L’enracinement nécessaire

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S’enraciner serait la solution individuelle à tous les problèmes que nous déplorons régulièrement. Mais qu’est-ce exactement ? Qu’est-ce qu’un déraciné ? Quel chemin suivre pour donner l’exemple ? C’est ce que nous nous proposons d’examiner.

 

Tour de table

Qu’est-ce que l’enracinement ? Nous en avons tous une idée à peu près stable, nous partageons l’essentiel de la définition ; nous voyons de quoi il s’agit : il faudrait prendre racine, gagner en solidité, en robustesse, à tous les niveaux de l’existence, pour ne plus se laisser ballotter au gré des vents du changements. Il s’agirait de « prendre racines » ; mais où planter ses racines, où les laisser croître, et de quel terreau les nourrir ? Nos modes de vie ne nous inclinent guère à l’enracinement, ils nous poussent au contraire vers l’éclatement consumériste : nous ne connaissons plus notre géographie, notre histoire, notre culture, nous n’approfondissons rien de nos liens sociaux et professionnels. Un tel tableau ne peut qu’inquiéter et interroger.

Nous voyons très bien ce qu’est le « déracinement » ; quelqu’un qui n’a reçu aucune filiation identitaire de la part de ses parents, à qui nul n’a transmis l’amour de son pays, de sa terre, de ce qu’ont fait ses ancêtres, est un déraciné qui se soucie peu du passé comme du futur. Ce déraciné vit dans l’instant présent, se sent chez lui partout alors qu’il est un étranger en tous lieux ; cet errant pour l’éternité ne se plaît qu’au cœur des mégalopoles qui reflètent son uniformité à l’infini, puisqu’il y trouve des milliers, des millions d’exemplaires de déracinés qui lui ressemblent. Pourtant, l’enracinement apparaît comme un besoin important et méconnu de l’âme humaine. Il est difficile à définir, mais avec Simone Weil, nous pouvons estimer qu’un « être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir » ; cette participation est naturelle parce qu’elle est « amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l’entourage » ; ces racines sont multiples et toutes nécessaires.

Ainsi, on s’enracine par la territorialité et la transmission ; c’est un geste fort et nécessaire : il faut, autour de soi, recevoir un patrimoine culturel, historique, ancestral et physique, pour mieux le transmettre à ses enfants, à ses proches. Connaître son milieu de vie, fonder une famille, voilà deux axes de « travail » pour favoriser l’enracinement. Le nationaliste doit chercher à inscrire sa courte histoire, sa « parenthèse », au sein de la grande aventure nationale, cette plus longue histoire qui fut avant lui et sera après lui. Le nationaliste doit agir, demeurer fier de ce qu’il est, de ce qu’il fait, améliorer ce qui lui a été transmis afin de le léguer à ses enfants. Mais à quoi peut-on s’accrocher ? Il faut redouter l’hostilité de « l’environnement », c’est-à-dire la dangerosité de ces eaux culturelles où nous baignons ; dans ce grand marécage, les paresses sont quotidiennes. Tous nos sens sont en alerte, car les tentations sont multiples : il est pourtant évident que le mouvement vers l’enracinement doit s’émanciper de ces curiosités perfides, de ces gourmandises du corps et de l’esprit qui avilissent sans jamais nourrir. Ce tour de table aura révélé quelque chose : nous avons collectivement la responsabilité d’envisager la « mise en œuvre » de l’enracinement, car nous n’avons reçu de nos parents l’exemple – ou nous n’avons pas écouté.

 

Qu’est-ce que s’enraciner ?

L’enracinement s’apparente à un terme de botanique. La racine est l’organe souterrain de la plante ; cet organe sert à fixer la plante au sol, à y puiser les éléments nutritifs nécessaires à son développement. Les racines parfois servent au stockage des nutriments. Toute plante doit croître dans un milieu propice à son épanouissement : ses racines doivent creuser un sol nourricier. Nous avons évoqué les besoins de l’homme, comme être vivant : l’air, l’eau, la nourriture et nous avons prolongé la métaphore botanique en considérant l’homme comme être social et zôon politikon.

