L’inévitable réforme des retraites

0

Notre pays vieillit. L’été commence avec l’agitation sur l’éternelle question de la réforme des retraites. Que penser d’ailleurs du train de ces réformes ? L’occasion nous est donnée d’interroger la place de nos anciens dans notre pays et de risquer quelques observations sur ce nœud gordien du droit social en France. Devant la technicité du sujet, nous avons renoncé au tour de table pour poser quelques éléments de compréhension générale.

 

Quelle place pour nos anciens dans la société ?

Vieillir est-il bien nécessaire ? L’angle choisi pour le débat n’aura pas évité l’essentiel des questions qui se dissimulent derrière le paravent technique et comptable : quelle place, dans nos sociétés où l’obsolescence programmée touche à la marchandise comme à la vie, pour les personnes âgées ? Que faire des gérontes, des vioques, des roquentins, des barbons et des débris que plusieurs décennies auront usés, parfois jusqu’à l’os ? Quelle place réserver aux plus anciens ? Autrefois, la vieillesse était un signe de sagesse et de vertu. A l’origine du mot « prêtre », il y a le πρεσβύτερος qui justement « l’ancien ».

Dans de nombreux endroits du monde, les vieillards sont honorés, aujourd’hui encore, mais nous devons déplorer qu’en France, l’heure n’est plus à la vénération des anciens. Le fond de ce respect dû aux plus vieux d’entre nous est ici : ils sont les préfigurations vivantes de la longévité, ils incarnent une longue aventure, une suite historique d’acquis d’expérience et de réflexion, qui est l’image imparfaite de l’immortalité. Cette vision symbolique de la vieillesse nourrit le mythe qui veut que Lao-tseu soit né avec des cheveux blancs, sous l’aspect d’un vieillard – et son nom signifie « vieux maître ». Le taoïsme du temps des Han reconnaît Houang-lao kiun, le « Seigneur vieillard jaune », divinité sage et prudente. Les Druses connaissent « le Vieux de la Montagne ». La Bible évoque « l’Ancien des jours », la Bible dit des cheveux blancs qu’ils sont une « couronne d’honneur », qu’il faut devant eux se lever et honorer la personne du vieillard. Ailleurs, Bouddha est nommé « l’Aîné du monde ». Çiva est parfois vénéré sous le nom de « Vieux seigneur ».

De ce panorama rapide, nous déduisons que les fonds de la sagesse, partout dans le monde, ont toujours consacré une place spéciale à la vieillesse et aux anciens. Revenons à quelque chose de plus récent et puisons dans les écrits de Montaigne quelques sujets de réflexion. Lui-même se sentait engagé sur les « avenues de la vieillesse » quand il entreprit la rédaction des Essais. Il décrit d’ailleurs cette période de sa vie comme un progrès lent et naturel vers l’achèvement de celle-ci. Loin d’arriver tout à trac, la vieillesse s’est imposée à lui après une succession douce de petites morts, qui ont provoqué l’insensible et inévitable métamorphose de ce qu’il fut. « Nous ne sentons aucune secousse, quand la jeunesse meurt en nous ». Il en accepte la compagnie comme la poussière et fustige même ceux qui se refusent à elle, car « vieillesse avouée est moins vieille et moins laide à mon gré qu’une autre peinte et lissée ».

Qu’est-ce que vieillir ? Est-ce devenir plus sage ? C’est ce qui vient d’abord à l’esprit. Vieillir, c’est amortir les désirs et les passions futiles de l’existence, c’est refuser d’éparpiller son attention en vaines recherches, en fausses quêtes. Avancer en âge serait recevoir, chaque jour, des leçons de froideur et de tempérance : on n’en est pas plus « sage » pour autant, mais les chemins du vieillissement offrent tous les dehors de l’assagissement. Devient-on moins joyaux, plus sévères, plus fâcheux ? La vraie sagesse, c’est de se préparer à vieillir, à la vieillesse, il faut faire « comme les animaux qui effacent la trace à la porte de leur tanière », être prévoyant. En d’autres mots, il faut renoncer tôt aux conduites de l’enfant pour embrasser la prévoyance de l’adulte : c’est ainsi qu’on se prépare à l’automne de la vie.

