De l’importance du savoir-vivre

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Les Français sont-ils moins bien éduqués qu’autrefois ? Qu’est-ce que le savoir-vivre ? Qu’est-ce que le civisme ? Régulièrement, les journalistes évoquent à mots couverts ce que d’autres désignent comme l’ensauvagement d’une société qui se crispe et renonce aux outils de sa cohésion ; le respect des « bonnes manières », pourtant, ne se négocie pas.

 

 

  1. Tour de table

 

Le « savoir-vivre », c’est à l’origine l’habileté à conduire sa vie dans le monde. C’est devenu la connaissance et mise en pratique des usages pratiques de la politesse, de la vie en société. Distinguons la politesse de la civilité, du civisme. La politesse, c’est le respect des bonnes manières, des règles de la bienséance, c’est la « bonne éducation ». La civilité désigne l’observation de ces règles, pour faciliter la vie en société. Le civisme est cet ensemble des qualités qui font le bon citoyen ; d’aucuns parleront du zèle et du dévouement pour le bien commun de la nation. Où en sommes-nous, désormais ?

 

 

L’éducation scolaire se serait effondrée. L’école de la République française fut cette machine à produire du « bon citoyen » et d’aucuns rêvent encore des fameux ou funestes hussards noirs, les instituteurs, gardiens des institutions, qui œuvraient, avec les parents, à la bonne éducation des enfants, pour leur transmettre cette « bonne et antique morale » qui fut l’objet des leçons d’instruction civique et morale. Le sinistre legs de mai 1968 pèse encore sur nous ; c’est à croire que les enfants d’alors ont refusé de devenir parents et d’en assumer le rôle. Le bain culturel des années postérieures à la décennie 1990 a introduit dans les foyers et entre les mains des individus toujours plus d’outils et gadgets technologiques.

 

 

Cette proximité suspecte était de nature à isoler, à déconnecter les gens, à les abrutir peu à peu dans la cacophonie du moi autocentré. Sans occasion d’expérimenter le savoir-vivre, comment le développer, le mettre à l’épreuve ? Sans personne à qui parler, comment donner de la voix et s’essayer à l’art de la conversation ? Il existait au XVIIIème siècle des manuels entiers consacrés à l’art des conversations qui n’ennuient pas ; mais lire un tel manuel ne suffisait guère, il fallait s’exercer, de la même façon qu’un tome consacré à la forge ne suffit jamais à faire du lecteur un maître-forgeron.

 

 

Notons par ailleurs que ce bain culturel est largement alimenté par les eaux de la production culturelle contemporaine : nombreux seront les téléspectateurs à avoir remarqué le rôle délétère de la petite lucarne, où l’appauvrissement du niveau de langue, sous prétexte de suivre les usages, ressemble de plus en plus à une apologie en règle du parler vulgaire et détestable. Par mimétisme, en quelque sorte, c’est toute la société qui reproduit des codes nouveaux, sur la base du rejet des façons anciennes et par fascination pour cette fausse subversion que serait la vulgarité des manières, des conduites, des langages. Quand situer, pourtant, cet autrefois dont nos grand-mères ont le secret ?

 

 

 

D’aucuns auront fait un lien entre cette impression que « tout fout l’camp », pour citer la chanson des années 1930, et l’ouverture coupable des flux migratoires : affaissement du quotient intellectuel, établissement durable de populations qui ne partagent guère nos valeurs civiques, etc. C’est certainement l’une des sources du constat, mais devons-nous pour autant ignorer ces nombreux « français de mille ans » dont les comportements les feraient passer pour ces rustauds qu’on trouve n’importe où en occident, qui ont abandonné les couleurs de leur tradition pour épouser des habitus culturels empruntés au pire de ce qui se fait dans le monde ?

 

 

Nous nous accorderons tous pour considérer le rôle crucial des parents dans l’éducation de leurs enfants : c’est une évidence qu’il faut rappeler avec force, quand tout nous pousse au divertissement, quand tout nous pousse à fuir la dureté du réel pour s’enfermer dans la paresse des bagatelles et des distractions. Nos modes de vie sont une école du vice : la socialisation est en berne, les Français reçoivent une éducation aux bonnes manières et au civisme moins régulière, ils ont donc moins l’occasion d’en faire usage, d’en éprouver les bienfaits. Les hiérarchies sociales et les déférences traditionnelles s’effacent, disparaissent ou même sont désignées comme condamnables au nom d’un totem dangereux, l’égalité. La « fraternité » semble la grande oubliée de notre devise nationale et la disparition du service militaire, qui brassait toutes les classes sociales dans une véritable école de la vie en communauté, aura peut-être beaucoup contribué à l’assèchement de ces huiles qui favorisaient le lien social.