S’enraciner lui est nécessaire : ce besoin s’étend au-delà de la satisfaction des appétits physiques comme la faim ou la soif. Des besoins plus spirituels sont à prendre en compte, qui ont des pendants physiques indiscutables. La déshérence de nos contemporains nous apparaît comme le premier des signes du déracinement. L’homme vit-il en dehors de tout milieu qui le nourrisse ? Cela paraît impossible : les ermites et les anachorètes sont rares. Spirituellement, moralement, intellectuellement, l’homme doit pouvoir se nourrir de la collectivité, il doit y planter ses racines par une participation réelle, naturelle.

Cette collectivité lui ouvre et lui conserve des « trésors du passé et certains pressentiments d’avenir », comme nous l’avons évoqué. Cette communauté, c’est la terre, la tradition, la culture où tout individu s’enracine, s’arrache au chagrin de la solitude atomique pour devenir molécule. Elle s’oppose à la société, ce lien établi entre les hommes par le marché, chez Simone Weil. L’argent s’impose comme la mesure de l’individualisme économique, mais il demeure inapte à pénétrer la gangue hermétique de la communauté où l’homme s’enracine, puisque les liens qu’ils tissent à sa terre, à sa famille, sont par principe insensibles à la puissance corruptrice de l’argent – ou du matérialisme – qui vient tout dissoudre dans le magma du marché.

L’homme enraciné sait qu’il ne peut monnayer ces liens qui l’enracinent, le nourrissent, le fortifient. La communauté construit l’avenir sur le passé et la tradition, se veut solide. La société se tourne vers l’avenir, préfère au passé les promesses du progrès, se veut liquide.

On mesure qu’il est compliqué, pour tout individu, de s’appuyer sur des valeurs, sur des idées, pour s’enraciner. Le passé, la tradition, la famille, le travail, la patrie, ce ne sont pas seulement des idées, ce sont des référentiels attachés à des choses concrètes, réelles, parfois tangibles, sensibles.

La tradition n’est rien que la répétition de ce qui fut, de ce qui est, de ce qui sera, puisqu’elle se caractérise par l’itération permanente de gestes qui tissent les liens de l’ancêtre au fils. Observons par exemple nos cathédrales gothiques. Elles sont toujours le refuge hospitalier de toutes les infortunes. Les malades venaient à Notre-Dame de Paris pour implorer Dieu, pour espérer le soulagement de leurs souffrances. Ils y demeuraient jusqu’à leur guérison. Une chapelle leur était affectée, éclairée par six lampes, ils y passaient les nuits. Les médecins donnaient dans la cathédrale leurs consultations, à l’entrée de la basilique, autour du bénitier. La Faculté de médecine, quittant au XIIIème siècle l’Université, vint y donner ses assises et y demeura jusqu’en 1454, époque de ses dernières réunions.

La cathédrale est toujours l’asile inviolable des gens poursuivis, le sépulcre des défunts illustres : elle est la cité dans la cité, le noyau intellectuel et moral de l’agglomération, le cœur de l’activité publique certains ont même dit : l’apothéose de la pensée, du savoir, de l’art, à la fin du Moyen Âge. Ce détour par l’exemple architectural n’est pas vain. Par la richesse de son ornementation et la variété des sujets et des scènes qui la parent, la cathédrale est une encyclopédie complète, variée, tantôt naïve, tantôt noble, toujours vivante, de toutes les connaissances médiévales.

Ces sphinx de pierre sont les témoins de la permanence des choses, pour nos yeux, pour les yeux de ceux qui nous ont précédés, de ceux qui nous suivront. On y venait pour assister aux offices religieux, pour suivre les convois funèbres ou les fêtes carillonnées. On y tenait aussi des assemblées politiques, on y discutait le prix du grain et du bétail, le prix des étoffes. Quérir le réconfort, solliciter le conseil, implorer le pardon. Authentique cité dans la cité, la cathédrale n’est plus aujourd’hui ce qu’elle fut, et nous y pénétrons convaincu d’y trouver le silence des siècles, silence pesant sur nos épaules comme la main de la compassion, car celui qui vit déraciné se trouve orphelin de ses pairs, de ses pères.

 

Comment s’enraciner et éviter le déracinement ?

