La crise cachée des forces de l’ordre

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Le 3 juillet 2019, un rapport parlementaire est publié concernant la situation, les missions et les moyens des forces de sécurité, qu’il s’agisse de la police nationale, de la gendarmerie ou de la police municipale. Le texte fait quelque bruit dans la presse et les médias, mais rapidement il s’éteint dans la cacophonie générale. Nous avons choisi d’en discuter.

 

Tour de table

Quelques témoignages « de l’intérieur », qu’il convient de considérer avec précaution, nous ont brossé un portrait alarmant de la situation. Les entraînements sont très insuffisants et peu adaptés aux problématiques de cette époque : les armes automatiques sont répandues dans les quartiers mal famés. Le matériel est souvent dépassé : les armes d’intervention de certaines polices nationales datent des années 1960, pour les plus anciennes !

Que peuvent faire des pistolets contre des armes automatiques ? Les tenues anti-émeutes sont incomplètes, et tant d’autres exemples ont été rapportés, articles de presse à l’appui, qu’il serait fastidieux de les lister tous.

Par ailleurs, des « menottes judiciaires » empêchent les policiers d’agir, et parfois les pesanteurs hiérarchiques se font sentir sur les épaules des gardiens de la paix. Dans les zones sensibles, les capacités d’intervention sont faibles, si bien qu’on peut parfois parler de zones de « non-intervention ». Selon les forces de l’ordre, interpeller là-bas tout individu ne servira à rien, puisqu’ils seront rapidement relâchés et laissés libres dans la nature – libres de nuire et de récidiver.

Que craint-on, à refuser d’intervenir dans ces endroits particulièrement gangrenés par le crime et acquis à cette nouvelle pègre ? Que n’a-t-on vu la même fermeté que celle observée à l’égard des Gilets jaunes ! Les effectifs de la police ne sont pas tant le problème que les décisions prises par les plus hauts gradés de cette institution. Souvenons-nous qu’un policier n’a d’autre choix que d’obéir aux ordres et consignes qui lui sont donnés.

Quelques participants auront salué le courage et l’héroïsme des forces de l’ordre, qui accomplissent tant bien que mal du « bon travail » en dépit de moyens dérisoires à leur disposition. D’autres auront répliqué que les policiers se sont déshonorés à l’occasion du mouvement des Gilets jaunes. Nous avons, par chance, évité un débat stérile entre deux pôles de contradiction. Il ne s’agit pas, ce soir, de jeter l’anathème aux « policiers » ou d’en faire nos « amis » ; quand bien même il semblerait qu’ils votassent au diapason de nos inclinations, nous ne devons pas ignorer que les forces de l’ordre existent pour assurer le maintien de l’ordre, tel qu’il est défini et décidé par les structures du pouvoir en exercice. Il ne faut donc pas attendre de la « garde nationale » qu’elle se joigne au peuple pour la grande Révolution : ce doux rêve n’appartient pas à notre tradition.

Notons qu’en dépit des difficultés, la police, pour les interventions d’urgence, jouit d’une réputation internationale. Le RAID et le GIGN sont deux unités d’élite admirées dans le monde entier et partout sur la planète ils vont en mission de formation – cela nous aura été rapporté et nous aurons eu l’occasion de constater l’existence d’une littérature considérable sur le sujet. Paradoxalement, d’autres auront remarqué l’appauvrissement de la formation des policiers et même la féminisation du métier ; plusieurs participants auront pointé du doigt les exigences de plus en plus limitées des différents concours de recrutement et ce nivellement « par le bas » pose question : doit-on tout concéder au nom de l’égalité ?

Nous aurons également pris soin de définir ce qu’est la « police ». Il faut distinguer les forces de police et les services de police, sans oublier les « autorités de police » comme le maire, le préfet, le Premier ministre… qui posent les règles et prennent les décisions dont les forces assurent l’exécution. La « police » est donc avant tout une « fonction » : il existe un volet administratif aux activités de la police, dont l’objectif est d’assurer l’ordre public, mais le tout-venant reconnaît plus souvent la police au contenu matériel de ses missions de sécurité, de tranquillité et de salubrité publique.

 

Misère d’une profession abandonnée

Au sein des forces de l’ordre, les taux de suicide sont plus élevés. Ce n’est pas nouveau. Plusieurs facteurs de vulnérabilité expliquent cette singularité, comme par exemple la présence majoritaire des hommes, les conditions de travail, la pression professionnelle, les pesanteurs émotionnelles et la confrontation directe avec la mort. Ces mêmes facteurs provoquent l’épuisement professionnel, la dépersonnalisation ; comment, dès lors, refuser d’entendre les témoignages de ces policiers qui témoignent d’une déception, d’un désenchantement ?

