L’immigration : quel problème ?

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L’immigration, paraît-il, ne doit pas être un sujet tabou. Le président de la république française l’a ainsi dit : « La France ne peut pas accueillir tout le monde » – certains ont immédiatement rapproché cette rhétorique des « mots de l’extrême-droite ». Nous aurons ce soir cherché à prendre de la hauteur, pour politiser, une fois pour toutes, cette question socialement vive.

 

Contemporanéité du problème

D’après des statistiques très officielles, en 2015, les immigrés seraient en France 6,2 millions. Ils sont près de 9,3 % de la population, on compte près de 4,4 millions d’étrangers en France. 44,6 % des immigrés qui vivent en France sont nés en Afrique, 35,4 % des immigrés qui vivent en France sont nés en Europe. 37,1% des immigrés arrivés en 2016 sont nés en Europe, 35,7% des immigrés arrivés en France en 2016 sont nés en Afrique. Selon la presse, en 2013, 10,4 % de la population française était constitué de descendants d’immigrés directs. Au moins 262 000 titres de séjour ont été délivrés en 2017. Près de 100 000 immigrés par an obtiennent la nationalité française en 2017. En 2018, le solde migratoire est de +58 000. 27,1 % des naissances concernent des enfants nés avec au moins un parent né en dehors de l’Union européenne en 2017.

Près de 40 % de la population est issue de l’immigration sur trois générations. En observant les flux d’immigration par motif d’admission, on comprend que les immigrés arrivent dans des proportions constantes et en hausse entre 2010 (184 429) et 2016 (218 354) – notons que ces chiffres concernent les bénéficiaires d’un premier titre de séjour d’un an et plus. Entre début 2006 et début 2014, le solde migratoire de 516 000 personnes sur l’ensemble de la période contribue pour 19 % à la hausse de la population française – 2,7 millions de personnes. En 2018, les données officielles dénombrent 123 000 demandes d’asile, ce qui accuse une hausse de près de 20 %. Ces chiffres sont quelques éléments parmi la kyrielle des données disponibles, et ne concernent que l’immigration légale et enregistrée.

Ce n’est pas tout. Une étude publiée par les Contribuables associés compare les dépenses annuelles de l’Etat pour les immigrés – près de 71,76 milliards d’euros – et les recettes encaissées de leur part – près de 45,57 milliards d’euros – ce qui représente un solde négatif de plus de 26 milliards d’euros. Cette même étude évalue les investissements engagés par l’Etat pour contenir les flux migratoires ou faciliter l’intégration des immigrés et de leurs enfants à 10,81 milliards d’euros. Notons que l’auteur de cette étude, Jean-Paul Gourévitch estime la population des immigrés, en 2009, à 7,7 millions de résidents – près de 12,25 % de la population métropolitaine, dont les trois quarts sont issus du continent africain : 3,4 millions en provenance du Maghreb et 2,4 millions de l’Afrique subsaharienne.

A l’appui d’autres études, il explique que la France compterait entre 350 000 et 750 000 immigrés en situation irrégulière en France, pour une moyenne stable de 550 000. La question n’est pas neuve, mais elle a mauvaise presse en France. Dans un ouvrage qui a fait date et qui pourtant n’a suscité que peu de réactions, ce que nous déplorons, Michèle Tribalat s’est désolée que la question soit devenue trop sensible en France. Elle a par ailleurs eu ce commentaire : « en dehors de l’Hexagone, les débats scientifiques sont vifs, aux Etats-Unis notamment, où les études réalisées sur l’impact économique de l’immigration ne confortent pas le postulat français d’une contribution essentielle » ; c’est à croire que trop d’hommes politiques s’appuient sur des intuitions pour décider des orientations aux politiques migratoires de notre pays, plutôt que sur l’analyse de faits précis et des réalités.

Jean-Paul Gourévitch dénombre plusieurs causes aux origines de ces chiffres saisissants : le très bon système de santé français ; le système éducatif français ; les prestations sociales qui accompagnent la politique du rapprochement familial ; l’acquisition de la nationalité (par le mariage ou par la naissance) ; les procédures de demande d’asile ; le faible taux des reconduites à la frontières (seulement 30 % des reconduites sont exécutées).

