Politique et natalité française

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Dans les milieux nationalistes, souvent l’inquiétude pointe quand les « chiffres » de la natalité sont observées, chaque année ; il convient cependant d’observer froidement la question pour en déterminer l’opportunité, les implications. Faut-il encourager la population à faire des enfants et quelle efficacité pour les mesures politiques à déployer ?

 

Tour de table

Que serait le « natalisme » ? Ce mot n’appartient guère au langage courant. On parle de « mesures natalistes » quand celles-ci visent à favoriser l’accroissement des naissances. C’est à l’écrivain controversé Alfred Fabre-Luce que nous devons l’adjectif, dérivé du nom commun « natalité », qu’il emploie pour la première fois dans son ouvrage Pour une politique sexuelle, paru en 1929, où il évoque « l’erreur nataliste » et l’imagination audacieuse du « natalisme ». C’est à la faveur de l’histoire que le natalisme se présente comme une doctrine démographique, comme un ensemble de mesures qu’une autorité politique, un État, peut prendre pour stimuler la natalité et favoriser ainsi l’accroissement de la population. Il convient de distinguer le natalisme du populationnisme, doctrine politico-sociale qui s’appuie tout à la fois sur la natalité et sur l’immigration pour augmenter la population.

Le natalisme aura pris plusieurs formes ces deux derniers siècles. Nous aurons puisé dans nos sources pour déterminer quelques éléments de définition entre nous. Il n’aura jamais été une doctrine érigée en système, toutefois nous suivrons, pour le débat, les cadres posés par les historiens. Le natalisme ordinaire présente un catalogue de mesures et de lois qui s’adressent à tous les résidents du pays, toutes nationalités comprises. C’est en général la position affirmée par le natalisme français dès la fin de la Seconde guerre mondiale. Ce natalisme devient « nativisme » quand il vise seulement les nationaux et ne s’adresse pas aux divers courants de l’immigration : ce fut le cas de la France avant 1945 et jusqu’en 1962 des colonies françaises, où les populations indigènes furent exclues des mesures, lois et règlements natalistes appliqués sur le sol métropolitain.

Si les groupes sociaux ou raciaux cibles des mesures sont déterminés strictement, alors le natalisme devient eugénisme – d’aucuns diraient racisme – à l’instar du cadre posé par les lois raciales dites « de Nuremberg » de septembre 1935, édictées par le régime nazi en Allemagne : elles excluaient les juifs mesures prises pour encourager le mariage et la natalité. À la marge, on parlera de mesures « élitistes » quand le natalisme ne concerne que de petits groupes : il n’est alors plus une doctrine démographique, ce que n’étaient pas les lois Papia et Poppea, promulguées sous l’empereur Auguste pour décourager le célibat et l’infécondité des familles patriciennes romaines ; or c’est un exemple qui revient souvent pour illustrer, historiquement, les premières mesures natalistes.

La classification peut paraître grossière : un même pays ne se privera guère d’un arsenal de mesures qui empruntera à toutes les formes du natalisme. Ainsi, une revendication de réserver des postes de l’administration aux pères de famille nombreuse est nativiste, puisque la mesure exclut les étrangers de la fonction publique. En France, le système d’impôt du quotient familial est plutôt élitiste puisqu’il bénéficie à un groupe social déterminé, celui qui est assujetti à l’impôt sur le revenu, donc les plus riches et non les autres. Au contraire, un système de versement des allocation familiales à toutes les familles d’au moins deux enfants, sur l’ensemble d’un territoire donné, est une mesure précisément nataliste car universelle.

 

Pourquoi vouloir une natalité forte ?

Les sociétés traditionnelles qui ont œuvré à une faible natalité sont rares ; au contraire, les régimes politiques anciens ont souvent accueilli favorablement les natalités élevées, cependant cet enjeu ne fut jamais l’objet d’une politique particulière et systémique. L’histoire montre des liens entre l’émergence de cette doctrine et les baisses remarquables de la natalité en France – en 1896 et 1897, les décès dépassèrent les naissances. La victoire allemande de 1870 fut attribuée à la supériorité démographique des Allemands. Pour soutenir cette hypothèse, les brochures natalistes d’avant-guerre ont dressé des tableaux comparatifs des effectifs pour les classes d’âge mobilisables de chaque côté des Vosges.

