inertie de l’accoutumance explique le maintien de nos élites politiques. Peut-être sommes-nous parvenus à ce que Max Weber décrivait comme la domination administrative.

Nous assistons donc au nivellement des élites, à la technocratisation, à l’impersonnalité du fait de domination, au formalisme des procédures, à la finalité utilitariste ou économiste du système politique qui préside à nos destinées. Stabilité et efficacité interne sont les avantages d’un tel système, mais il se peut que ces avantages deviennent de graves inconvénients : de grandes difficultés apparaissent dès lors qu’il est question de réformer ce système.

En effet, les politiques « font carrière » et se maintiennent parce que le système légal les préserve des soubresauts légitimes de la démocratie. Mais « le mérite en repos s’endort dans la paresse », comme l’écrivait Boileau, et nos politiques se sont enfermés dans un monde où la même idéologie infuse, sans prendre plus contact avec l’extérieur, avec le peuple qui, pourtant, par une commune fiction, leur confère leur légitimité à diriger le pays.

Par ailleurs l’efficacité de ce régime conduit à creuser le fossé évoqué plus haut. Lorsque l’élite n’exerce pas le pouvoir conformément à l’idéal du « souverain bien », du bien commun, lorsqu’elle-même ne se conforme pas à la justice et au droit – au sens de la droiture aristotélicienne – alors il convient d’évoquer une domination illégitime et délétère.

Le pouvoir en place se maintient par l’illusion du légalisme, sous le masque de la démocratie nominale, nourri par le progressisme des droits universels – et non individuels – présentés comme l’horizon, l’enjeu de notre société. Il n’est dès lors pas étonnant de constater que ce fossé se creuse et laisse apparaître, chez le peuple, un goût du retour à la démocratie effective, voire des ferments anarchisants.

Distinguons immédiatement l’anarchisme de l’idéologie libertaire ; si l’anarchisme est « l’ordre sans le pouvoir » comme l’affirme Proudhon, être libertaire au sens de Joseph Déjacque, c’est souhaiter l’éclatement des frontières, supprimer les limites morales, sexuelles, traditionnelles, etc., prôner le progressisme dans toutes les sphères de la vie sociale.

Or les ferments anarchisants sont utiles. Doctrine politiquement très pauvre, elle se révèle moralement utile : jusqu’où, pour votre bien, ai-je le droit de vous diriger ? Ces questionnements permettent de différencier les élites « par essence », qui honorent leur rôle social, des élites « de situation », qui n’honorent pas leur rôle social. En France, les élites politiques et culturelles sont en sécessions vis-à-vis de ce rôle social. Souvenons-nous des affronts faits au peuple par monsieur le président de la République, jusque dans les mots.

Or l’élite impose la direction des autres dans un esprit d’abnégation qui confine à l’esprit de sacrifice. Nous n’en sommes plus là. Les seules concessions de l’élite au peuple, en matière de formation, sont désormais des politiques de discrimination positive dans l’accès à l’enseignement supérieur. Dans les années 2000 en France, ces politiques ont été mises en œuvre pour restaurer « l’égalité des chances ». Ces politiques sont d’un esprit particulier, en opposition avec la norme méritocratique largement intériorisée en France.

Des politiques similaires existent aux Etats-Unis depuis les années 1960, mais les Américains ne s’embarrassent pas de scrupules lexicaux : l’objectif est là-bas de réduire les discriminations subies par les personnes issues de minorités ethno-raciales. Des résistances se sont élevées, des controverses sont apparues, aujourd’hui toutefois, qui s’interroge pour questionner l’efficacité de ces mesures ? Une simple photographie sociale des grands diplômés de l’ENA ou de toutes les autres grandes écoles suffit à se faire un avis sur la question.

Au cœur d’une nation, il faut pouvoir s’identifier sans faiblir au meilleur de soi ; ces gens, les élites, ne sont jamais si grandes qu’on les imagine, mais cette fiction est nécessaire. Qu’imaginer, au regard de nos politiciens contemporains ? Si se méfier de l’élite, comme caste, est moralement inspiré mais politiquement aveugle, ces élites-là, celles qui se vautrent dans les ors de la République et nous toisent du haut de leurs balcons, méritent bien que nous nous défions d’elles.

Par l’habitude, quand il ne se passe rien, l’élite, non soumise à l’épreuve, se referme dans l’entre-soi, se naturalise, génère en son sein le parasitisme social. Les élites culturelles ont commis, ces dernières décennies, le crime de démoralisation et de dévirilisation du peuple. Par la gestion de la pénurie et du pourrissement, l’élite actuelle se maintient. Il conviendra de générer de nouvelles élites en attaquant le cœur de sa formation, pour y réinscrire le nom et l’amour de la France.

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