Médias et politique

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La presse est une chose complexe, les journaux sont d’une nature ambiguë. Production et diffusion « industrielle » et créations intellectuelles, les journaux sont un objet à part dans le monde de l’écrit, puisque leur fonction est tout à la fois d’informer, d’éduquer, de distraire, quand on entend la « presse » au sens le plus large. Que dire des genres, des catégories, des thématiques et des titres ? Ils sont d’une trop large diversité. Nous aurons consacré notre débat, essentiellement, à l’information « politique ».

 

Tour de table

L’imprimé a perdu progressivement le monopole de la diffusion massive de l’information au profit des médias audiovisuels – la radio, puis la télévision ; mais l’intrusion des médias électroniques occasionne de nouvelles difficultés. Quelle différence entre information et communication ? L’information, ce sont les activités qui visent la collecte, le traitement et la diffusion des nouvelles auprès du public. La communication est un « échange, souvent intentionnel, dans un cadre précis, de messages entre deux pôles, au moyen d’un canal. » Il faut bien distinguer ces deux choses.

Pour décider, pour faire des choix, des plus simples aux plus fondamentaux, l’information est nécessaire. Il est interdit aujourd’hui de « ne pas savoir » : il faut « faire comme si », accorder sa confiance à des « experts » et se prononcer sur leurs avis limités, comme si d’autres avis étaient impossibles. N’oublions jamais que « la fourmi n’est pas prêteuse, c’est là son moindre défaut » : toute prétention à l’objectivité de l’information est un leurre, car ceux qui disposent de l’information ne sont pas toujours d’accord pour la diffuser, ni pour la diffuser sans manipulation. Les moyens de s’informer foisonnent et nous assistons pourtant au recul de la communication, à tous les niveaux, dans ses contenus. Déjà dans les années 1980, « la télévision a tué la conversation familiale », disait-on. Que dire aujourd’hui ?

Le journaliste n’est décidément plus ce « héros passionné » qui détient « l’imperturbable sang-froid et la réelle bravoure des gens du métier » (Michel Strogoff, Jules Verne) ; il semble désormais que ces professionnels soient des racoleurs de nouvelles plus soucieux de la vélocité de leurs jambes que de la sûreté de leur style – où sont les belles plumes du journalisme ? Certains ont décrit les mœurs mercenaires de ces journalistes, qui ne cherchent plus à transmettre l’information et se content d’arrimer aux « papiers » un lectorat captif et tenu dans l’indigence intellectuelle. Les racontars scandaleux et les articles scandaleusement rédigé sont plus nombreux que les « papiers » intéressants. « Fakes news », éloignement de la réalité, utilisation déraisonnée des sondages, fiabilité de ceux-ci rarement débattue, concentration entre les mains de quelques milliardaires peu scrupuleux… autant de maux qui frapperaient les médias et reviennent souvent sous le feu des projecteurs pour décrire la crise qu’ils traversent. Sommes-nous dans l’ère de la « post-vérité », selon le mot retenu pour l’année 2016 par les Dictionnaires d’Oxford ? Quelle que soit la situation présente, les médias ne sont jamais qu’un révélateur dont le rôle est peu à peu devenu celui d’un amplificateur. Ils relaient les rumeurs et les calomnies, les mensonges et les incertitudes ; parfois ils les construisent de toutes pièces ; ils s’enferment dans une vision étroite et besogneuse du monde : combien de journalistes ont été surpris par le mouvement des « Gilets jaunes » ? combien ont compris ces derniers ?

Les médias sont d’ailleurs souvent plus attentifs au bourdonnement des réseaux sociaux et numériques qu’aux métamorphoses de la société. Les journalistes ont creusé la tombe de l’information, la technique a fait peser sur eau la chape de marbre. Que laissera-t-on sur la stèle mortuaire ? « Encore un siècle de journalisme et tous les mots pueront », disait Nietzsche dans ses Fragments posthumes – la citation est explicite. Le constat est terrible, mais il faut le nuancer. Les médias sont moins les moteurs de ces observations que les « victimes » des stratégies politiques, des intérêts économiques et des pratiques culturelles de ceux qui agissent comme de ceux qui consomment.