Rappelons par exemple que l’inspection générale des finances a compté en 2013 8 millions de cartes Vitale surnuméraires toujours actives. Selon cette tribune de Sébastien Meurant, près de 2 millions de bénéficiaires en surnombre de prestations sociales sont nés à l’étranger. Nous le mesurons ici, les données sont claires et disponibles : il appartient à chaque nationaliste de s’en saisir pour n’être jamais pris en défaut lors d’une discussion, quand il s’agit de convaincre que l’immigration n’est pas « une paille ». Nous n’avons pas ici prétendu à l’exhaustivité des données. D’excellents auteurs font déjà ce travail depuis vingt ans.

 

Aux origines historiques du problème

L’histoire de l’immigration en France n’est pas neuve, mais il faut se garder toutefois d’imaginer, comme certains historiens dont les récents travaux ont été largement critiqués, que notre pays serait une terre d’immigration depuis la nuit des temps – cette expression, excessive, caractérisera volontiers l’excès des personnalités pro-immigration qui ne se refusent rien pour justifier leurs prétentions. Il est coutumier de rappeler que, dès le XIXe siècle, la France a fait appel à une main d’œuvre étrangère. Sous le second Empire intervient une forte industrialisation, de même qu’au début de la IIIe République, ce qui a entraîné une forte augmentation du nombre des étrangers en France. Ils sont 100 000 en 1800, 380 000 en 1851, 1 million en 1886, 1 113 000 en 1891 dont 420 000 nés en France. Une loi de 1889 pour faciliter les naturalisations a reconnu ces étrangers comme citoyens français. Jusqu’à 1914, le solde migratoire annuel était de l’ordre de 30 000 individus par an.

Après la Grande guerre, pour compenser le déficit démographique, la recherche de main d’œuvre étrangère s’intensifie. Entre 1921 et 1926, le solde migratoire s’élève à 200 000 personnes par an et en 1931, les étrangers en France comptent pour 6,6 % de la population (près de 2,7 millions d’individus). La crise des années 1930, la Seconde Guerre mondiale puis l’Occupation tempèrent l’immigration et le nombre d’étrangers, tombé à 2,2 millions en 1936, tombe à 1,7 millions en 1946. Entre 1955 et 1974, les besoins de la reconstruction conduisent la France à favoriser l’immigration – le solde net d’immigration est toujours supérieur à 100 000 pour cette période. La crise économique de 1973 questionnera la légitimité de la présence étrangère en France et la décennie suivante mettra à mal la capacité d’intégration de ces étrangers dont les origines sont moins européennes qu’extra-européennes.

Pour la période suivante, les données sont moins consensuelles et nous observons plusieurs écoles se disputer l’exactitude des nombres et des statistiques. Le solde migratoire en 2005, entend-on, était de 97 000 et la France est présentée, à l’époque, comme l’un des pays européens où ce solde migratoire contribue le moins à l’accroissement de la population : en 2004, ces flux migratoires représentent un quart de l’accroissement contre les quatre cinquièmes dans l’ensemble de l’Union européenne. Cette même année, 4,9 millions d’immigrés résident en France métropolitaine et représentent près de 8,1 % de la population.

Ces chiffres sont le produit du regroupement familial qui a succédé depuis 1974 à l’immigration de recrutement de main d’œuvre des périodes précédentes. Ces immigrés occupent les régions frontalières, urbanisées et industrielles. Ordinairement, ils sont plus nombreux en Île-de-France qu’ailleurs – près de 40 % de leur population. Ils occupent le plus souvent un emploi d’ouvrier ou des emplois précaires, et c’est d’autant plus vrai que depuis le début des années 1990 la progression des activités tertiaires dans l’économie et l’amélioration de la qualification se poursuivent. Le taux de chômage des hommes immigrés est deux fois plus élevé que celui de l’ensemble de la population active masculine, taux constant ou à la hausse depuis la dernière décennie – cette moyenne cache une disparité puisque les taux les plus forts s’observent chez les immigrés originaires de Turquie et d’Afrique du Nord, quand les taux sont plus faibles pour les immigrés des pays de l’Europe. On le voit, l’immigration en France paraît très liée à l’industrialisation et aux besoins économiques.

