Tradition et modernité

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L’homme moderne est-il esclave de la modernité ? Le progrès peut-il le conduire à autre chose que sa plus complète servitude ? Paul Valéry, auteur des remarquables « Fluctuations de la liberté » aurait pu ce soir s’interroger avec nous ; si nos adversaires nous présentent le progrès comme inéluctable, nous nous refusons à ce fatalisme. Prenons le temps de voir le vent qui se lève. « Il faut tenter de vivre. »

 

Tour de table

Faut-il vivre avec son temps ? Au cours des premiers échanges, nous avons questionné le possible caractère « anachronique » de nos positions. Sommes-nous démodés, dépassés, sur Relève de France ? La religion et la science furent amenées dans la discussion car, très souvent, l’Eglise est la gardienne de la tradition quand les scientifiques semblent à l’avant-garde de la modernité, des progrès scientifiques qui feraient les bienfaits de l’humanité.

Qui d’ailleurs osera dire qu’il veut bien renoncer aux grandes découvertes scientifiques et techniques dont nous jouissons aujourd’hui ? Dans son bréviaire des doctrines du nationalisme, l’individu patriote et réactionnaire peut-il laisser une place au progrès ? C’est méconnaître la polysémie de cette notion, étroitement en lien avec la modernité ou l’état d’esprit de l’homme moderne ; l’individualisme se complaît dans nos sociétés rongées par le consumérisme, parce qu’il y trouve un terreau fertile, la marche du progrès. Étonnant choix de vocabulaire, considérant le peu de goût des progressistes pour la discipline militaire, peut-être trop mâtinée de tradition à leur goût ! Pourtant, l’ancrage et l’appartenance au pays réel passe par la connaissance et le respect des traditions.

La modernité et le progrès, fétichisés, ne peuvent conduire l’individu qu’au déracinement ; il devient un être hors sol, il s’offre à la merci de tous les prédateurs qui trouvent en lui une proie hautement vulnérable. Le confort et la jouissance sont la graisse où nous sommes tous collectivement confits ; la discipline et l’énergie seules nous en guériront et sans renoncer à ce que le « confort moderne » offre de facilité et d’aisance, il convient d’adopter la plus saine attitude, à l’endroit de ce qui nous est toujours présenté comme autant de progrès : le doute. Ce progrès qu’on exhibe sous mes yeux, où me conduit-il ? Retournons aux grands mythes et découvrons, avec Pandore, que la prudence doit guider la main de l’homme autant que ses pas sur les sentiers de l’incertain et de l’inconnu.

C’est d’autant plus vrai que l’abandon des traditions, notamment religieuses, conduit l’homme à une vie dépourvue de sens et ce désenchantement, loin d’épanouir l’individu qui s’émancipe, le conduit à des abîmes de solitude et d’incompréhension. Faut-il distinguer alors les progrès et la nouveauté ? Il y aurait les progrès scientifiques, médicaux, techniques, qui sont acceptables. Les autres progrès sociaux et sociétaux le sont plus difficilement. Il y aurait une sorte de noyau dur intouchable, au cœur de la société, et peut-être est-ce là la « tradition » qu’on perd de vue et qu’il faudrait pourtant toujours observer.

Tradition et modernité, c’est aussi une affaire de position, de posture : le « conservateur » ne doit pas se recroqueviller à tout prix sur le passé, il doit accepter les bonnes évolutions et condamner les autres – mais alors, comment distinguer la bonne évolution de la mauvaise ? Et que penser de celui qui suit et observe religieusement les traditions sans les connaître dans ce qu’elles ont de sens et d’authenticité ? Chanter les mêmes chansons que son grand-père, à quoi bon, si on est incapable d’expliquer le sens de ces joyeux bourdons ?