Que sont par exemple les « fausses nouvelles » ? Les pratiques de désinformation sont aussi vieilles que l’information elle-même, et tout régime de vérité entraîne l’émergence de possibilités falsificatrices. Que furent, par exemple, libelles et caricatures ? Si les médias sont désormais des vecteurs de propagande, celle-ci doit s’appuyer sur le relais actif de l’opinion ; le « complotisme » décrié par les journalistes ne fait pas autre chose que retourner les canaux médiatiques et, tout comme eux, instrumentalisent la rumeur dans un but de communication. Le principe de la « vérification des faits » par les journalistes a suscité l’émergence de la « vérification des médias », au fact-checking s’oppose le fact-checker : la légitimité des médias est en question. Ce n’est pas une crise de la vérité, mais plutôt une métamorphose des réseaux de la confiance. L’impact sur la vie politique est saisissant : ce n’est pas une vague, c’est une déflagration.

 

Aux sources de la défiance populaire

Commençons par affirmer ici qu’aux yeux du public, la source de l’information questionner toujours, mais c’est bien d’avantage le circuit par où circule l’information qui conditionne sa crédibilité et sa portée ; on l’observe notamment dans la concurrence des médias de masse et des réseaux affinitaires. L’Internet, par exemple, s’est d’abord développé par antagonisme aux espaces académiques et institutionnels de la « vérité », en refusant la centralisation de l’information pour préférer la dispersion des conversations. La parole descendante des médias fait peu de poids face à la contamination réticulaire d’individu à individu. Les journalistes sont le plus souvent impuissants à comprendre cette cacophonie et ils y contribuent, car la propagande comme la désinformation coexistent, dans les mêmes espaces, avec des informations transparentes et sourcées : cela suscite et génère la confusion.

Les chemins de la crédibilité croisent les sentiers de l’idiotisme – ajoutons que tous ces contenus s’écrasent devant les impératifs de l’immédiateté, la « loi du clic » et la préférence porteuse pour la rumeur plutôt que pour la démonstration argumentée. Les contenus sont d’ailleurs adaptés et organisés pour favoriser la mnémotechnique, le mobilisable et le reproductible, souvent aux dépens de l’analyse et de la profondeur. En d’autres termes, la relation qui unit les deux pôles de la communication est prioritaire sur l’échange et ses contenus. Pourtant, les journalistes continuent de s’appuyer sur des « paroles expertes », comme les sondages ou les statistiques. Ces « chiffres » demandent toujours à être lu avec précaution sous peine de glissement de sens, de contresens : l’information chiffrée a comme une fausse odeur de « fait brut » ; la manipulation est facile, au-delà même des chiffres.

Nous pouvons identifier trois grandes sortes de « médias ». Il y a ceux qui se disent d’information et seulement d’information ; un seul d’entre eux l’est-il vraiment ? Ne pas avoir d’opinion, c’est déjà en avoir une ; ne pas choisir, ou en donner l’impression, entre le vrai, le vraisemblable et le faux, entre ce que l’on croit bon et ce que l’on croit mauvais, entre le significatif et le non-significatif, c’est déjà avoir une opinion, le plus souvent celle du « statu quo ». Il y a, à l’opposé, ceux qui sont au service d’un parti, d’une idéologie, d’une confession, d’un intérêt et qui en sont l’expression officielle. Il y a enfin les journaux indépendants, qui expriment librement une opinion, en fondant chacune à la mesure du plus grand nombre possible d’éléments d’information et de réflexion.

Ces trois grands ensembles sont poreux, éclatés ; mais le « lecteur » est légitime à exiger de connaître l’opinion de son « journal », ne serait-ce que pour la confronter à la sienne, l’approuver ou la rejeter. Les grands médias institutionnels prétendent à la neutralité, ils affectent la posture de l’indifférence axiologique et se posent comme les « garants » de la vérité des faits ; cependant, ils ignorent que le fait lui-même est nourriture pour l’opinion : choisir d’en parler ou de ne pas en parler, déjà, dit quelque chose de l’opinion de ceux qui transmettent l’information. Comme ils sont rares à justifier leur carte de presse, cette posture quasi-morale qui ne s’assume guère les rend détestables aux yeux de l’opinion.