Un autre auteur aura été abordé à la marge, plus ancien et qui servit de modèle à Montaigne : Cicéron, et son De Senectute ; l’homme avait 62 ans et se débattait avec une fin de carrière politique plutôt agitée. Le consul nous écrit qu’on reste impuissant à savoir quand la vieillesse s’est installée : vieillir est chose douce, insensible : « ita sensim sine sensu aetas senescit, nec subito frangitur sed diurnitate extinguitur ». La vieille est donc un âge tout à la fois terminable, quand survient la mort, et interminable, car les prolongements sont impossibles à prévoir. Nul ne finit de vieillir et tous observeront avec tendresse ces vieillards qui ont le pied dans la tombe et qui, pourtant, conservent pour la vie l’amour naïf des plus jeunes esprits – ceux-ci échappent à la triste condition de la dépravation et de la déchéance, qui caractérise les vieillards malchanceux ou de mauvaise vie.

Cicéron propose d’ailleurs une vision très intéressante du « vieillard affairé », nécessairement désintéressé puisqu’il œuvre à la croissance de fruits qu’il ne pourra goûter. Ainsi flatte-t-il l’ancien appliqué, prudent et plein de sollicitude, qui s’occupe de ses affaires, des affaires de sa famille, des affaires de sa cité, exerçant son influence sur les autres, sur l’environnement, pour le bien de tous. L’homme éduqué à toutes les pratiques de la « bonne » politique peut faire bonne moisson, quand il est vieux, de tous les grains qu’il a semés.

 

Quelle attitude adopter à l’égard de nos aînés ?

De ces deux exemples, que devons-nous apprendre ? Il n’est pas vain de se replonger dans ces lectures, toujours utiles, pour mieux observer les questions contemporaines autour de « la vieillesse ». L’espérance de vie augmente, il faudrait travailler davantage et allonger la durée du travail. Les gens vivent vieux plus longtemps, ils deviennent de plus en plus coûteux pour la société qui fait peser sur la redistribution le coût des soins et de la dépendance. Les personnes âgées, de plus en plus déconnectées de la réalité, ne sont pas légitimes à participer aux processus décisionnels de notre société, puisqu’elles seront les moins touchées par les mesures actuellement décidées.

Nous venons d’exposer trois des nombreux poncifs que nous aurons cherché, toute la soirée, à éviter, car la difficile question de la réforme des retraites mérite mieux qu’une approche basse et dépouillée de toute vision. Nous ne pouvons nous satisfaire des positions comptables et s’il est amusant, parfois, de pester contre les cuistres du troisième âge, nous devons nous obliger à cette évidence : il n’y aura pas de sacrifice massif des personnes âgées en France et les jeunes gens n’iront pas goûter les cœurs sanglants de leurs aînés. Les « petites retraitées » chères au cœur de Nicolas Dupont-Aignan seront peut-être sacrifiées sur l’autel des temples de l’austérité budgétaire, mais nous aurons d’abord discuté la place qu’il convient d’accorder à nos anciens.

Sur ce point, la position patriote et réactionnaire ne peut dévier de cette consigne : respectons nos aînés. C’est la garantie générale d’une société fiable, où l’indécence n’est pas le maître mot. Certes, il y aura toujours de vieux imbéciles pour déshonorer la vénérable neige tombée sur leurs cheveux, mais ceux-là ne doivent que susciter notre indifférence. Souvenons-nous, avec Kant, que ce n’est pas l’âge qui conduit le vieillard à la sagesse, et à la préséance, mais d’avoir vécu longtemps « en n’étant souillé d’aucune honte ».

Considérons tout de même qu’il n’est rien de plus ignoble et sinistre qu’une bande de jeunes qui s’attaquent à une vieille dame ; serait-il plus respectable, de la part d’une jeune patriote qui tient au cœur sa vertu et au corps son courage, d’aller chercher des poux dans la tête d’un aïeul au motif que ce dernier déplairait d’une quelconque façon ? Il est des cas exceptionnels dont nous aurons largement discuté mais la consigne générale doit être celle-ci : enfant, respecte tes parents ; jeunes gens, respectez vos aînés. La vieillesse est parfois déplaisante, mais elle est toujours intéressante. Combien, parmi nous connaissent leur famille au-delà de leurs grands-parents ? Combien ont consenti l’effort de questions leurs parents, leurs aïeux, pour apprendre à les connaître ? « A man who doesn’t spend time with his family can never be a man », disait Vito Corleone. Certes, l’âge sera de plus en plus vécu de manière différente, en raison de l’allongement de la durée de vie, de la diminution de la taille des cellules familiales, du creusement des inégalités tout au long de la vie. Il n’empêche qu’une authentique réflexion sur la place des anciens dans la société n’est pas étrangère à une réflexion sur la famille, sur ce qu’elle doit être ou ne doit pas être.