C’est aussi une question de rapport au temps, nos vies s’accélèrent en même temps qu’elles s’allongent, et le culte voué à l’immédiateté n’est qu’un symptôme de la maladie qui ronge nos sociétés : nous ne savons plus prendre le temps, nous courons d’un progrès à l’autre comme les sauterelles vont d’un champ à l’autre, dans le désordre et la déraison. Alors même que la « raison » semble conduire la marche inéluctable du progrès ! Revenons plutôt, avec Montaigne, à la métaphore des abeilles. Celles-ci vont, ici et là, chercher sur les fleurs le pollen dont elles feront un miel, qui est tout neuf, « tout leur », qui n’est plus marguerite ou pâquerette, qui n’est plus « thym ni marjolaine » ; ainsi l’homme de bon sens emprunte à autrui, à plus ancien ses pièces, ses œuvres, pour les transformer et les confondre, pour en faire un « ouvrage tout sien », c’est-à-dire son jugement. Nourri de la tradition, l’homme de bon sens sait distinguer le bon progrès de l’impasse, ou pire, de l’anéantissement. Comme aura dit l’un des nôtres : in dubio pro malo.

Que sait-on aujourd’hui de Charles Perrault ? Il fut auteur de contes. Huit contes naïvement destinés à amuser et éduquer les « petits enfants » ; quel gâchis, quand on sait que l’homme fut architecte, avocat, philosophe, académicien, qu’il polémiqua avec ses pairs à l’occasion d’un nouvel épisode – bien français – de la querelle des Anciens et des Modernes. Celui qui fut le conseiller de Colbert engagea pourtant cette querelle, chef de file des « Modernes » ; il fut opposé à Boileau, prince des Anciens. Tout autour de la personne du roi, les Anciens et les Modernes français rivalisent d’ingéniosité pour faire la démonstration de la supériorité des positions défendues : aux uns la défense de l’Antiquité classique – les Anciens ; aux autres la défense des auteurs du siècle de Louis XIV – les Modernes. Il est loin, le temps de ces « polémiques » ardentes, qui déployaient dans Paris et les grandes villes de Province les feux des plus vibrantes discussions littéraires et philosophiques. Faut-il y voir, avec d’autres, une étape de la grande histoire des oppositions entre Tradition et Modernité ? Ce serait une lecture étriquée de la discussion qui, dans la longue aventure de l’Europe, s’étend de Séville à Amsterdam, de Londres à Palerme. Cette ligne de partage, en France, perdure d’une époque à l’autre, divise les esprits en d’âpres luttes, et distingue deux visions de l’avenir. « Arrimons la France au génie antique ! » s’écrient les uns. « Emancipons-nous ! » répliquent les autres. Cette « querelle », au XVIIème siècle, et plus tard au XVIIIème, comme au XIXème, comme au XXème, ne cesse d’agiter les esprits français – quand bien même nous observons, à chaque étape, deux éléments paradoxaux : un ajustement des positions, car les Anciens d’hier sont alors les Modernes de demain ; un appauvrissement des contenus et de leur expression. Mais déjà Perrault prophétisait, dans son Siècle de Louis le Grand, en 1687 :

« Mais c’est peu, dira-t-on, que par un long progrès
Le Temps de tous les arts découvre les secrets. »

Voilà ce mot de progrès, lâché par un homme soucieux de rendre à son époque sa légitime fierté et qu’on accusera, plus tard, d’avoir souhaité, par ses contes, « rechristianiser » les masses. Moderne hier, Ancien aujourd’hui, Perrault n’aura pas occupé le cœur de nos discussions, mais il aura servi de prétexte initial à la découverte de cette ligne de fracture entre les tenants de la Tradition et les tenants de la Modernité dans les arts et les lettres – distinction dont les implications politiques nous aurons passionnés quelques heures durant.

 

Quelle place pour la tradition en 2019 ?

D’abord, qu’est-ce que la Tradition ? Tradition nous vient du verbe latin « tradere », qui signifie : faire passer à un autre, livrer, remettre ; « traditio » désigne l’acte de transmettre et le dictionnaire distingue habituellement quelques sens principaux à ce mot riche de grands mystères : c’est d’abord l’action par laquelle on livre quelque chose à quelqu’un ; c’est ensuite la transmission de faits historiques, culturels, religieux, de légendes et mythes, par voie orale, sans support authentique ou écrit ; c’est tout ce que l’on sait, tout ce que l’on pratique par transmission de génération en génération, à l’appui de la parole ou de l’exemple ; c’est enfin, dans l’Eglise catholique, la transmission de siècle en siècle des choses qui ne touchent pas à la religion, qui ne sont pas dans les Écritures.