 

 

La jeunesse elle-même ne s’y trompe pas et les témoignages sont nombreux, en provenance des lycéens, qui remarquent l’échec de l’école en la matière : prisonnière de ses travers gauchistes, l’institution paraît incapable d’assurer l’une de ses principales missions, et ne forme plus les citoyens éclairés nécessaires à la bonne santé de la démocratie. Déjà au temps de Périclès, les Grecs érigeaient la politesse au rang des vertus civiques essentielles au fonctionnement de la société, comme un ensemble de règles non-écrites mais admises par tous et transmises par tous – nous renvoyons ici à l’excellente thèse de Francesco Mari sur le sujet. Le savoir-vivre est un ensemble de codes, de règles sociales, d’usages, de coutumes ; ceux-ci nous rattachent à une tradition : nous imitons nos ancêtres et nous transmettons un héritage de pratiques, d’impressions, de caractères.

 

 

L’arbitraire semble irriguer ces règles et pourtant, elles participent d’une logique disciplinaire éprouvée par le temps et l’usage. Le respect de la tradition, en la matière, semblera à tout nationaliste, à tout réactionnaire, à tout patriote comme un impératif nécessaire et un enjeu : se faire violence est l’occasion de rayonner par l’exemple, d’autant que des enjeux de survie du groupe, dans la coopération et la réciprocité, sont à l’œuvre. Il faut se garder d’écouter les sirènes progressistes qui exigent des politesses spécifiques, obséquieuses, quand d’autres sont déclarées aussitôt suspectes et redoutables.

 

 

L’héroïsme du quotidien se cache peut-être dans ces règles observées « parce qu’elles paraissent inutiles et mille fois nécessaires » ; on se demandera d’ailleurs où se cache l’étalon de l’utilité pour ces choses sociales. Nos ennemis ne s’y trompent pas, ils ont abattu tous ce qui doit pourtant nourrir l’incarnation modélisatrice. Nous ne devons pas laisser à la jeunesse, pour seul modèle, ces figures dérisoires qui n’ont d’autre credo que l’exaltation de l’incivilité, de la vulgarité et du vice. Entendons nos aïeux qui désignaient les vauriens, les fripouilles, les canailles, les gredins, les crapules et les voyous. Ceux-là ne sont pas des exemples à suivre.

 

 

La proximité entre politesse, politique et polissage dit beaucoup de l’objectif de la politesse, qui est précisément de fluidifier les relations au sein de la société. En polissant les rapports sociaux, elle permettrait donc qu’il y ait le moins possible de rugosité à l’intérieur de la société. Sans elle, la « polis » risque de basculer dans un rapport de violence verbale ou physique. Marcher dans les pas de la vertu impose la nécessité d’incarner ce qui suscitera l’émulation, le goût de l’imitation ; il faut, pour incarner la vertu, lui associer la force – entendons ici la force non comme brutalité mais comme énergie, pouvoir d’agir et ensemble des ressources physiques, morales et intellectuelles qui permettent à une personne de s’imposer, de réagir. Connaître les bonnes manières est une façon de sauver les apparences de la vertu, mais il convient de connaître ce système pour en comprendre toutes les dimensions logiques : ces règles existent pour de bonnes raisons que l’usage a sanctionné.

 

 

  1. Des règles et des usages nécessaires

 

Deux principes transversaux irriguent l’ensemble de ces conduites : d’abord, il s’agit de respecter les aînés, ce qui suppose humilité et imitation ; ensuite, il s’agit de participer d’une grande convention entre les hommes, qui exige de privilégier la résolution pacifique et sereine des conflits. En effet, le savoir-vivre est un effort constant pour ordonner notre lien aux hommes et au monde.