Comment définir le déracinement ? Qu’est-ce qu’un déraciné ? Nous poursuivrons ce que nous avons dit lors du tour de table. Le déraciné serait l’individu qui n’a reçu de ses parents aucune filiation identitaire, car ceux-ci ne lui ont pas transmis l’amour de son pays, de sa terre, de ce qu’on fait ses ancêtres. Cet individu se moque de son passé, croit s’intéresser à son futur quand seul son présent paraît le préoccuper. Le déraciné serait celui qui vit dans l’instant, qui s’estime partout « chez lui », puisqu’il est étranger partout. C’est l’errant éternel : seules les mégalopoles, ces villes déshumanisées, lui conviennent, puisqu’elles sont au diapason de l’uniformité morbide des millions de déracinés qui lui ressemblent, et qu’il ne voit guère, puisqu’il se croit unique. Perdus dans le marasme d’une quête prétendument philosophique de l’universel, ces malheureux se détachent de tous les liens particuliers, de toutes les attaches charnelles, territoriales. Cette « élévation » prépare la chute vertigineuse de ces pseudo-Icare.

Cette obsession pour l’universel, ce rejet farouche de tous les particularismes nationaux – surtout quand ceux-ci fleurent bon la France et ses terroirs – conduisent ces individus à l’exercice permanent d’une morale désincarnée, d’une morale de l’abstraction, sorte de kantisme indigeste ou trois fois digéré. La bonne volonté, les bonnes intentions suffisent à ces créatures désenchantées qui confondent la bonté générale avec la faiblesse de l’âme – car nous pensons que ces malheureux sont des sacrifiés. Ces déracinés vivent dans des milieux contaminés : le sol, l’air, la communauté, rien autour d’eux n’abreuve plus ces racines, ces liens qui devaient les nourrir, les fortifier.

Ils vivent cette étrange défaite et se consument dans l’ensemble de la grande crise identitaire que connaît notre pays depuis 1940. La honte de l’événement a depuis longtemps cédé la place à une indifférence plus ou moins curieuse : d’autres démons sont venus combler les creux spirituels que la sécularisation de l’Occident devait, en France, laisser béants et fragiles.

Comment s’enraciner ? La territorialité, la transmission du patrimoine culturel, historique, ancestral et physique participent de l’enracinement de l’individu. La graine devient arbre quand elle prend racine : l’homme devient homme lorsqu’il se fait père et fonde une famille, lorsqu’il fait souche. Connaître son milieu de vie, construire la famille qui sera le lieu de toutes les transmissions, « bâtir » ainsi les ponts entre le passé et le futur.

Considérons ces vers de Ronsard :

« Quand je suis vingt ou trente mois
Sans retourner en Vendômois
Plein de pensées vagabondes
Plein d’un remords et d’un souci
Aux rochers je me plains ainsi,
Aux bois, aux antres et aux ondes.
Rochers, bien que soyez âgés
De trois mil ans, vous ne changez
Jamais ni d’état ni de forme ;
Mais toujours ma jeunesse fuit,
Et la vieillesse qui me suit,
De jeune en vieillard me transforme. »

Le nationaliste peut s’inspirer de cet exemple et, devant l’inexorable fuite du temps, il peut se fier à tout ce qui lui survivra, à tous ces ferments d’enracinement que sont la nation, la famille, la patrie, la terre qui le vit naître et le verra mourir. Il est une parenthèse de l’histoire de la France et pourtant, sa contribution honore celles de ses ancêtres et sera honoré par celles de ses enfants, de leurs enfants.

Dans l’humilité du travail, car « c’est le fonds qui manque le moins », le nationaliste doit tirer fierté de son passé, pour améliorer ce qu’il a reçu sans le dénaturer, afin de mieux le transmettre, de son père à ses fils. La connaissance de la géographie, de l’histoire, des arts et des lettres de sa région, de son pays ne doit pas dispenser d’agir conformément à l’éthique individuelle de l’enracinement. Des exemples nombreux ont été proposés, car l’enracinement n’est pas seulement un état d’esprit, c’est une discipline que nous pourrions caractériser par le souci de la transmission.