Notons cependant la jonction de deux facteurs : la guerre de masse devient la norme et le suffrage, étendu ou universel, s’impose dans toute l’Europe. La guerre de Sécession américaine, entre 1861 et 1865, a changé l’échelle de la nature des conflits qui impliquent désormais des millions de combattants : l’infanterie prend la place décisive. En politique, et en France en particulier, le suffrage à moitié universel (car accordé aux seuls hommes) renforce la vision démographique de la nation, c’est-à-dire que la Nation se reconnaît dans le nombre des nationaux. Jusqu’alors, c’était le territoire, le roi ou l’empereur qui tenaient le rôle symbolique de représentation de la Nation : la population française, dans l’esprit nataliste, se substitue à ces figures historiques comme « figure positive » – et désormais quantifiable.

Cette mystique démographique est en France fille de la Révolution, c’est l’image du « peuple en armes » – notons immédiatement que la puissance symbolique de cet imaginaire est largement en berne aujourd’hui. C’est qu’avec la bombe atomique et les changements du visage de la guerre depuis le Koweït, les conflits s’emportent non plus au nombre, mais à la meilleure « technique ». De plus, la mobilité des hommes et des choses, marchandises et capitaux, a peut-être sapé la conception autarcique de la nation et donc l’importance numérique de sa population. D’ailleurs, pour mesurer le niveau de développement d’un pays, on s’intéresse davantage à la richesse nationale et aux réalisations de ce pays qu’au seul nombre de ses habitants !

En 1896, Jacques Bertillon fonde l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française ; cet homme était chef du bureau de statistiques de la ville de Paris. Cette association compte parmi ses membres des personnalités de gauche, comme Émile Zola et Émile Cheysson, et des personnalités de droite comme Alfred de Foville et Paul Leroy-Beaulieu. Elle va peu à peu rapprocher des ligues de moralité comme la « ligue française pour le relèvement de la moralité publique » de Paul Bureau. Jacques Bertillon, laïc et dreyfusard, s’effacera au début des années 1910 pour céder la première place à Fernand Boverat, secrétaire général, familialiste et conservateur.

Celui-ci obtiendra la reconnaissance d’utilité publique pour l’Alliance et s’en servira comme d’une tribune, jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, pour l’expression de ses positions moralisantes et conservatrices. Parfois même, l’esprit de l’Alliance se fera « racial » : il publiera sous l’égide de l’Alliance, en 1931, un ouvrage La race blanche va-t-elle disparaître ? D’aucuns décrieront la propagande nataliste, pour autant celle-ci sera payante quand, en 1920, la loi prohibe toute information relative à la contraception et vient même aggraver les sanctions contre l’avortement. En 1939 est publié le Code de la famille ; sous Vichy, l’Alliance se reconnaît volontiers dans le mot d’ordre du maréchal Pétain : « Travail, Famille, Patrie ».

Sur cette base, dès la libération sont créés un Haut Comité de la Population, présidé par le président de la République, et un système généralisé d’allocations familiales. Ce comité sera un institut de recherche destiné selon ses statuts à étudier les propositions pour augmenter la natalité française – ce sera l’I.N.E.D., Institut national d’études démographiques. C’est à partir de cette époque que des mesures natalistes seront prises : quotient familial, primes pour le troisième enfant, etc. L’Alliance existe encore et publie toujours sa revue, mais elle connaîtra plusieurs changements de dénomination ; les principaux directeurs de l’I.N.E.D. ont été des défenseurs du natalisme, comme Alfred Sauvy ou Gérard Calot et de nombreux chercheurs de l’Institut ont dans la revue de l’Alliance.

Quel héritage, aujourd’hui en France, pour ce legs nataliste ? Les avis sont partagés sur la Relève. Il est clairement à craindre que les politiques natalistes, trop généreuses ou trop aveugles dans leur distribution, n’aggravent les causes qui, justement, ont poussé à ce débat sur la natalité française. Les Français n’enfantent plus assez, au regard de populations allogènes qui entraînent avec elles, sur notre territoire, la très forte natalité qui leur est coutumière. C’est le constat que beaucoup font parmi nous, quelques-uns s’inscrivent en faux, d’autres refusent de se prononcer. D’aucuns réclament alors d’étendre le débat à ce que doit être la nationalité française et sans doute le cercle d’Ouroboros trouverait-il ici son nœud terrible : toute réflexion sur la natalité en France, qui ne prendrait en considération la question de l’attribution de la natalité, n’est qu’une perte de temps.