En dehors des sens particuliers qui renvoient au droit romain ou au droit canon, le sens général est clair : la tradition se rapporte à la transmission. On se souviendra, avec Quintillien, que « traditio » signifie « ce qui s’enseigne ». Entre deux sujets, une chose est passée, remise, transmise, une chose souvent immatérielle, un savoir, une connaissance, une habitude, une pratique. En forgeant, tu deviendras forgeron et, plus précisément, en observant le forgeron, en l’imitant, tu deviendras toi-même forgeron.

D’une certainement façon, nous retrouvons ici la maxime déjà évoquée, reformulée : « nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes » ; certains auront évoqué l’unité de l’expérience de la Tradition à travers la planète et nous retrouvons là une conception chère à Mircea Eliade, pour qui l’homme est fondamentalement un homo religiosus bien plus qu’un homo faber comme le prétendait Marx ou un politikon zoon aristotélicien. L’expérience du sacré ferait l’humanité de l’homme et le distinguerait donc de l’animal, en instituant en lui ce rapport singulier à la tradition. A considérer les liens ténus entre l’expérience religieuse et l’expérience de la tradition, il est tentant d’envisager avec Rudolf Otto et Carl Gustav Jung l’universalité de cette expérience, pour explorer le poison corrupteur de la modernité, nous n’aurons eu le temps d’examiner la « structure de l’esprit humain » du premier et « l’inconscient collectif » du second ; hélas, nous aurions pu trouver là quelques pistes de réflexion car le monde tel qu’il s’offre à nos yeux nous dépeint des sphères géographiques où les traditions sont toujours vivaces, en dépit des incursions de la modernité – ou de l’état d’esprit moderne dont nous rendrons compte par la suite.

Rappelons aussi que l’homme est religieux non par nature, comme animal, mais parce qu’il est un « être de tradition et de culture », chez Mircea Eliade : la religion lui est un moyen de conférer du sens à la condition humaine, à la mort, à la sexualité, au temps qui passe, aux innovations techniques, déjà avec la chasse, l’agriculture… Cet auteur nous est précieux pour comprendre que des millénaires furent nécessaires à la sérénité après le bouleversement des modes de vie que fut l’agriculture – quand l’homme quitta le nomadisme pour la sédentarité. Il n’est guère étonnant d’ailleurs de trouver chez cette école de pensée l’idée que l’industrialisation provoqua un choc semblable, qui n’est toujours pas intégré.

Sécularisation, athéisme et oubli de la tradition, qui émergent au XIXème siècle, sont tantôt vus comme les conséquences idéologiques de l’industrialisation et de l’urbanisation de masse, mais certains considèrent plutôt qu’il s’agit d’un traumatisme non-résolu, car notre horizon culturel reste celui des ancêtres agriculteurs, et même des plus anciens chasseurs-cueilleurs, tandis que l’horizon technologique a changé. L’abandon des traditions et de la Tradition seraient la réponse culturelle aux modifications techniques de nos conditions de vie, car celles-ci ont rendu peut-être incroyables les conceptions de la vie, de la mort, de l’homme, de l’univers, etc., soutenues par les structures traditionnelles. Hélas, ce recul de la tradition et du religieux n’est-il pas synonyme d’une perte de sens ?