 

 

C’est pourquoi l’ensemble de ces règles s’adressent d’abord à des acteurs définis par une identité particulière. Ces identités en appellent d’autres et toutes n’existent jamais sans un « couple » : l’homme et la femme, le mari et l’épouse, le parent et l’enfant, le patron et l’employé. Nous sommes ce que nous paraissons et nous paraissons ce que nous sommes. Les règles valorisent l’identité de ces acteurs pour éviter l’ambiguïté : que se passe-t-il, dans la famille, quand le mari ne se conduit plus en mari à l’égard de son épouse, quand le père ne se conduit plus en père à l’égard de son fils, quand l’employé, dans l’entreprise, ne se conduit plus en employé à l’égard de son patron ? C’est justement pour mieux déterminer les positions sociales, pour permettre aux acteurs de s’ajuster les uns aux autres que les règles existent. Chacun peut ainsi se donner la réplique, les règles de la politesse sont une huile sociale nécessaire pour apaiser les tensions et dégager d’apparentes inégalités les rancœurs et les ressentiments.

 

 

Ainsi, dans le cadre d’une relation d’opposition hiérarchique, le savoir-vivre impose de maintenir une distance sociale : il faut traiter ses employés sans familiarité, sans arrogance, il faut traiter son patron sans se liquéfier en d’obscènes obséquiosités ; la responsabilité de la relation incombe à la personne en position haute, ainsi les parents sont responsables de la relation qu’ils entretiennent avec leurs enfants. Ces règles sont là pour favoriser la quiétude et la sérénité de ces relations verticales et nécessaires. Les parents ne sont pas des enfants, les inconnus ne sont pas des familiers, les patrons ne sont pas des collègues comme les autres, etc.

 

 

Mais les règles de la politesse concernent aussi les relations entre les acteurs concernés et les acteurs non-concernés par une situation, comme une discussion ou un événement : est-il permis d’écouter aux portes, ou de s’inviter à une cérémonie sans y être convié ? Ces détails peuvent paraître triviaux et pourtant, ils sont révélateurs d’une société qui se naturalise et s’horizontalise. Claude Lévi-Strauss revient longuement sur l’offre rituelle du verre, car le vin offert appelle le vin rendu, la cordialité exige la cordialité et refuser son verre à l’offre du voisin devient une insolence difficile à réparer. Cet exemple n’est pas vain et nous permet de comprendre que pour conventionnelle que soit la règle de politesse, elle n’en demeure pas moins nécessaire à tous les acteurs du jeu social. Les obligations de pudeur et de réserve participent du même esprit.

 

 

Mais ces rôles sociaux existent aussi pour « rassurer » et rasséréner le théâtre d’ombres que constitue la vie sociale, publique ou privée. Par rôle social, entendons l’ensemble des comportements attendus d’un acteur en fonction de son identité et de son statut. L’enjeu est la quiétude, la guerre faite à l’imprévisible. Face au client, à l’ami, à la grand-mère, au professeur, au conseiller, au policier, etc., les règles et les usages, quand ils sont respectés, nous indiquent ce qu’il faut attendre et nous préserve de vilaines surprises. Il n’est donc pas étonnant de constater que toute une littérature de la bonne conduite concerne les relations entre les rôles masculins et féminins. Un manuel indique ainsi : « être une femme, c’est s’interdire la familiarité, la trivialité, le négligé et toute trace de vulgarité : de la grâce dans les mouvements, du charme dans les paroles ».

 

 

Parce que la virilité a une connotation sexuelle que n’a pas traditionnellement la féminité, la femme occupe toujours la place haute dans les discours sur le savoir-vivre – une position formelle, parfois ambiguë, mais elle est toujours le rôle de référence, le rôle supérieur par rapport auquel l’homme doit se déterminer, contrairement à ce que les féministes béotiens peuvent affirmer. C’est pourquoi les femmes ont toujours cette prévalence dans les relations sociales de la famille et dans l’organisation des situations de représentation et d’animation de la vie du foyer. L’homme, quant à lui, doit s’asseoir après les femmes, protéger les femmes, autrefois « fumer après leur autorisation » ; sa conversation doit plaire aux femmes, il doit veiller à leur confort, les aider à se vêtir et dévêtir au restaurant, leur ouvrir les portes, leur céder les meilleures places au théâtre, leur laisser le haut du pavé, régler l’addition, etc. Ne nous laissons jamais dire que la « tradition » serait par essence oppressive, quand elle s’appuie justement sur la distinction entre l’homme et la femme pour consacrer les devoirs du premier à l’endroit de la seconde.