Or, il semble que la vision comptable qui détermine les réflexions et les débats autour de la « vieillesse » conduisent à cette terrible et lapidaire affirmation : « vivre ne va plus de soi ». Nous empruntons volontiers une fraction de la formule de Simone de Beauvoir, demi-bourgeoise qui n’écrivit jamais qu’à demi et consacra à tant de sujets des pages qui deviendraient les « cantiques » de tous ceux qui se piqueraient de la lire et prétendraient, ensuite, faire de la philosophie. Pour autant, elle aura écrit quelques phrases empreintes de bon sens : « la société technocratique d’aujourd’hui n’estime pas qu’avec les années le savoir s’accumule, mais qu’il se périme. » C’est ainsi que sont aujourd’hui nos anciens : ils sont des fruits périssables qu’il faut s’empresser de jeter au compost. Faut-il se réjouir de les savoir « toléré parmi les vivants » ?

 

La difficile « réforme des retraites »

Nous n’aurons abordé qu’avec beaucoup de prudence la question des retraites et de la « réforme » en cours depuis les années 1990. Faute d’une maîtrise technique du sujet, nous aurons d’abord brossé le portrait d’une situation difficile à saisir au premier regard. Les réformes se succèdent depuis 1993, 2003, 2007, 2010, 2013. Un allongement de la durée de cotisation est prévu : 42 ans, contre 43 à partir de la génération née en 1973. L’âge légal de départ à la retraite devrait être 62 ans. Ces dernières années, près de 15% de la richesse nationale (PIB) est consacrée au financement des retraites : une moyenne de 330 milliards d’euros. Les cotisations sociales financent à près de 96% le coût des retraites. Il existe 42 régimes de retraite différents. On compte près de 16 millions de retraités, dont 13,1 millions au titre du régime général – 17 millions en considérant ceux qui bénéficient de la retraite de leur conjoint décédé. La pension mensuelle moyenne s’élève à 1399 euros.

Donnons quelques éléments de définition. Dans un système « par répartition », les travailleurs actifs paient des cotisations sociales, utilisées dans l’instant pour verser des pensions aux travailleurs retraités ; sur la base des annuités de cotisations, les prestations sont définies et connues à l’avance. Dans un système dit « par capitalisation », les travailleurs actifs souscrivent à des plans de retraites auprès des compagnies d’assurances privées ou de fonds de pension ; leurs primes sont placées par ces institutions qui liquident les titres pour verser des pensions. Les deux systèmes répartissent la richesse produite, mais le second modifie les droits d’appropriation et certains diront que cela opère au bénéfice des hauts revenus.

De plus en plus, les observateurs économiques se laissent séduire par l’idée d’une « retraite à la carte » pour sortir de la « crise » qui a émergé des réformes successives. L’idée n’est pas neuve et apparaissait déjà comme une « porte de sortie » en 2001. Les salariés, bien informés, devraient pouvoir choisir individuellement le moment de leur départ en retraite, sous couvert des garanties collectives. Ils feraient leurs propres arbitrages en fonction de paramètres personnels et professionnels. Le plaidoyer pour le « libre choix » offre un contraste intéressant avec le système français tel qu’il existe.

La retraite, dans les années 2000, était une étape de l’existence attendue et même valorisée. La désirabilité de la retraite doit beaucoup aux politiques de l’emploi qui se sont développées en France dès les années 1970. Un consensus a été entériné entre les acteurs sociaux pour lutter contre le chômage en poussant les plus âgés à se retirer du marché du travail. Une véritable culture de la sortie précoce a conduit à la baisse du taux d’emploi des plus de 55 ans, mais a également entraîné la dévalorisation des salariés en fin de carrière, tenus à l’écart des promotions ou de la formation continue. La pénibilité s’est accrue, les problèmes de santé d’origine professionnelle ont augmenté – et un travail pénible renforce l’aspiration à la retraite, encourageant les « sorties précoces ».