Ce désenchantement du monde se traduit par l’appauvrissement de la culture. Noyés dans la boue des temps présents, les fruits de la culture se perdent, passent inaperçus, qu’en restera-t-il pour la postérité ? Les arbres secs, les buissons morts et les fleurs desséchées sont à nos yeux présentés comme le nec plus ultra de ce qui se fait au jardin. « Plein feu sur les arts du mensonge », scandait Louis Aragon, et nous y sommes, puisque nous avons perdu l’Être, c’est-à-dire que nous avons perdu « ce qui est saturé de sens » et gagné l’ombre, le vide, le néant. Nous nous perdons dans le profane, dans ce qui est quelconque et insensé. Or, dans les sociétés dites « traditionnelles », ce que nous fûmes hier, tous les gestes du quotidien s’appuyaient sur l’imitation de l’Ancêtre : le pêcheur copiait les gestes de son aïeul mythique, celui qui a inventé la pêche, gestes qui seuls assurent la prise du poisson et se distancier de ces gestes « archétypaux », c’est courir le risque de rentrer bredouille, de perdre son identité de pêcheur. Dans le christianisme, la dévotion consiste à imiter le Christ.

C’est que vivre conformément à la « tradition » ne signifie pas seulement conserver les « objets » et les « contenus » qui seraient transmis d’un père à son fils, d’une génération à l’autre ; ce serait réduire la tradition à ce qu’elle n’est pas, une sorte de chaîne historique déterminée et inconsciente. La tradition désigne aussi les opérations et la fonction qu’elle incarne dans la société, qui est exploratoire. Torche éclairée dans la nuit de l’incertitude, elle permet de scruter l’aventure spirituelle de la communauté, à travers l’espace et le temps. Elle est l’unique moyen de saisir la relation que la raison ne peut définir, entre l’homme, son temps et sa narration, du connu vers l’inconnu. Vivre en harmonie avec les traditions permet d’étendre le champ de la conscience à ce domaine où la mesure exacte est impossible, où tout devient défi et risque : l’histoire ; il faut comprendre ici les « traditions » comme ce qui est familier, dans le quotidien, et pourtant possède des implications qui enrichissent la signification habituelle et conventionnelle des choses, que nous appelons l’évidence.

Celui qui explore la tradition française, par exemple, et se porte au contact des traditions de sa terre natale, se conduit lui-même vers la compréhension globale d’un ensemble mouvant dans le temps et l’espace, mais caractérisé par des fondamentaux intouchables : la France. La tradition, dans l’histoire, permet donc l’exploration et la circulation à travers tous les niveaux du réel, puisqu’elle nous actualise et nous rapproche de nos ancêtres comme de nos descendants. En somme, la tradition est l’apparition d’une communauté à elle-même, ce miroir tendu par l’histoire qui lui permet de s’identifier, d’aller à la rencontrer de son identité.

 

La modernité nous est-elle hostile ?

Nous aurons convenu tous d’une première chose : la modernité est une notion compliquée ; certains désignent sous ce vocable les progrès techniques, les progrès scientifiques dont l’objectif est l’amélioration des conditions matérielles de la vie. D’autres y incluent les phénomènes spirituels qui ajoutent du sens – ou des sens – à l’avenir ; ces visions, globalement positives, ont leur pendant négatif : la modernité entraîne la barbarie, la régression, la misère, elle est une tendance suicidaire de l’homme d’abord, de la société ensuite, puisqu’elle est un poison qui attaque tout ce qui fait l’unité de la société, puisqu’elle la rend malade, sans espoir de guérison.

L’état d’esprit « moderne » est un était qui naît et toujours paraît naître, puisqu’il implique, pour le sujet, un constant bouleversement de son histoire et du sens qu’il veut bien lui donner ; la notion est mouvante, instable, mais elle est « irréversible comme système de valeurs construit en relation à un autre », puisqu’elle est, en quelque sorte, l’excroissance parasite qui se nourrit de la tradition pour mieux s’y opposer, lui nuire et l’affaiblir. Ce qui est « moderne », c’est ce qui est récent, nouveau, d’après le bas latin « modernus » ; notons que les anciens romains ne connaissaient pas l’opposition entre moderne et ancien, puisqu’ils étaient indifférents aux relations diachroniques et n’avaient pas l’idée du temps au sens de la succession, de l’évolution et de la finitude.