Notons aussi que l’abondance et l’incohérence des informations distribuées « continuellement » ajoutent au désarroi du public comme à l’indigestion générale. De nombreuses informations, de toutes sortes, dans le quotidien, sont diffusées sans redondance, sans structuration : le flux est tel qu’on abandonne rapidement toute volonté d’une vision cohérente de l’univers. Noyé dans l’incohérence, le spectateur devient, de plus en plus, inattentif à ce bruit de fond permanent qui n’offre plus rien pour justifier qu’on s’y attarde. Cette société de l’information est un problème, puis qu’elle caractérise un monde où nous dépendons d’autrui, où nous sommes dans l’incapacité de contrôler sans intermédiaire, par vérification directe, la pertinence et le bien-fondé de la majeure partie des informations que nous utilisons. L’identification de la source de l’information est rendue toujours plus difficile, alors nous nous reposons, pour en évaluer la crédibilité, sur les circuits de transmission de celle-ci. De plus, depuis les années 1970, nous savons que les personnes les mieux informées sont celles qui s’ouvrent le plus à l’acquisition de nouvelles connaissances et celles capables d’aller au contact des informations, tandis que les sous-informés, défavorisés économiquement, restent passifs et incapables de dire où ils pourraient trouver des connaissances adéquates, des informations nouvelles, s’offrant à l’indifférence la plus générale.

Ajoutons également le rapport particulier des journalistes au langage, et revenons sur les mots de Nietzsche. Juristes, ingénieurs, politiciens et autres experts ont leur langage propre, leur communauté discursive : ils se comprennent entre eux grâce à cet accès partagé au trésor commun d’un langage spécifique, inaccessible au menu peuple. Le journaliste a une fonction d’interprète : il doit traduire pour le public les mots des « techniciens » ; toutefois, la pente est naturelle, qui pousse à comprendre, à connaître, à tenter l’exercice d’un rôle critique dans un cadre qui favorise la spécialisation : les organes d’information se dotent de spécialistes pour entendre les langages des juristes, ingénieurs, politiciens, etc. Le journaliste, en se familiarisant avec le sérail, finit par employer les mêmes mots, et cette collusion l’intègre au sérail, dont il devient le complice. C’est l’impression largement partagée.

 

Liaisons dangereuses des journalistes et des politiques

Déjà entre 2009 et 2011, la presse française a profité de près de 5 milliards d’euros d’aides, selon un rapport de la Cour des comptes publiés en 2013 – et depuis, ce chiffre se maintient et ne diminue guère. Pour l’année 2013, à l’époque, les aides publiques directes s’élevaient à 684 millions d’euros – ce qui constituait près de 7,5% du chiffre d’affaires de la presse écrite. Il faut d’ailleurs considérer que l’ensemble des calculs comprend : l’aide à la presse proprement dite ; la contribution de l’Etat à la mission de service public assurée par l’Agence France-Presse (AFP) ; la mesure fiscale d’abattement pour frais professionnels des journalistes et les exonérations sociales.

Cependant, parfois, ces calculs ne prennent pas en compte d’autres contributions apportées par exemple par les collectivités territoriales – et que dire du taux réduit de TVA pour la presse papier à 2,1% ! Par ailleurs, les aides à l’investissement sont la plupart du temps des « aides déguisées au fonctionnement », toujours selon ce rapport de 2013, et les rapports qui ont suivi n’ont pas dit autre chose. Autant dire que l’argent public circule en un sens très précis pour irriguer l’arbre mort de la presse française.

Que penser de la collusion entre politiques et journalistes ? Nous avons eu un président de la République qui a partagé la vie d’une journaliste en vogue. L’exemple est loin d’être isolé. L’homogénéisation sociale et culturelle de ces deux « familles » va loin : après Sciences-Po et une école de journalisme, on devient journaliste ; après Sciences-Po et l’ENA, on devient homme ou femme politique. Les uns comme les autres proviennent largement des classes aisées de la société, de cette bourgeoisie des villes qui se laissent si facilement séduire par les idéologies libérales et libertaires. Ils partagent la même fascination pour le capitalisme mondialisé, suivent leur goût de la liberté écœurante, qu’ils syncrétisent en rhétorique de la modernité.