Il n’est donc pas inutile de rappeler que c’est l’industrie française qui a fait massivement appel à la main d’œuvre étrangère pour alimenter le marché du travail ouvrier. Toutefois, au XIXe siècle comme dans les deux premiers tiers du XXe siècle, la République française n’a pas intégré cette mémoire migratoire, et la représentation du peuple national reste tributaire d’une vision popularisée par Jules Michelet : les groupes ethniques se sont fixés dans l’Antiquité et au Moyen âge pour se fondre dans une nation qui atteint la conscience de soi lors de la Révolution. Vision romantique et illusoire, où l’étranger n’a pas sa place, et c’est pourquoi l’immigration n’est pas d’abord liée au peuplement. Rappelons qu’en 1789, la France est le pays le plus peuplé d’Europe. Quand l’immigration de masse commence, dans la seconde moitié du XIXe siècle, les discours fondateurs sur la nation ont été produits : l’immigration ne concerne donc pas la nation, elle concerne l’industrialisation et ses besoins économiques.

Les travailleurs étrangers sont vus comme une force d’appoint, une main d’œuvre temporaire, comme en témoigne la lourdeur des contraintes administratives et policières qui ont pesé sur cette population immigrée. Les modes de délivrance des cartes d’identité et des contrats de travail étaient conçus pour orienter les flux migratoires vers les secteurs où la main d’œuvre faisait défaut – agriculture, industrie lourde. Cette vision bureaucratique de la gestion des politiques migratoires a permis à l’économie française cette souplesse qui lui faisait défaut auparavant ; on a vu s’opposer les ouvriers français, qualifiés, et les ouvriers étrangers (déqualifiés et mobiles). C’est en France que naît ce modèle d’immigration qui fera date dans l’histoire et concernera, après la Seconde Guerre mondiale, les pays industrialisés.

Notons pour mémoire que c’est la démocratisation rapide du système politique qui a contraint la République française à se tourner vers la main d’œuvre étrangère pour satisfaire les besoins de l’industrie, puisque celle-ci n’a pu recruter sur place le prolétariat indispensable à son expansion : les classes populaires, hostiles à l’aliénation usinière, ont eu la possibilité d’y échapper, comme en témoigne le développement de la petite propriété, déjà répandue au XVIIIe siècle, et consolidée par la vente des biens nationaux sous la Révolution. Par ailleurs, les pratiques malthusiennes dans les campagnes a permis de limiter le partage de la terre et dès 1848, paysannerie et artisanat s’appuient sur un puissant moyen d’opposition à la révolution industrielle, à la prolétarisation : le suffrage universel masculin. N’oublions jamais que le régime républicain n’a pu s’enraciner en France qu’au prix d’un compromis avec la base de son électorat : la classe des petits propriétaires. Le recours massif à l’immigration s’est imposé comme la principale solution économique et politique pour permettre à l’industrie de trouver « les bras » que l’exode rural ne lui fournissait pas en assez grand nombre. François Simiand décrit très bien ces cycles de développement économique et d’afflux des travailleurs étrangers ; le retournement de conjoncture entraînant le chômage, le recrutement des étrangers s’arrêtait.

Cette logique républicaine des origines considère l’étranger comme un ennemi ou un outil au regard de l’intérêt national ; cette mémoire collective permet aujourd’hui les discours que nos adversaires idéologiques taxent volontiers de « xénophobie » ; rappelons que le boulangisme a été le premier grand courant politique appuyé sur l’hostilité populaire à l’égard des étrangers. Ce courant a structuré la droite nationaliste, rompu avec le libéralisme pour proposer des mesures protectionnistes fondées sur l’opposition Français et non-Français. Cette logique nationaliste poussera le législateur a entériné ces discriminations et les lois républicaines sur les syndicats, les assurances sociales, les retraites, et toutes ces choses contiennent des dispositions très restrictives à l’égard des non-nationaux – c’est une forme ancienne de la préférence nationale.