La modernité s’est construite dans des rapports dialectiques et contradictoires, pour valoriser le nouveau par effet de rupture avec l’ancien ; et la quête de la nouveauté caractérise l’attitude « moderne », qui confond les nouveautés et les réels progrès ; l’opposition au passé, l’antagonisme avec l’ancien lui sont indispensables, puisqu’en dehors de cette position de rupture, elle n’est plus modernité, mais transition et donc, déjà, transmission et tradition. C’est au prix de ce renoncement au passé, aux traditions et à la société « comme elle existe » que la modernité peut conduire à l’avenir, à l’infini, au « progrès » ; or nous voyons aujourd’hui quels liens sont à faire entre l’état d’esprit moderne et l’aliénation de l’homme.

L’injonction perpétuelle « Allons de l’avant ! » ne doit pas faire illusion, elle n’est que le paravent à la plus abjecte des folies de l’homme, qui est aussi le grand mensonge : le « sujet » aurait la possibilité de sélectionner et créer sa « subjectivité » ; c’est la condition à l’émancipation, puisque le sujet se libère des entraves de la société, de l’histoire, du temps même et il n’est pas anodin de remarquer que la modernité n’est jamais si puissante qu’en ces lieux où le temps est un produit commercial comme les autres, produit qui se mesure, qui s’achète, qui se vend, qui se calcule. L’industrialisation et le triomphe de la commercialisation devaient nécessairement accompagner la modernité bourgeoise, et celles qui suivirent, piteuses imitations, suites dévoyées.

Considérons l’impact de cet état d’esprit sur l’ensemble de la société, aujourd’hui, et voyons comme les individus, « libérés » de toute identité sociale ou mentale, parce qu’ils se sont détachés de ces choses qui les construisaient et les instituaient, se croient tout devenir alors qu’ils ne sont plus rien. Cette inclination intellectuelle ne peut conduire qu’à la décadence individuelle, cet individualisme que Nietzsche considérait comme un agglomérat déficient. Pour l’homme moderne, le monde est déstructuré, l’avenir est sans espoir.

Dans ses divers essais, Paul Bourget fait un lien entre l’esprit de modernité, qu’il identifie à la décadence, et l’individu moderne, qu’il identifie à l’individualiste : « …par le mot décadence, on désigne volontiers l’état d’une société qui produit un trop petit nombre d’individus propres aux travaux de la vie humaine. Une société doit être assimilée à un organisme. […] L’individu est la cellule sociale […] et si l’énergie des cellules devient indépendante, les organes qui composent l’organisme total cessent pareillement de subordonner leur énergie à l’énergie totale, et l’anarchie qui s’établit constitue la décadence de l’ensemble. » Cet univers fragmenté, vain et désenchanté, qui nous est présenté comme une « transition vers le progrès, vers un état préférable », est en vérité perpétuelle transition, coincé à tout jamais dans l’antichambre du progrès, vaine illusion qui nous agitera sans cesse, puisque cet univers ne sait qu’exalter le momentané et l’éphémère.

La modernité est en quelque sorte la conscience du présent sans passé ni futur, une maladie historique qui empêche toute société de créer de vraies nouveautés ; ne confondons pas ici le « progrès » et les progrès scientifiques et techniques qui ont permis à nos sociétés de gagner en confort et d’éloigner de nos vies des souffrances inutiles. Encore qu’il nous faudrait tout une soirée pour discuter de cette obsession de l’homme qui craint tant les souffrances – sommes-nous devenus si douillets ? pourquoi cherchons-nous à fuir la douleur ? Ne sait-on plus lui donner sens et raison ?

S’agissant des progrès scientifiques, nous aurons eu l’occasion d’étriller la perfidie de nos adversaires idéologiques. C’est au XIXème siècle que naît la « religion du progrès », alors étroitement appuyée sur les progrès scientifiques et médicaux – le progrès, entendu ici comme un processus évolutif orienté vers un terme idéal, désignait alors exclusivement les découvertes scientifiques qui permettaient à la société de s’extraire des marasmes sanitaires et sociaux qui l’affligeaient encore.