Dans l’hypothèse où les flux migratoires seraient largement limités, où les populations peu désireuses de se conformer à notre art de vivre seraient encouragées à partir, alors il convient de s’interroger : la France doit-elle être encore « la Chine de l’Europe », pour reprendre un vocable désuet ? Nous n’aurons atteint aucun consensus. D’aucuns interrogent la pertinence de politiques natalistes pour une France qui n’en aurait pas besoin du fait de son niveau de développement, de son système économique, etc. Est-il bien nécessaire d’encourager les familles nombreuses tandis que le travail se raréfie et que nous allons de bouleversements sociaux en bouleversements sociaux ? D’autres, au contraire, estime que la natalité française compte parmi les atouts de notre pays, au regard de nos voisins européens laissés en déshérence. Il est impératif d’ajuster notre système économique, cependant l’atout d’une natalité vigoureuse doit être conservé pour mieux servir ce système et favoriser sa permanence.

Notons, pour mémoire, qu’en dehors de la France, peu de pays ont adopté des politiques résolument natalistes. Pendant l’entre-deux-guerres, les lois promulguées sur la famille par les régimes de Mussolini et de Hitler, l’interdiction de l’avortement rétablie par Staline, sont quelques exemples. Après 1945, la plupart des pays communistes d’Europe ont encouragé, par des lois et mesures caractéristiques, des politiques natalistes. Cependant, à l’adresse de nos adversaires politiques, il serait idiot de flairer l’esprit « rouge-brun » dans le natalisme : la convergence avec les régimes totalitaires est ailleurs, elle réside plutôt, selon nous, dans la conception organiciste de l’État qui puise ses sources doctrinales dans les thèses du philosophe Thomas Hobbes (Léviathan, 1651), conception qui associe l’égalité de principe à une autorité absolue.

 

Faut-il être pour, faut-il être contre une natalité forte ?

Quelques arguments ont été relevés en faveur d’une politique nataliste pour la France : d’abord, la faible natalité accroît la charge des retraites en déséquilibrant la pyramide des âges ; les enquêtes d’opinion montreraient avec régularité que les Français désirent plus d’enfants qu’ils n’en font ; l’enfant représente un investissement pour la Nation dont le coût doit être remboursé à la famille.

Ces arguments ont servi de socle à une série de propositions politiques : maintien de la femme au foyer, salaire maternel, valorisation des retraites en fonction du nombre d’enfants, revalorisation des allocations jusqu’à compensation du coût des enfants, et même le vote familial (le père obtiendrait un suffrage supplémentaire par enfant).

Quelques arguments ont été relevés par ceux qui, au contraire, refusent pour la France toute politique nataliste : l’enfant appartient au domaine privé de la vie familiale, sa venue ne regarde pas l’État, il ne s’agit en aucun cas d’un bien que la famille cède à la collectivité ; le nombre souhaité d’enfants est plus important que le nombre réel, tout comme le salaire désiré, l’habitat désiré, tout l’ensemble de la vie désirée, c’est là une tautologie ; le financement des retraites est un problème économique qui doit être résolu au moyen de mesures économiques, et tout relèvement de la natalité n’aurait d’effet, très faible d’abord, que dans plus de vingt ans lorsque les nouvelles générations entreraient en activité.

D’ailleurs, les moyens économiques pour résoudre la question des retraites, qui ont été avancés, sont les suivants : capitalisation, répartition, durée de l’activité, taux des retraites, âge à la retraite, formation permanente…

Notons que la défense de l’égalité des hommes et des femmes, particulièrement dans l’accès à l’activité économique, et aux moyens d’éviter les enfants non-désirés, comme la contraception et l’avortement, sont des données du problème de la natalité mais les derniers, par exemple, ont déjà fait l’objet de débats sur la Relève.

D’aucuns ont alors évoqué la question du « coût de l’enfant » et les avis ont largement divergé. Faut-il considérer avec les mêmes égards les familles dont les revenus sont maigres et les familles dont les revenus sont larges ? Ces questionnements d’ordre économique participent d’une vision politique globale de la natalité française. Nous nous trouvons là encore devant la difficulté déjà évoquée : la générosité doit être mesurée pour ne toucher que les Français qui participeront de l’œuvre française ; entendons par là que la vision purement administrative de la « Nation » n’est pas la nôtre et que nous nous attachons à cette vision d’autres dimensions. Celles-ci en sont la sève et la narration : la vision formaliste et paperassière témoigne d’une sécheresse qui ne saurait toucher le patriote réactionnaire.

Les mesures natalistes participent du soutien à la famille traditionnelle et toute « politique de l’enfant » doit être un levier entre les mains de l’État pour favoriser ce modèle familial ; si ce levier doit produire les tristes conséquences d’une France qui peu à peu change de visage, car les natifs profiteraient des largesses de l’État sans participer du substrat originel de la Nation, alors il convient d’interroger la pertinence de mesures qui, pétries de bonnes intentions, sont plus nuisibles que bénéfiques. Notons ici, particulièrement en France, une opposition nette, depuis les années 1970, entre les familialistes et les natalistes, opposition apparue notamment lors du débat sur la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (les familialistes s’y opposaient pour défendre le modèle traditionnel de la famille, tandis que les natalistes y étaient favorables comme préalable à la consécration du « désir d’enfant »).