Métier déconsidéré, impression d’inutilité, progressive frustration due à l’antagonisme avec le système judiciaire, autant de raisons pour expliquer la sourde colère des policiers. La possession d’une arme à feu, moyen létal, favorise les passages à l’acte malheureux.

Les rapports abondent pour caractériser les « souffrances » rencontrées par les policiers.

Difficultés psychologiques, troubles de l’humeur, troubles de la personnalité, troubles anxieux, troubles psychotiques, troubles liés à l’alcool, historique avec les tentatives de suicide… nous avons passé en revue des exemples nombreux de policiers malheureusement suicidés pour observer sans concession la photographie d’un phénomène terrible. Sans donner dans la sensiblerie, nous avons constaté que l’exercice de ce métier et les difficultés afférentes entraînaient des conséquences dramatiques dans la vie des familles « autour » de ces éléments.

Sans nous attarder sur ces douloureux constats, nous ne pourrons que nous étonner des propos de Laurent Nuñez, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’intérieur, qui déclarait tantôt « l’état moral des forces de police et de gendarmerie est excellent », une déclaration proprement fantasque alors que depuis le début de l’année, nous devons déplorer 47 suicides parmi les effectifs de la police nationale. Que dire également du « nuage toxique » qui baigne l’air quotidien des agents de police ? De nombreuses violences s’exercent contre eux ; s’il paraît normal que ces agents soient plus exposés que le citoyen lambda à la violence, il paraît en revanche dangereux de laisser ces violences impunies. Celles-ci sont des atteintes à l’intégrité physique, mais pas seulement. Les insultes, les humiliations et les menaces sont monnaie courante. Qu’est devenu « l’outrage à agent » ?

Nombre de cas ont été signalés de crachats, jets de pierre ou d’autres objets, attaques à l’arme blanche ou à l’arme de poing, attaques aux armes à feu, aux armes de guerre. Les véhicules sont parfois utilisés comme des armes contre les policiers, nous pouvons en dire autant des animaux. La nature de ces actes et leur nombre en augmentation préoccupent les policiers qui déplorent que l’institution ne sache se donner les moyens de réagir pour endiguer le phénomène observé et largement documenté. Les rapports parlementaires en ce sens, les articles de presse et les ouvrages abondent depuis de nombreuses années sans qu’aucune polémique n’émerge autour de l’authenticité du phénomène. Notons également que ceux qui agressent la police sont de plus en plus jeunes.

Le surmenage semble être la consigne générale à tous les niveaux de l’activité des policiers. Le malaise, encore une fois, n’est pas neuf, mais il semble s’être aggravé avec la crise des Gilets jaunes ; les tribunes se multiplient pour mettre en évidence l’alarmante situation des forces de l’ordre, les commissariats incapables de faire face aux trop nombreuses plaintes, les ancrages territoriaux souvent inadéquats. Ce « service public » est en déshérence et le lien à ses usagers semble prêt de rompre. Nous pourrions longtemps commenter ces tribunes, mal écrites et peu qualitatives, mais elles témoignent des piteuses conditions de travail de l’ensemble des policiers qui, lucides, constatent année après année que la confiance de la population s’amenuise, sans qu’ils soient impuissants à rien faire.

Souvenons-nous des quelques revendications des « policiers en colère », mouvement qui émerge en 2016 ; ont-ils été entendus, et qu’ont-ils dit de plus que ce que disaient déjà leurs collègues au cours de la décennie qui a succédé à l’exceptionnelle trahison de Nicolas Sarkozy ? Que peut penser un policier qui a vu le président de la République poser sur une photographie en compagnie de repris de justice chevronnés ? Cette anecdote, pour ridicule qu’elle semble, a suscité bien des commentaires.

Le cas de l’Île-de-France est intéressant pour souligner les difficiles conditions de vie matérielles des policiers en début de carrière, qui rencontrent des difficultés administratives et de logement : beaucoup sont largement déçus des dispositifs mis en place par l’institution pour faciliter leur installation dans le bassin parisien et ont recours à la « débrouille ». Un rapport du Sénat en 2018 a ainsi mis en évidence le cas de policiers contraints de se mettre en colocation à plus de 5 dans 20m², à Paris : dormir dans la voiture n’est guère exceptionnel. Nous pourrions également évoquer partout en France la vétusté inacceptable de certains postes de police, de certains commissariats et même, pour les gendarmes logés au sein même des casernes, le triste état de certains logements : absence d’isolation, présence d’amiante, travaux prévus depuis les années 1980 et jamais réalisés… sans compter les problèmes de sécurité entraînés par l’usure des dispositifs à l’entrée des casernes. Autant de détails pour expliquer les pénibles conditions personnelles qui accablent les agents des forces de l’ordre.