 

Retrouver le goût de transmettre

La transmission pose un problème. Son étymologie n’éclaire que très faiblement la puissance sémantique associée à ce concept. Le latin transmissio comme le grec paradosis désignent le geste, le mouvement qui déplace quelque chose d’un point à un autre par l’intermédiaire d’un élément trans qui conduit. La transmission se réduit à la mobilité. L’allemand Überlieferung conjugue transmission et livraison à quelqu’un, mais n’est pas plus explicite. Le guêpier étymologique laisse apparaître que l’existence de deux personnes est nécessaire, l’une recevant ce que l’autre lui adresse. La transmission exige également un environnement favorable qui rend la translation possible. Elle n’est pas seulement un véhicule, un déplacement utilitaire. Transmettre, en latin tradere, est parent du mot tradition : la transmission nécessite un référent extérieur dont l’autorité lui confère le sens qu’elle ne porte pas en soi. Ce référent vient densifier le geste de la transmission et lui conférer son rayonnement pluriséculaire.

Transmission et tradition sont alors étroitement liées, comme sœurs, et peut-être sont-elles ces deux fées penchées sur le berceau des hommes pour les combler de toutes les grâces, puisque l’homme enraciné doit s’appuyer sur la transmission de ses pères et perpétuer lui-même la tradition. Certains voient en cette dernière une contrainte indigne, une pesanteur inerte et morte qui paralyse l’innovation, un poids mort transmis de génération en génération. Certains voient au contraire en elle un puissant remède aux incertitudes, un moteur puissant pour donner la direction des plus fiables orientations, un guide éternel pour ne pas perdre de vue les valeurs et les vertus qu’une communauté comprend comme essentielles à sa survie morale et spirituelle. Il serait vain de considérer les traditions comme strictement conservatrices, d’imaginer que les modes de transmission n’ont jamais été que coercitions et contraintes.

On imagine spontanément que la transmission repose sur l’éducation familiale et scolaire, mais c’est mésestimer le rôle de toutes les activités humaines, puisque les gestes de l’artisan se transmettent du maître à l’apprenti, et cette considération vaut pour tous les arts. Transmettre, c’est accepter de s’inscrire dans le temps long de l’histoire, dans une durée qui dépasse la vie de l’homme, pour englober la vie de tous les hommes d’une communauté ; cette inscription se veut charnelle, puisqu’elle associe tout être à la famille des êtres qui le précédèrent et lui succéderont. La continuité générationnelle rattache l’individu à un ensemble historique qui préserve des troubles passagers, des fractures ponctuelles. Elle est une condition nécessaire à la transmission et l’on ne peut transmettre si l’on n’a pas conscience de ce qu’on a soi-même reçu.

Hériter n’est pas se saisir d’un dû, c’est exercer un savoir-faire : recevoir. On reçoit des biens, mais pas seulement, et il n’y a pas de transmission sans maîtres qualifiés, insensibles aux pressions et sollicitations politiques ou mercantiles. Les élèves doivent offrir à leurs maîtres bien plus qu’une soumission catatonique : l’élève doit s’approprier ce qui lui est transmis, devenir le témoin prêt à défendre ce dont il n’a que l’usufruit.

L’homme enraciné doit cultiver des savoirs et des savoir-faire ; cette culture lui permet d’aiguiser son discernement, pour savoir ce qui vaut d’être transmis et qui mérite de le recevoir. Tout homme est libre et endetté à l’égard de ceux qui l’ont précédé : il ne doit échapper à la gratitude mutuelle des générations. Trop d’hommes, désormais, se conduisent en parvenu à qui tout semble dû, en consommateurs avides de nouveautés, de faux progrès, et trop peu se conduisent en héritiers capables de porter à leur tour la charge ancestrale un peu plus loin pour apporter leur propre pierre à l’édifice commun. La transmission, l’enracinement est le premier signe de la civilisation : seuls les barbares et les immatures font table rase du passé, par l’effacement ou la dynamite.

La modernité a délibérément ruiné l’alliance de la tradition et de la transmission ; elle se sabotait elle-même, à considérer l’appauvrissement intellectuel qui suivit. C’est selon Hannah Arendt et Antoine Compagnon l’un des paradoxes de la modernité que d’avoir fait de la rupture choisie avec le passé une sorte de nouvelle tradition de la raison, pour supplanter tous les liens entre transmission et tradition. Quel enracinement est alors possible ? La transmission n’ayant plus rien de solennel, elle est festive et fluide. On n’hérite plus, on se délite. On ne s’enracine plus, on se s’amuse.