Une archéologie linguistique de la notion de progrès permettrait de tracer la mémoire de l’usage politique du mot de progrès qui, loin des champs de la science ou de la médecine, se déploya pour connaître un bel avenir dans les sciences sociales. Les « conquêtes » sociales ou, désormais, sociétales (sic) qui font les jalons de la « grande aventure humaine » des « luttes sociales » usurpent le nom de progrès, désormais, puisqu’elles nous sont présentés comme des progrès sans qu’on sache bien, pour autant, « où » doit nous conduire cette suite de progrès. Notre société n’est-elle plus qu’un conglomérat d’imbéciles, guidés par les ravis du Progrès, ceux-ci incapables de nous expliquer les bienfaits du progrès, ceux-là incapables de constater qu’ils sont autant d’alouettes piégés par le miroir ?

La modernité tient là un rôle perfide, puisqu’elle est désormais ce processus actif et péremptoire qui pousse l’esprit humain dans un marécage dont il ne peut s’extraire, s’il n’a pas la tradition pour se tenir au sec : sans cesse il veut se créer, celui qui ne se sait le fruit d’une aventure plus longue et plus grande qu’il ne sera jamais.

 

Faut-il vivre avec son temps ?

Détachons-nous des lieux communs. La consigne est explicite, facile, parfaite pour berner les petits esprits. Qui n’a l’esprit de son temps en a tous les problèmes, alors embrassons notre siècle, vivons au diapason de ce qu’il offre ! C’est l’attitude de l’autruche qui plonge sa tête pour fuir le danger, ce qu’elles ne font jamais, puisqu’il s’agit d’une bête légende : l’animal est assez rapide pour « fuir » efficacement le danger, en courant, tout simplement ; revenons alors au bon sens, refusons l’injonction qui suit toujours ce précepte absurde : si c’est un progrès, c’est forcément « bien » ; ce même monde qui nous relativise à chaque instant les notions de bien et de mal, car elles sont trop moralisatrices, ce même monde nous vend le progrès comme l’absolu irréfutable, sans y rien mettre pour matérialiser ce qui progresse, dans quelle direction et pour quelle raison. Réfutons alors ces faux prophètes du progrès et leurs encens empoisonnés. L’expérience et la connaissance de la nos traditions seront notre boussole, et au diapason de ce que nous sommes, nous saurons distinguer les progrès authentiques des nouveautés perverses : acceptons les premiers, refusons les secondes.

Nolite conformari huic saeculo (Romains, XII-2) ! Suivons plutôt ce sage conseil. Nos ennemis sont terrifiés à l’idée d’être anachroniques, à l’idée d’être « incorrects » à l’égard du « temps » ; il faut être un « homme de son temps » ou une « femme de son temps » – et le vocable, peu inclusif, changera bientôt – comme si le temps était une maîtresse de maison irascible et hargneuse, toujours prête à expulser de sa table les convives inadéquates. Nos ennemis redoutent d’être dépassés, périmés, démodés, ils sont obsédés par ces petites morts successives ; rions de ces hantises puériles, choisissons l’éternité ; cette quête seule procure la plus haute liberté.

Citons l’exemple agricole ; pourquoi faut-il lire avec attention et intérêt la presse spécialisée qui évoque les « petits producteurs » pour désigner des pratiques « entre tradition et modernité » ? Quelle synthèse réussissent-ils ? L’agriculture d’autrefois a cédé peu à peu la place à une agriculture qui emprunte ses méthodes à l’industrie. Pourtant, nous observons des foyers de résistance et des foyers de régénération en faveur d’une agriculture plus traditionnelle, et ceux-ci n’empruntent aux « progrès techniques et technologiques » que le « strict nécessaire » sans renoncer aux connaissances et aux savoirs délivrés par la tradition et qui s’incarnent entre autres dans les maximes et dictons populaires, par exemple : ceux-ci lient les temps de la culture, les semailles, les moissons, au calendrier et même aux positions lunaires ; faut-il s’en étonner ? Sans le secours du « modèle scientifique », la sagesse populaire n’a-t-elle pas consacré, par l’usage et l’habitude, des pratiques efficaces et pertinentes ? Nous aurions pu aller encore plus loin en la matière, pour évoquer l’impérieux besoin du retour à la tradition et à ses enseignements en fait d’agriculture et, plus généralement, d’environnement : une nuit ne suffirait pas à décrire les bienfaits d’une observation diligente de la tradition pour la préservation de nos sols, de nos champs, de nos forêts, de nos espaces à vivre.