 

 

De la même façon, l’hôte et l’invité occupent une place importante dans toute la littérature consacrée au savoir-vivre. Ce n’est pas pour rien : l’enjeu est toujours la tranquillité des rapports sociaux. L’hôte apparaît comme le maître du jeu : il décide quand tout commence, quand tout finit, comment tout se passe ; l’hôtesse a un rôle plus important encore, puisqu’elle est maîtresse de maison, puisque son objectif est le succès de la réception, puisque c’est elle qui officiellement reçoit. Notons que, longtemps, un célibataire ne pouvait recevoir de couples chez lui, sauf s’il vivait avec sa mère, sa sœur, sa tante, etc. Madame est toujours la gardienne de la vie sociale de la famille. L’invité, quant à lui, doit s’imposer de très sérieux devoir. Il doit penser aux fleurs qu’il faut faire livrer à la maîtresse de maison, il doit s’arranger pour être à l’heure, il doit observer une tenue irréprochable, il doit, après la réception, faire parvenir ses remerciements. Nous n’énonçons pas toutes ces règles dans le but de constituer un bréviaire, nous souhaitons illustrer l’importance d’en respecter l’usage et leur légitimité : dans les relations sociales, les acteurs sont interdépendants, ils ont besoin les uns des autres pour que « tout se passe bien ».

 

 

On ne peut prier de s’asseoir quelqu’un qui s’affale dans un fauteuil dès que le seuil est franchi. Tous les acteurs forment une équipe, la coopération s’impose, à l’échelle d’une soirée entre amis comme à l’échelle d’une société. Si je suis incapable de me tenir auprès de mes amis, puis-je seulement espérer me tenir auprès de mes congénères nationaux ? Le lien social, pour exister et perdurer, exige de chacun qu’il prenne ses responsabilités, quitte à alimenter la fiction de la joie tranquille, car il n’est que deux façons de se tenir, la bonne et la mauvaise. Comptons le nombre des exemples à ne pas suivre : la pauvresse, le sans-gêne, le bourgeois parvenu, le nouveau-riche, par opposition à l’honnête homme, à l’honnête femme.

 

 

Les règles de savoir-vivre participent du civisme dans les relations entre pairs : la réciprocité implique souvent la solidarité, ou au moins le renvoi en miroir de comportements identiques. L’égalité entre les pairs diffuse la similitude des prérogatives, des devoirs et des comportements, ces relations sont symétriques et le respect de cette symétrie est nécessaire à leur permanence. Toutefois, en cas de relation entre non-pairs, l’asymétrie n’entraîne pas l’inégalité et l’oppression de l’un sur l’autre, c’est une ineptie : elle entraîne la complémentarité hiérarchique. Entre l’hôte et l’invité, par exemple, le devoir de l’un fait l’obligation de l’autre et réciproquement. Entre le client et le prestataire, la situation de rétribution n’entraîne pas l’effacement du besoin de politesse et de savoir-vivre, car le fait de payer ne donne en définitive qu’un droit : recevoir ce que l’on a payé. Le reste se mérite et l’amabilité du commerçant, quand il donne de sa personne pour son client, est souvent récompensée. Parfois cette complémentarité est assortie d’une couleur hiérarchique plus prononcée, qui impose des marques supplémentaires de déférence et de respect.

 

 

On retrouve cette caractéristique dans les titres qu’on réserve à certaines personnes : sire pour un roi, excellence pour un ambassadeur, monsieur l’abbé pour un prêtre. Titres et expressions rituelles conventionnelles, surtout utiles pour les présentations, évoquent tout un univers mental de hiérarchies, de dignité et de valeur : c’est la mise en mot d’une société d’ordres où transparaît la topologie relationnelle. Nous aurions tort de négliger ces pratiques qui sont plus que les ornements d’une société verticale.

 

 

Certains ont vu dans le savoir-vivre et le civisme un système à produire de la hiérarchie sociale, mais c’est une lourde erreur. Le savoir-vivre distingue des positions supérieures, des préséances, mais celles-ci sont accompagnées de devoirs beaucoup plus que de réels pouvoirs, même en cas de subordination entre les protagonistes. Quand l’un des acteurs ne respecte plus les règles, la situation entre en déséquilibre ; mais chaque acte de déférence n’est jamais sans réponse et la politesse apparaît comme un principe modérateur, car la réciprocité, bien réelle, vient endiguer l’impression d’inégalité.