La retraite désigne deux choses : la pension et le statut. Ces deux dimensions sont interdépendantes. Depuis le début des années 1980, dans le cadre de l’assurance-chômage, il existe une possibilité de départ anticipé avec garantie de ressources, ce qui a dissocié travail et retraite puisqu’il a, conformément à la logique de l’indemnisation chômage, subordonné le droit à un revenu de remplacement à l’obligation de cesser toute activité, rendant le travail illégal au début de la retraite.

Une ordonnance du 30 mars 1982 abaisse l’âge de la retraite à 60 ans, posant des conditions restrictives au cumul entre emploi et retraite, fondant ainsi le droit à la retraite « sur une limitation d’activité ». Ces décisions ont largement modifié les pratiques et métamorphosé l’idée commune autour de la retraite, associée désormais à cet âge où le travail devient illégitime. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays où l’activité professionnelle ne s’éteint pas dès la perception d’une pension de retraite : au Japon comme en Corée, le travail est valorisé et le taux d’activité des personnes de 65 ans est très élevé.

 

Quelques pistes pour enrichir nos réflexions

Une société qui cantonne les personnes âgées dans la retraite comme dans un ghetto isolé, au ban de la société, pour les voir se confire dans l’inactivité, paraît se priver de ressources intéressantes ; nous aurons beaucoup discuté la pénibilité et l’expérience pour les « seniors » et mais, faute de savoirs techniques, nous aurons échoué à formuler des hypothèses de travail pour un statut particulier des retraités, au regard de l’activité professionnelle.

Souvenons-nous d’ailleurs : « la perception de la retraite n’implique nullement la cessation du travail par l’ouvrier. » Et encore : « pour ma part, je ne considère pas du tout comme l’idéal de la vie que tout travail soit suspendu. » Et encore : « je considère comme une organisation barbare, l’organisation industrielle et économique d’aujourd’hui qui fait que jusqu’à un certain âge, jusqu’à une certaine minute, jusqu’à un certain mouvement imperceptible d’une aiguille sur une horloge, l’homme est surmené, et qu’aussitôt que l’aiguille a appuyé sur une petite marque noire, il passe dans le néant du travail, qui est comme une image anticipée et morne du néant de la vie ».

Tels sont les propos de Jean Jaurès à la chambre des députés, le 11 juillet 1912. Ce personnage n’est guère en vogue, parmi les auditeurs de notre communauté, toutefois il faut considérer avec attention ce qu’un socialiste a pu dire, longtemps avant que les gouvernements socialistes de la Vème République n’opèrent l’ostracisation sociale des retraités dans l’oisiveté paresseuse et futile. La position de Jaurès était celle du gouvernement français des années 1960 : son refus d’abaisser l’âge de la retraite tenait à des raisons économiques et manifestait le souci de défendre la liberté de choix des intéressés, ces travailleurs vieillissants qui devaient conserver le « droit au travail ». On peut même se demander dans quelle mesure l’idée fixe de la sortie précoce n’a pas été une sorte de gadget pour manipuler spécieusement les mauvais chiffres de l’économie et du chômage.

La multitude des régimes obligatoires qui fonctionnent presque tous en répartition et avec des règles de calcul de pensions différentes. Par exemple, les 25 meilleures années sont prises en compte pour le régime de base du privé, contre les six derniers mois pour le traitement des fonctionnaires, contre l’ensemble de la carrière pour les régimes complémentaires du privé, etc. Le caractère très disparate de ces règles entraîne l’illisibilité du système, accroît sa complexité et diffuse dans la population les soupçons d’injustice.

Ce débat nous aura révélé l’extrême difficulté qu’il y a à discuter d’un sujet sans en maîtriser les fondamentaux techniques. Il est certain que nous aurons à en rediscuter pour approfondir la thématique et, surtout, prolonger la réflexion sur la place de nos aînés dans un monde qui dévalorise les improductifs, négligent les impurs et se détournent des plus affaiblis.

Évoquons pour conclure la citation qui termine les Essais, avec Horace (Odes, I, 31)

Frui paratis et valido mihi,
Latoe, dones, et, precor, integra
Cum mente, nec turpem senectam
Degere, nec cythara carentem.

Télécharger

Partager :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.