Gardons-nous cependant d’oublier que le progrès technique n’est pas caractérisé par l’accumulation des machines ; il génère plutôt un étroit rapport à la rationalité comme recherche du moyen le plus efficace, tous domaines considérés. Ces progrès touchent donc les domaines matériel et immatériel et ne sont pas étrangers à l’organisation sociale – certains parlent même d’ingénierie sociale. Mais il est aujourd’hui naïf de considérer que l’homme aurait « encore » la main sur ces progrès : la technique est un phénomène autonome, indépendante des considérations économiques, politiques, culturelles ou morales. Elle est même autonome de l’homme lui-même, et tout progrès dans un secteur entraîne fatalement des progrès dans d’autres secteurs : les fins assignées par la collectivité aux moyens de la technique sont dissoutes et dispersées.

« La technique se développe parce qu’elle se développe », écrit Jacques Ellul dans Le système technicien ; la technique a désormais une portée universelle, concerne toutes les sociétés modernes et n’est ni bonne, ni mauvaise ; il est d’ailleurs vain d’essayer de distinguer les bons effets des effets mauvais, les effets prévus des effets imprévus, puisque la technique n’est nullement neutre et l’usage qu’on en fait n’en définit jamais l’implication pour la société. La technique impose ses propres règles, sa technique d’utilisation que l’usager suivra ou non. Allons plus loin et voyons l’aliénation terrible : au « problème technique », l’homme croit devoir répondre par une nouvelle innovation technique, et aux effets pervers induits par la technique, il croit devoir répondre par… une nouvelle innovation technique.

Cela opère une course sans fin entre les maux et les remèdes. Toujours plus enchevêtrés et inexpiables, les problèmes engendrés par la « société technique » se posent de plus en plus tard et sont de plus en plus lourds de conséquences difficiles à envisager rapidement – alors que les innovations surviennent de plus en plus rapidement ! La société devient alors impuissante à rien empêcher et quand ces problèmes mettent en jeu sa survie, elle s’abrutit dans le bain de la technique dont elle ne peut sortir. L’aliénation ici engendrée s’ajoute et se conjugue à l’aliénation que génère l’esprit de modernité.

La « technique » emprunte à la modernité sa puissance de contagion pour toucher jusqu’aux sciences sociales, allant jusqu’à récupérer les corpus et progrès des mouvements révolutionnaires, sans que rien ne lui puisse échapper. L’homme peut-il encore produire quoi que ce soit qui demeure intouché d’elle ? C’est difficile à croire. Sans doute apparaît alors la nécessité d’un transcendant pour lui échapper et nous offrir un refuge à l’abri des liens trop multiples dont elle étrangle nos articulations. Certains auront bien sûr évoqué la foi. A l’homme vertueux dans la foi, le « progrès » n’offre rien de souhaitable. C’est une discussion que nous aurons effleurée sans la prolonger, sinon par le silence et la méditation. Dans l’océan de la technique implacable, comment éviter le naufrage ? Levons les yeux vers le ciel, observons les étoiles de la tradition, et laissons-nous guider par cette cartographie qui ne trahit jamais.

 

Références, indications bibliographiques

Alleau R., La sciences des symboles, Paris, Payot, 1976.
Calinescu M., Five Faces of modernity, Durham, Duke University Press, 1987.
Cullmann O., La Tradition, Neuchâtel-Paris, Delachaux et Niestlé, 1953.
Ellul J., Le système technicien, Paris, Calmann-Lévy, 1977.
Fumaroli M., Les abeilles et les araignées, Paris, Gallimard, 2001.
Nouss A., La modernité, Paris, Jacques Grancher, 1991.
Valéry P., Regards sur le monde actuel et autres essais, Paris, Gallimard, 1945.

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