La presse et l’information ne sont plus un « contre-pouvoir », elles ne sont qu’un parasite de structures d’exercice du pouvoir, qui tantôt vit en symbiose, tantôt suce la moelle de la structure pour s’en nourrir. D’une certaine façon, ils sont les nouveaux courtisans ; cependant, nous sommes loin du courtisan de Castiglione, qui réunit toutes les vertus de l’homme de la Renaissance, qui opère la synthèse de l’idéal chevaleresque du Moyen Âge et de l’idéal humaniste : les armes et les lettres. Attardons-nous un instant sur une fable de Jean de la Fontaine : « La Cour du Lion »

Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le Ciel l’avait fait maître.
Il manda donc par députés
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture,
Avec son sceau. L’écrit portait
Qu’un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière, dont l’ouverture
Devait être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre ! Un vrai charnier, dont l’odeur se porta
D’abord au nez des gens. L’Ours boucha sa narine :
Il se fût bien passé de faire cette mine,
Sa grimace déplut. Le Monarque irrité
L’envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif il loua la colère
Et la griffe du Prince, et l’antre, et cette odeur :
Il n’était ambre, il n’était fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encore punie.
Ce Monseigneur du Lion-là
Fut parent de Caligula.
Le Renard étant proche : Or çà, lui dit le Sire,
Que sens-tu ? Dis-le-moi : parle sans déguiser.
L’autre aussitôt de s’excuser,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
Sans odorat ; bref, il s’en tire.
Ceci vous sert d’enseignement :
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

Jean de La Fontaine. Livre VII

Chacun des courtisans est ici décrit. L’ours représente la force et la franchise, et celle-ci cause sa perte. Le singe est le flatteur méprisable, qui se réjouit des malheurs d’autrui, qui flagorne à l’excès, jusqu’à déplaire et être éliminé. Le renard, plus habile, se fait hypocrite, s’adapte à la situation et évite de se compromettre par des prises de position trop tranchées. De nos jours, que sont les journalistes, sinon d’insipides courtisans qui vont dans le sens du vent ? Tantôt souris, tantôt oiseau, toujours chauve-souris, le journaliste semble, à l’entrer dans la profession, subir une exodontie ou une ondontectomie ; certains, nous l’avons constaté, renoncent même à l’usage de leur colonne vertébrale, qu’ils laissent au placard.

La corruption semble plus forte que la censure pour anéantir l’esprit critique des journalistes. La corruption n’est pas que financière ou économique, elle peut être morale et intellectuelle. C’est que l’engagement et l’éthique de cette profession n’en sont plus les vertus cardinales. Pourquoi un journaliste résisterait-il aux tentations féroces des gratifications, des facilités, du confort ? La force de volonté n’est plus à l’honneur dans cette « corporation » ; le courage n’est plus à l’honneur, et l’heure est à l’exemplarité des gourmandises, des paresses et des vices ; les directeurs de l’information, dans les médias, se sont faits les vassaux des organes du pouvoir et sont plus royalistes que le roi, plus insignifiant que nécessaire. Ils ne sont plus rien qu’un ensemble de musicien dont les instruments ne sont plus au diapason de la musique du monde, sur la scène d’une salle que les spectateurs ont désertée. Nous avons évoqué auparavant le grand discrédit qui frappe la profession. Il n’est pas étonnant de voir les journalistes s’agglutiner aux politiques, puisqu’ils n’ont plus aucun contact avec leur public.

 

Quelle influence pour la presse et les médias ?

Dans les années 1950, Tchakhotine évoquait le « viol des foules par la propagande politique », expliquant qu’il était possible, avec les médias, à l’appui du concept de « réflexes conditionnés » de Pavlov, de toucher les pulsions des individus et les contrôler. Un peu plus tôt, Adorno, Marcuse et Horkheimer ont montré l’influence exercée par les médias sur les « masses » en développement la thèse d’un statu quo, autour des inégalités sociales, encouragées par les médias de masse – la critique de l’école de Francfort n’est pas inintéressante : même si la liberté d’opinion est proclamée et autorisée, il est nécessaire que la société dans laquelle se forment les opinions permettent l’émergence et l’apparition d’une pluralité d’opinions. S’il est très difficile de mesurer la réelle influence des médias sur les opinions et les engagements politiques du citoyen, de nombreux exemples auront été donnés pour illustrer ce que nous pourrions appeler « acculturation » concernant les méfaits de la télévision. D’abord, celle-ci nous donne à voir souvent un monde très éloigné de la réalité, ensuite, ce monde irréel touche et modifie fortement notre perception du monde réel. Les téléspectateurs les plus gourmands de la petite lucarne sont ceux qui verront le « réel » conformément aux messages les plus courants et les plus redondants du monde télévisuel. Gardons à l’esprit que la télévision tombe en désuétude, mais que les comportements des téléspectateurs se perpétuent sur d’autres écrans.