Ce détour historique, pour anachronique qu’il paraisse, conditionne aujourd’hui le cadre des discours politiques autour de l’immigration. On constate la désuétude d’une vieille opposition très artificielle entre assimilation et intégration. On oppose volontiers les « traditions universalistes de la République » à la « ghettoïsation à l’américaine » ; on accuse volontiers le « pouvoir jacobin » d’empêcher les immigrés de conserver leurs différences, leurs cultures d’origine ; on exalte volontiers la diversité comme une force, comme une opportunité. Ces deux visions, assimilatrices ou intégratrices, partagent un même présupposé normatif : l’intégration des immigrés dépendrait surtout d’un programme politique et d’une bonne gestion des affaires publiques ; comme s’il suffisait d’un cadre légal pour qu’opère l’assimilation ou l’intégration.

 

Plaidoyer pour une approche politique du problème

L’immigration est un sujet incontournable des campagnes électorales. Il semble qu’aucun pays d’Europe ne soit épargné « l’inquiétude populaire » que la question suscite. L’immigration serait un marqueur immédiat d’appartenance politique, selon qu’on serait favorable à des politiques d’accueil généreuses ou à des politiques d’accueil plus restrictives. La charge sémantique du mot est si grande que tout discours sur l’immigration charrie l’odeur du populisme. Les journalistes de nos médias ont trouvé leurs sorcières et sonnent la chasse en toutes occasions : face à quelque intervenant politique, la question n’est jamais loin, « êtes-vous contre l’immigration ? »

Certains journaux, certaines chaînes d’information ont désormais l’apanage d’une compétence éminence, puisqu’ils sont les spécialistes pour débusquer, sous le vernis des beaux discours, la trace, même infime, des paroles sulfureuses, de la rhétorique xénophobe – toute question, toute incertitude, tout scepticisme à l’endroit des politiques migratoires sont les stigmates d’une hostilité pathologique ; sous le qualificatif, il y a l’anathème, qu’on distribue à chaque « dérapage », comme si les discours politiques étaient un « terrain » où le promeneur risque de « glisser » et de s’écarter du « droit chemin ». C’est une ligne très claire de démarcation qui se dessine sous nos yeux : il y a les gentils, ceux qui sont pro-immigration, et les méchants, ceux qui sont anti-immigration. Depuis longtemps, cette ligne se creuse, mais gardons-nous d’abonder dans le sens de cette rhétorique enfantine : il faut politiser la question et l’abstraire de ces considérations moralisatrices.

Il ne s’agit pas seulement d’un « thème clivant », il s’agit d’un totem, d’un fétiche et d’un pinceau qui trace une frontière sur la carte du bon et du mauvais. Les discussions courantes sont mille fois parasitées par ces thématiques étranglées de bons sentiments : l’avortement, la peine de mort, l’immigration, par exemple, sont des sujets de conversation « piégés ». Il semblerait qu’aujourd’hui, l’échec du politique à proposer des alternatives viables au modèle imposé en France au tournant des années 1980, soit responsable de l’impossible discussion. N’oublions pas que c’est à « la droite » que nous devons le regroupement familial. Le gouvernement Chirac autorise le regroupement familial par un décret du 29 avril 1976, décret signé par le premier ministre Jacques Chirac et par le ministre du Travail, Michel Durafour. Un an plus tard, un décret du 10 novembre 1977 vient suspendre le regroupement familial sauf pour les membres de la famille « qui 6 ne demandent pas l’accès au marché de l’emploi », mais ce décret sera annulé par le Conseil d’Etat, qui consacrera le droit au regroupement familial le 8 décembre 1978. Cet arrêt (GISTI et autres, n°10097) consacre le « droit de mener une vie familiale normale » sur la base du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946. Pour l’historien du droit Jean-Louis Harouel, cette décision devait transformer « l’immigration de travail en immigration de colonisation », selon la formule publiée dans un entretien avec Alexis Feertchak, pour FigaroVox. Très vite, pourtant, « la droite » devait s’affirmer contre le regroupement familial, s’appuyant même sur les fluctuations de l’opinion publique.