 

Déshérence d’une institution nationale

L’exercice du métier est difficile mais, quand ils s’engagent, les agents savent à quoi s’attendre ; en revanche, l’origine du malaise policier se mesure certainement au triste état de l’institution elle-même, à commencer par le désastre constaté au quotidien « in vivo ».

L’immobilier et le parc automobile sont dans un état inquiétant. Les dépenses de fonctionnement et d’investissement sont insuffisantes pour permettre un niveau d’équipement adéquat : l’augmentation des effectifs est toujours bienvenue, mais elle ne semble jamais s’accompagner d’une progression opportune et comparable des crédits pour les équipements, les véhicules, les moyens immobiliers… La situation est ubuesque : près de 90% du budget de la police nationale est consacré à la masse salariale, quand les 10% restants sont partagés entre les investissements et le fonctionnement. Les capacités opérationnelles et les conditions d’exercice du métier en pâtissent nécessairement. Que penser des chaussures abîmées, usées, faute de « points » suffisants pour en acquérir de nouvelles ? Que penser des voitures dont la sirène ne fonctionne plus ? C’est indigne.

L’accès aux munitions est largement déficitaire : cette pénurie ne permet pas à de nombreux agents d’effectuer le nombre minimal de tirs d’entraînement demandé. Par ailleurs, pour compliquer les choses encore davantage, les acteurs du métier ont constaté que les acquisitions de matériel sont souvent trop tardives, en inadéquation avec les évolutions stratégiques et doctrinales pour la « pratique » des fonctions de police.

Le parc automobile est un problème épineux. La dégradation du parc est sans équivoque liée à l’absence de programmation sérieuse et consciencieuse, car seule est à l’œuvre une logique expressément comptable : la régulation budgétaire l’emporte sur les nécessités pratiques. Des observations similaires concerneraient la gendarmerie, mais concentrons-nous sur la police nationale : près de 10% du parc concerne des véhicules de plus de dix ans. En moyenne, en 2017, l’âge d’un véhicule était de 6,75 ans ; cependant, quand de nombreux policiers estiment qu’il faudrait prévoir un roulage maximal de 170 000 kilomètres pour les véhicules lourds et 120 000 kilomètres pour les véhicules légers, mais qu’en réalité de nombreux véhicules roule encore à près de 300 000 kilomètres.

La situation n’est pas plus heureuse du côté du parc immobilier. Les observations sont très inégales d’un bout à l’autre du territoire ; mais notons simplement qu’à l’occasion d’une commission d’enquête dont les conclusions ont été publiées il y a moins de deux ans, le ministère de l’Intérieur a fait savoir que, sur un échantillon de 536 bâtiments, près de 59% d’entre eux nécessitent des travaux de rénovation importante. Fait remarquable, le site de Cannes-Ecluses qui accueille l’Ecole nationale supérieure des officiers de police est dans un état particulièrement préoccupant. Pour répondre à ces difficultés, les efforts ne sont pas suffisants. Les plans financiers sont ridicules pour répondre aux besoins de la maintenance, des opérations de reconstruction ou de renouvellement du parc immobilier.

Nous ne pourrons que déplorer l’absence de vision stratégique et programmatique des comptables et des gestionnaires qui se piquent de toujours resserrer davantage les cordons de la bourse et placent nos forces de l’ordre dans des conditions de travail difficiles, pour ne pas dire périlleuses.

Nous aurons évoqué les « méthodes managériales » appliquées à la police, qui lui sont inadaptées et témoignent d’une méconnaissance de l’histoire de l’institution, particulièrement en France. La formation initiale et continue pêche par anachronisme : celle-ci n’est plus en adéquation avec la réalité du terrain – nous n’aurons que peu débattu ce sujet, mais le témoignage reçu aura été très éclairant. Plus largement, nous aurons discuté le « management descendant », quand la hiérarchie fait la sourde oreille aux difficultés remontées par les agents, signaux clairs des réalités du terrain. L’affaire de Viry-Châtillon, quand de jeunes sauvageons ont attaqué au cocktail Molotov deux véhicules de police en octobre 2016, blessant quatre policiers dont deux grièvement, doit servir de point d’appui à une réflexion plus large, car la situation sur place, depuis longtemps difficile, n’était pas inconnue des services de police – justement parce que les policiers de terrain, ces « baïonnettes intelligentes », relayaient régulièrement ces informations !