 

 

Ces règles de bonne conduite et de civisme concernent également les lieux et le temps. On distingue ainsi les lieux privés des lieux publics, la civilité privée de la civilité publique. Contrairement à ce que d’aucuns laissent entendre, les lieux publics ne sont pas des espaces d’anomie. Des règles spécifiques s’imposent, qui sont plus ou moins formalisées : s’habiller, se saluer, se tenir, etc. Il faudrait même distinguer les lieux publics fermés, comme les édifices publics et les transports en commun, des lieux publics ouverts, la rue, les places, les parcs. D’autres lieux sont plus intermédiaires, comme la plage et le lieu de travail, à la fois public et privé.

 

 

N’entrons pas dans les détails d’une cartographie fastidieuse et retenons que les bonnes manières, ici, déterminent des moyens de protéger l’espace et la territorialité, en distinguant « chez soi » et « chez autrui ». Chez moi, je contrôle ; chez autrui, je suis convié, invité, toléré. De la même façon, la scansion du temps doit observer des règles qui rattachent le présent au passé, à la tradition. D’un côté, nos rythmes de vie immédiats sont concernés, car on ne s’habille pas de la même façon au déjeuner et au dîne ; de l’autre, l’année suit le calendrier des rituels et des fêtes qui ravivent et réactualisent les liens sociaux. Enfin, le temps de la vie est marqué par les variations des usages et coutumes en fait de savoir-vivre et de civisme. Ce cérémonial et cet ensemble de règles temporalisées n’ont pas la bête mécanicité des machineries dont nul ne comprend plus rien : ils donnent une signification au temps pour entrer en résonance avec lui et, en respectant ces codes et rituels, on reproduit ce que d’autres ont reproduit, pour rejoindre ainsi la parenté et la tradition.

 

 

  1. Finalités et enjeux du savoir-vivre

 

Toutes ces règles participent donc d’une architecture sociale, mais quelles en sont les finalités et les enjeux ? Nous l’avons déjà évoqué, il s’agit d’une huile facilitant le mouvement des engrenages de la machine-société. C’est un système sémiotique clair à déchiffrer, facile à utiliser, par l’habitude, dont la finalité est avant tout identitaire : savoir se présenter sous un jour positif, c’est-à-dire défendre une image de soi conforme à des modèles sociaux valorisés, traiter les autres convenablement, protéger l’identité du groupe et sa cohésion. Il ne s’agit pas de narcissisme, ni de fatuité. L’image qu’on donne de soi, le comportement qu’on adopte est une marque du respect réciproque qu’on souhaite établir.

 

 

Protéger son identité, c’est déjà respecter les autres et leur donner la place et la considération qui leur reviennent, puisqu’on attend des autres la même déférence, le même tact. Ne nous y trompons pas : le tact est une marque subtile de respect et d’aucuns y verront le raffinement de la politesse, puisqu’il impose d’éviter tout ce qui peut être entrepris pour mettre les gens mal à l’aise – ce qui suppose de respecter autrui, son bien et ses propriétés, sa sphère personnelle et son intimité. C’est pourquoi la réserve, principe de distance à autrui, est si importante, alors même que le savoir-vivre régit les conditions du contact à autrui : prudence et mesure sont de mise, car le jeu social est une parade, et comprenons la polysémie de ce mot, puisqu’il s’agit d’agir pour se montrer, et d’agir pour se protéger.

 

 

Respecter les règles de bonne conduite, c’est garder la face et protéger son territoire. Après tout, qu’est-ce que la « face », sinon l’image de soi valorisée qu’on cherche à faire reconnaître dans les rapports sociaux ? Voyez comme à l’université, il est de bon ton d’être débordé : on ne part pas « rédiger un article à la campagne », on ne part pas « longtemps en vacances », on montre qu’on travailler, qu’on fait travailler ses équipes, qu’on valorise leur production. Par prolongement, la logique du territoire est matérielle et symbolique : on protège ses biens et son intimité, son « jardin privé » ; tout s’articule autour d’un lieu profane, plus libre, et d’un lieu sacré, plus codifié, ritualisé, où règnent tabous et interdits, dans la parole comme dans l’action.

 

 

Deux acteurs jouent alors, l’un pour l’autre, le rôle d’un garde-fou. Il ne faut pas paraître à l’affût des occasions d’être aimable, car c’est devenir gênant, particulièrement auprès des femmes : ce qui flatte envahit parfois le territoire, entendu au sens large. Les règles sont précises pour constituer un mécanisme de défense identitaire, une protection objectivée de la « face » : qui souhaiterait être pris en défaut d’élégance, de distinction, de propreté ? On évite les dangers de l’inconnu pour augmenter les gains sociaux et diminuer les risques. Sur la scène, tous les acteurs mutualisent ces perspectives : la coopération reparaît ici plus vigoureuse que jamais.