Après le tournant de la rigueur en 1983, « la gauche » abandonna la classe ouvrière pour se réveiller antiraciste et tout oublier d’un totem désuet, la lutte des classes. Qu’importe, les politiques migratoires échappaient aux politiques et devenaient la chose des juges – et l’Union européenne, de plus en plus, imposeraient des mécanismes juridiques aux Etats pour leur ôter toujours plus les moyens d’agir.

L’immigration est un fétiche médiatique. Pourtant, le phénomène est pluriel et les commentateurs ne se retiennent jamais de souligner cette diversité : demandeurs d’asile, migrants économiques, regroupement familial, migrants irréguliers, sans papiers, victimes de la guerre, etc. La multiplicité des cas complique l’approche sémantique du sujet. Dès lors, parler de migrants, de mobilité, c’est déjà trahir la complexité du problème. Nous ne sommes pourtant plus au temps des années 1950 et 1960, quand le pays d’accueil de l’immigration allait chercher et recruter lui-même, directement, dans le pays d’émigration. Désormais, les cartes qui font les belles pages des manuels de géographie à destination des lycéens nous donnent à voir un monde de mobilités éclatées, de flux permanents et frénétiques. Certains de nos contradicteurs conspuent notre pessimisme, inapproprié à ce monde qui vient où l’homme peut, à loisir, être ici et là-bas selon son bon plaisir. Le débat public, déjà parasité par la mousse des anathèmes et des crispations passionnées, est aussi confronté à un autre écueil : la pluralité des outils et des unités pour mesurer l’immigration. A bien y regarder, toutes les parties prenantes à la discussion ont à leur disposition un arsenal conséquent de « chiffres » et de « données » pour aller contredire l’adversaire, pour nourrir des contradictions parfois bien vaines – nous avons tous en tête plusieurs de ces « scènes » vaudevillesques entre les uns, pro-immigration, et les autres, anti-immigration. C’est à croire que chacun a sa réserve de statistiques, disponible en exclusivité.

Même si nous avons certainement des désaccords avec certains constats et solutions proposés par Catherine Withol de Wenden, spécialiste bien connue des migrations, nous devons nous fier à la sagesse de cet avertissement, déjà vieux : les questions migratoires obligent à questionner désormais l’ensemble des pratiques politiques et l’inscription de l’Etat dans son contexte régional comme international. Nous devons cependant rester convaincus que les flux migratoires ne vont pas balayer les constructions historiques qui ont fait naître une certaine idée de l’Etat en Europe. La liberté de circulation n’est pas le remède à la rigidité du monde, en ce qu’elle y introduirait fluidité et liquidité : elle est une donnée à prendre en considération quand vient le temps de la décision politique ; si tantôt elle est un poison pour la sécurité des peuples autochtones, alors n’est-il pas de bon sens de s’interroger sur sa légitimité ?

Ce fut l’objectif de notre raisonnement : réintroduire du sens et de la politique dans une question qui s’en trouvait dépourvue, balayée par les vents de la pensée nasale – cette pensée qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Il ne s’agit pas ici de disqualifier le sentiment ou la première impression, car l’instinct peut incliner tout homme à considérer qu’il y a du danger à laisser entrer « les loups dans la bergerie », par exemple ; souvent ces intuitions sont les premières étapes d’un procédé de défense intellectuelle que la raison vient ensuite fortifier, renforcer. Il faut donc refuser à nos adversaires l’apanage du « bon cœur ».

Là où ils voient l’accueil des migrants comme un « geste généreux », nous pouvons y voir un geste de prédation, un rapt des ressources vives d’un pays qui en manquera cruellement. C’est là toute l’ambiguïté de ces raisonnements sentimentalistes : nos adversaires, pour comprendre l’enracinement précis de nos craintes, pourront aller voir un très beau tableau de Nicolas Poussin, au musée du Louvre, aile Richelieu, au deuxième étage, salle 825, parmi les caravagesques français.