 

Plaidoyer pour l’authenticité et le savoir-faire

Ce sont peut-être les derniers enseignements à tirer d’auteurs qui ont discuté l’enracinement, Simone Weil au premier chef. Pour transmettre quoi que ce soit, encore faut-il détenir quelque chose, et puisque l’enracinement suppose d’entretenir des liens forts avec tous les ciments qui sédimentent l’être, corps et âme, alors il ne faut jamais cesser de travailler. « Travaillez, prenez de la peine… » doit résonner à nos oreilles comme la maxime la plus sûre. Une collectivité s’enracine dès qu’elle réussit à saisir et transmettre sa façon d’approcher et appréhender la réalité ; cela opère au niveau individuel par le travail, c’est dans la matérialité des actes qu’on trouve le moyen de traduire l’étanchement de la soif d’absolu. Cette exigence spirituelle rayonne dans l’action sur le monde concret, en travaillant la matière qui résiste, en entrant en relation avec les autres.

L’individu s’enracine donc par le travail, puisque le travail lui permet de convoquer constamment son identité : l’individu peut retrouver un peu de lui-même dans l’acte de travail, dans l’objet travaillé. La singularité individuelle se poursuit dans la matière, dans les instruments, dans les gestes du travail. Il ne s’agit pas ici de vanter les mérites du travail manuel, même si ce dernier participe activement d’une vie enracinée. Il ne s’agit pas ici de vanter les cadences pesantes, asservissantes du travail en usine. Nous pourrions évoquer ici le travail à la chaîne du monde ouvrier, les tâches serviles du monde paysan industrialisé, certains secteurs du travail intellectuel qui sont des puits d’avilissement.

Tout travail déshumanise dès lors qu’il perd sa vertu réfléchissante ; toutefois, l’homme s’enracine quand il se fait le trait d’union entre la matière travaillée et les savoir-faire hérités.

Cette expérience cognitive, qui le grandit comme elle améliore l’objet, ouvre la voie à la connaissance profonde de soi, des autres, des siens surtout, de ceux qui précédèrent, de ceux qui suivront. Saturer la réflexion conduirait à son empêchement. Préservons-nous de l’écran de fumée qui nuit à la vérité de toutes les introspections. Un certain « bon sens » s’impose pour revenir à de plus simples considérations.

Qu’est-ce que le travail ? C’est l’activité consciente, organisée, ayant un certain caractère de tension et de sérieux, dirigée vers l’obtention d’un résultat visé. Il s’oppose à l’inaction et au jeu – car ce dernier est sa propre fin, il n’est pratiqué que dans la mesure où il amuse. Le travail est toujours soumis au but à atteindre ; on peut prendre plaisir à travailler, mais on ne travaille pas pour son plaisir. Que chaque nationaliste s’intéresse donc à ce qu’il sait ou peut faire, et s’attache à développer des savoir-faire. La connaissance ne suffit guère : il faut être capable de la transmettre. De même, le savoir-faire n’est pas seulement le « fruit » d’une tradition qu’on se transmet de père en fils : elle est la graine de l’arbre qui portera les fruits nouveaux.

Au-delà de ces idées motrices, il faut considérer l’immédiateté de l’existence, et la persistance des particularismes locaux et régionaux : tout ceci vous dépeint la France avec la plus douce exactitude. Cette mosaïque s’épanouit dans la répétition de ses axes fondamentaux. S’enraciner, c’est connaître des lieux, des proches, des hommes et des bêtes à qui ont sait parler, parce qu’ils deviennent nos intimes, parce qu’ils sont nôtres. Nos terres et nos morts, nos fils et nos filles, notre patrie : ces mots exaltent en nous des sentiments, mais ces sentiments s’accrochent à des réalités concrètes et matérielles. Être un homme enraciné, c’est savoir que dans l’Allier, on trouve des charolais, pas des montbéliardes.

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Références, indications bibliographiques

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Doidy, Éric. « Cultiver l’enracinement. Réappropriations militantes de l’attachement chez les éleveurs jurassiens », Politix, vol. 83, no. 3, 2008, pp. 155-177.
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Sur https://gallica.bnf.fr/ :
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Boisguilbert P. le Pesant de, 1695. Le détail de la France.

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