 

 

Il convient de lutter activement pour réactualiser des règles que l’usage et la coutume ont éprouvées. Ne nous laissons pas enfermer dans l’idée que ces choses-là appartiendraient à un passé révolu et détestable. Au contraire, il est une morale et une esthétique du savoir-vivre que nous devons défendre contre ses ennemis, d’où qu’ils viennent : ceux-ci seront les prophètes de la décadence et les visiteurs de plus ou moins longue durée ; chacun comprendra aisément qui ces deux paraboles désignent. Le savoir-vivre s’inquiète de la cohésion sociale. La bonne éducation commande de se fondre dans le groupe, de soigner le lien social, d’être sociable, pour éviter l’ennui et l’agressivité. Elle commande aussi la réciprocité, car tout geste de déférence, d’accueil et d’amitié doit engager un geste équivalent en retour : on ne laisse pas une lettre sans réponse, un cadeau sans remerciement. Ces usages imposent aussi l’équilibre, le sens de la mesure, le rejet de tout ce qui est excessif : il faut garder ses distances et tenir sa réserve.

 

 

La déférence est essentielle, en ce qu’elle fait vivre la verticalité d’une société qui en a cruellement besoin ; on se gardera toutefois des marques de déférences que réclament ceux qui ne les méritent ni par leur statut, ni par leurs qualités personnelles. Cela suppose aussi des qualités d’adaptation, qui sont un élément essentiel du savoir-vivre, car dans le doute et l’ignorance, on fait comme les autres ; la reproduction d’un modèle proposé est le principe de base de l’éducation : à Rome, fais comme les romains, n’est-ce pas ? Enfin, la morale du savoir-vivre repose aussi dans la discrétion, ce principe de respect « territorial » que tout individu doit observer dans sa parure, dans son comportement, dans sa façon de parler, dans ses relations aux autres, réserve, simplicité et discrétion qui sont à mettre au crédit de l’intelligence incompatible avec la pédanterie, l’ostentation, la suffisance.

 

 

Nous n’insisterons jamais assez sur l’esthétique du savoir-vivre. Le beau inspire, rassure, facilite. La bonne conduite concerne également l’art de savoir se présenter. La tenue, le goût, l’élégance, la distinction sont le contraire du laid, du grossier, du vulgaire ; nous encourageons tous les patriotes à refuser d’être associés, par comparaison, à nos ennemis politiques, dont nous moquons souvent l’apparence. Qu’on le veuille ou non, la beauté facilite la distinction ; la coquetterie est un excès dangereux, toutefois la grâce et le charme participe de l’ethos et de la séduction. Le soin et le maintien témoignent de la propreté et de la netteté d’un interlocuteur, dont on se fait une opinion « au premier regard » : que penser d’une personne qui transpire le laisser-aller, le négligé, le désordre ?

 

 

L’hygiène du corps est au moins aussi importante que l’hygiène de l’esprit, en plus d’être une garantie de la bonne santé. Les exercices physiques et les activités sportives sont les auxiliaires de la beauté, de la jouvence et de cette impression de pureté physique qui entraîne l’impression de pureté morale – ce qui inspire le respect d’autrui. Sous le patronage de l’harmonie, qui est l’art de mettre ensemble ce qui s’accorde bien, la discrétion revient comme une vertu constitutive de la « bonne tenue » et des « bonnes manières ». En effet, être discret et simple, c’est être sobre, et cette sobriété fait plus pour l’esthétique individuelle que toutes les ostentations.

 

 

C’est le fameux « naturel » opposé à l’affectation, à la gêne, à la maladresse. Rappelons le sens initial du mot discrétion : c’est le discernement, la sagesse qui permet de distinguer le Bien et le Mal. Nous n’aurons pas eu le temps de discuter les liens à creuser entre l’esthétique et la moralité. Nous nous contenterons d’encourager nos lecteurs à renouer avec le savoir-vivre, pour qu’ils deviennent des témoins, par l’exemple, de la vérité de nos combats. Ils deviendront des modèles, seront appelés à rayonner, et feront plus pour notre cause que les prêches immodérés, grossiers, rudes et… impolis.

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