C’est traditionnellement à la télévision qu’est attribué un pouvoir d’influence. Nous observons depuis longtemps l’intrusion de l’Internet et de nombreux fantasmes, dans nos rangs comme ailleurs, ont émergé de cet univers singulier. Il y aurait les pessimistes et les optimistes de la cyber-information, de la cyber-lutte politique. Deux thèses se sont affrontées, lors de notre débat. La première évoquait l’innovation des outils numériques, qui permettent aux acteurs politiques de communiquer et informer directement les citoyens, sans avoir recours aux canaux des médias traditionnels. Cela favoriserait le dialogue et l’interaction pour décentraliser les discussions, les débats, pour voir émerger de nouveaux thèmes de campagne par exemple.

La seconde suppose, à l’inverse, que les politiques font un usage traditionnel des médias numériques, prolongeant l’utilisation unidirectionnelle, du haut vers le bas : les possibilités d’interactions sont négligées ou utilisées pauvrement, au prétexte d’un contrôle total de la communication – le seul intérêt d’utiliser les médias numériques devient donc d’étendre la couverture d’une campagne électorale, par exemple. A l’avenir, peut-être, l’exemple américain nous invite à le méditer, les médias sociaux proposeront des potentialités de participation et d’interaction qui seront une petite révolution des formes d’information et de communication. Faut-il y voir une réponse souhaitable au malaise démocratique, à la baisse de l’intérêt des citoyens français pour la politique ? D’aucuns auront cherché à démontrer que l’Internet couvre un potentiel énorme et permet d’informer, d’organiser et d’engager les citoyens pour les entraîner progressivement à la vie politique ; d’autres ont répondu que l’Internet, au contraire, répond aux seuls citoyens déjà politiquement impliqués et intéressés. Il faut y voir un effet de renforcement.

La difficile question de l’influence des médias se résout de l’autre côté de l’écran, pour mesurer quelle influence exercent les journalistes et les pourvoyeurs d’information sur eux-mêmes : l’endogénéité de ce monde entraîné l’impossible multiplicité des opinions exprimées par les journalistes ; tous sont eunuques, dans ce sérail. L’idée n’est pas nouvelle mais la question de l’influence exercée par les médias sur leur public touche à de multiples dimensions. Les médias ont pour but de se constituer un « lectorat » fidèle, aussi ont-ils le désir d’intéresser : aborder les sujets fédérateurs et conçus pour intéresser le public ciblé, envisagé toujours plus large, tel est l’enjeu, puisque le combat, c’est celui de l’opinion. Les médias offrent aussi aux hommes politiques une tribune, un balcon où s’exhiber pour tenter de « séduire » le public ; souvenons-nous des photographies des Kennedy dans les années 1960, publiées régulièrement dans la presse ! Souvenons-nous, aussi, du rôle joué peut-être par le « blog » de Dominique Strauss-Khan à la fin des années 2000, avant l’inévitable chute. Cet attrait des hommes politiques pour les outils numériques ne se dément jamais, et Facebook puis Twitter sont appelés à jouer un rôle important dans la vie politique – pour quels fruits ?

La question agite les esprits depuis l’Ancien Régime. Les rois se méfient des journaux, les gouvernements seront très réticents à l’application effective de la liberté de la presse. La presse est perçue comme un outil de conditionnement et l’on craint que, par imitation, le public reproduise les comportements décrits et présentés dans les faits divers. La première critique de ce point de vue viendra d’Emile Durkheim, qui montrera que la presse ne favorise le suicide que chez les personnes disposées, déjà, à passer à l’acte. Plus tard, Lazarsfeld, Katz et Merton ont montré, entre 1940 et 1960, que les médias n’exerceraient que des « effets limités » sur les comportements électoraux. Nous observons aujourd’hui encore une prolongation de ce regard oblique et narquois que le lecteur « populaire » jette sur cette presse associée au « monde d’en haut » : si les médias ont un effet, il faut considérer que l’influence lourde et grossière qui leur est prêtée souvent est un mensonge, un mythe.

En d’autres termes, peut-être faut-il considérer que ce ne sont pas les médias qui influencent les masses, mais les masses qui sont disposées à tourner leurs yeux vers ces médias et les contenus qu’ils proposent. D’aucuns se seront montrés bien plus pessimistes, et nous n’aurons pas trouvé de consensus sur le sujet : c’est une invitation à de plus amples recherches.

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