Cette opposition transpire également des débats sur « l’égalité des chances » : les allocations familiales doivent être universelles et élevées, selon les natalistes, pour justement corriger les inégalités irréductibles entre les familles. Nous voyons là quelle fuite en nous attend si nous ne mesurons pas la générosité de l’État à l’aune de raisonnements politiques dépouillés de tout sentimentalisme. D’autant plus que la correction des inégalités imposerait normalement des allocations d’autant plus importantes que la famille est pauvre, ce qui conduit à des imbroglios intellectuels que nous devons laisser à nos adversaires idéologiques – ils n’en guériront jamais. Il est impératif de toujours conditionner l’attitude de l’État aux besoins du pays : le dogmatisme, en la matière, nous condamnerait à pleurer des conséquences dont nous alimenterions les causes.

 

L’efficacité des politiques natalistes en question

Nous conclurons le débat sur cette question ; il faut distinguer ici la doctrine politique de l’idéologie. Quand les mesures préconisées démontrent leur efficacité, nous sommes en présence d’une doctrine politique. Quand les mesures préconisées démontrent leur inefficacité, nous constatons l’émergence d’une idéologie que rien ne lie à la réalité, idéologie dont il est légitime de suspecter qu’elle poursuit d’autres buts que ceux qu’elle échoue à atteindre. Le natalisme s’est montré, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, peu efficace, comme en témoignent les études économétriques menées entre 1945 et 1985 : elles ont montré que l’ensemble des mesures prises en France ont eu pour conséquence un relèvement très faible de la fécondité (plus ou moins 0,15 enfant par femme).

Il suffit de comparer les politiques menées dans les autres pays européens pour constater que le baby-boom n’a pas été plus important en France que dans ces autres pays : les allocations familiales n’ont eu qu’une incidence dérisoire – on constatera aussi que les mesures natalistes prises dans les pays satellites de Moscou n’ont pas rempli leurs objectifs. Les rares effets positifs en Allemagne de l’Est et en Tchécoslovaquie ont été analysées comme des effets d’aubaine. Toutefois, à bien regarder, les résultats de ces études montrent que la politique familiale sert d’autres buts en matière de natalité, qui ne seront pas discutés lors du débat.

La Grande-Bretagne et la France offrent deux visions intéressantes. Depuis les années 1970, elles partagent, à 5% près, le même indice de fécondité ; or nous avons là deux pays contraires en fait de natalisme ! Par tradition, le Royaume-Uni ne pratique aucune politique familiale d’ensemble ; notons que le volume des aides procurées aux enfants des familles pauvres et aux mères célibataires est globalement équivalent au montant dépensé par la politique familiale en France. Cette tradition britannique suit la tradition démocratique : de plus en plus de droits de la personne sont reconnus et respectés ; l’État et la société doivent être tenus séparés ; toutes les mesures natalistes sont vues comme des menaces pour la famille, car la raison d’État pénétrerait le foyer par effraction.

Certains ont avancé, pour terminer, que le pire ennemi de la natalité française aura été la montée en puissance de l’esprit démocratique et de l’individualisme. « Un enfant si je veux, quand je veux », ont péroré les féministes des années 1970 – nous étions alors loin de l’idée que la mère aurait eu pour rôle d’offrir à la Nation ses futurs soldats, plus loin encore des mots du manuel de Madame Gréville :

« la maternité a élevé la femme au-dessus du niveau inférieur où l’homme la reléguait. »

Comme nous le remarquerons, l’I.N.E.D. a retiré de ses statuts la promotion de la natalité, le Haut conseil de la population et de la famille ne sert à rien et l’Alliance a périclité. Loin, l’époque où Zola publiait Fécondité dans le journal L’Aurore, premier volume de ses « quatre évangiles » pour y figurer la famille nombreuse comme la famille heureuse par excellence. Peut-être alors faut-il s’éloigner du mirage d’un rayonnement de la natalité française, si celle-ci n’est plus la conséquence naturelle du triomphe du modèle familial que nous souhaitons au cœur de notre société. À quoi bon voir naître des millions de Français, de plus, si ceux-ci sont les fils et filles ingrats d’une patrie qu’ils ne reconnaissent plus ?

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