Deux témoins nous auront confié ceci : les policiers ont le sentiment pénible de devoir indexer leur action d’après la « politique du chiffre » ; ces objectifs purement quantitatifs, qui traduisent des orientations managériales douteuses, comme la difficilement compréhensible indexation de l’indemnité de responsabilité et de performance, semblent avoir disparus des circulaires et des discours ministériels. Mais la pratique reste ancrée dans de nombreux services où les policiers doivent, par exemple, ramener, au quotidien, un « quota de contraventions et d’interpellations ». Les pressions de la part de la hiérarchie sont quotidiennes. Celle-ci, d’ailleurs, semble moins intéressée par l’efficacité du maintien de l’ordre que par la course au galon, aux primes et aux bonnes statistiques.

Enfin, nous l’aurons évoqué à nouveau, les forces de l’ordre déjà fragilisées par le manque de moyens et les dysfonctionnements internes de leurs services souffrent des relations tendues ou conflictuelles avec la magistrature et nous aurons pris pour cible l’ordonnance de 1945, concernant la politique pénale à l’égard des mineurs ; ce texte est aujourd’hui inadapté, quand trop souvent les policiers sont confrontés à des mineurs qui créent les troubles, brûlent des voitures, gangrènent le quotidien des habitants de « quartiers difficiles ». Puis, constatons cette simple donnée du ministère de la justice en 2016 : 44% des peines d’emprisonnement ferme prononcées par les tribunaux correctionnels n’étaient pas mises à exécution au bout de 6 mois, 18% ne l’étaient pas au bout de 12 mois et 16% ne l’étaient pas au bout de 24 mois. Quid de l’effectivité des peines ? Pourquoi condamner à mort par décapitation le pire des criminels, s’il faut attendre que le gland du jour donne le chêne dont le bois fera le manche pour la hache qui lui tranchera la tête ?

 

Quelques réflexions nocturnes

Nous aurions pu continuer des heures durant sur le thème des hostilités entre « Police » et « Magistrature », pour aller aux devants des réalités et des mythes que ce sujet nourrit. Il faudra consacrer un plein débat à cette seule question. Nous avons, plus tard dans la soirée, puis la nuit, questionné le métier lui-même et ses déviances. Certains ont avancé que du fait même de ses missions, la police est en relation avec le crime, la perversité, le désordre.

La France se souvient d’Eugène-François Vidocq et connaît cette tradition des « truands plus ou moins repentis » ; nous aurons résisté aux appâts de la discussion romantique et n’aurons que brièvement évoqué les « mystères » que la police suscite, pour questionner les dérives et bavures policières que nos adversaires idéologiques sont prompts à dénoncer. Faut-il, en réponse, faire corps avec l’institution et la défendre bec et ongles ? Nous devons nous garder de ces contrastes stériles.

Cependant, n’oublions pas la constitution au cours des années 1980 par le président de la République d’une cellule composée de gendarmes et de policiers destinée à la surveillance téléphonique de personnes susceptibles de révéler les secrets de la présidence ; n’oublions pas que dans les anciennes républiques soviétiques, la police contribuait à la fiction d’une société « préservée » des violences : Erich Honecker veillait à ce que la petite délinquance se déporte hors de la sphère policière.

Dans l’ancienne Union soviétique, l’obligation de résultats conduisait les agents à falsifier les rapports d’activité, à tricher avec les qualifications, à négliger certaines formes de délinquance, etc. Souvenons-nous encore de l’affaire dite des « Irlandais de Vincennes » et constatons avec amusement que les socialistes sont coutumiers de l’usage politique des forces de police.

Nous aurons échoué, peut-être, à caractériser ce qu’une société patriote et réactionnaire attend en particulier des forces de police. Peut-être est-ce justement parce que nous nous refusons à en faire l’alliée efficace de nos revendications ? Peut-être comprenons-nous intuitivement que la police, en tant que fonction publique consistant à mettre en œuvre les exigences de l’ordre public au sein de la cité, doit être approchée avec prudence ? Les forces de l’ordre sont là pour garantir le maintien de l’ordre : il ne faut pas en attendre plus.

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