 

Aperçu des dernières mutations du problème

L’immigration n’est plus aujourd’hui cet outil du grand patronat français, soucieux de baisser les salaires, de financer les retraites, de soulager le Français moyen d’emplois ingrats. Cette rhétorique a eu son sens, autrefois, mais nous connaissons désormais un autre monde, une autre France où la dialectique marxisante est essoufflée, épuisée comme la vieille trogne d’une pomme que les vers ont quittée. Elle est désormais un phénomène de subversion des esprits, d’inversion des valeurs : l’objectif est de laisser l’immigration entraîner des changements sociétaux trop rapides pour être réversibles. Plus aucun retour en arrière possible, c’est l’objectif, et c’est d’ailleurs déjà la rhétorique de nos adversaires.

Entre 1945 et 1975, une parenthèse migratoire s’est ouverte pour la France. Après mai 1968, on fit le deuil d’espoirs révolutionnaires devenus rapidement désuets ou illusoires, mais l’immigré devint rapidement le dépositaire des espoirs déçus de la gauche ; l’immigré n’était plus le prolétaire, mais la victime idéale, celle par qui la rédemption du Vieux monde pourrait opérer. Tout a convergé, du « rêve américain » à l’universalisme française, pour produire l’armature bâtarde d’une impressionnante opération d’endoctrinement en faveur du geste de la plus grande générosité. Nourrie des théories de la justice sociale de Rawles, cette gauche semble avoir émis le souhait d’opérer la dissolution de toutes les différences – les réseaux migratoires sont l’un des outils au service de ce grand œuvre.

Cet angélisme masque pourtant les réalités de l’immigration, encore démontrées en 2010 par Kelly Greenhill qui, dans un ouvrage passé inaperçu en France, montre l’instrumentalisation diplomatique de la pression migratoire par les Etats du Sud comme du Nord : « la manipulation et l’exploitation politiques des migrations transfrontalières n’ont rien de nouveau et de particulièrement inhabituel. Elles puisent leurs racines dans une histoire longue, en temps de guerre comme des paix ». Quelques exemples ? En 1984, Erich Honecker, alors président de l’Allemagne de l’Est, menace l’Ouest de laisser passer les demandeurs d’asile en provenance d’Asie ou du Moyen-Orient et il obtient du gouvernement de Bonn une aide économique en échange de l’étanchéité des frontières. En 1990, puis en 1997, l’Italie augmente les aides à l’Albanie pour empêcher l’arrivée de boat people qui traversaient l’Adriatique. Évoquons aussi la Chine qui, depuis les années 1990, maintient la Corée du Nord sous perfusion afin d’empêcher l’afflux massif de réfugiés sur son territoire.

Ne sous-estimons pas le rôle politique des migrants eux-mêmes : Auguste envoie les vétérans épouser des filles de l’aristocratie soumise, pour étouffer les volontés rebelles ; les Anglais étouffent les Boers d’Afrique du Sud en imposant sur place les Uitlanders, des Anglais, dans les républiques boers pour y installer leur domination ; Strausz-Hupé évoque la pression exercée sur la France bénéficiaire du plan Marshall afin qu’elle accepte de s’ouvrir à l’immigration de son Empire – souvenons-nous de cette rhétorique : éviter la hausse des salaires français pour empêcher la dilapidation de l’argent américain dépensé pour le réarmement français face à l’URSS. Ces considérations géopolitiques paraissent aujourd’hui lointaines : elles ont été remplacées par d’autres, destruction de la Libye, question turque dans les Balkans, politiques allemandes incompréhensibles de la chancelière Angela Merkel. Certains de nos auditeurs ont évoqué une approche par le chaos de la politique migratoire, mais qu’est-ce à dire ?

Jean-François Gayraud, pour évoquer les islamistes francophones, les terroristes, les djihadistes, les radicalisés, mentionne cet invariant, cette équation : immigration-délinquance de droit commun-banlieues. Dans son ouvrage reparu en 2017, il décrit le phénomène d’hybridation des Etats occidentaux comme partiellement responsable de l’hypocrisie des discours politiques en matière d’immigration. La thèse n’est pas inintéressante : comme les intérêts privés ont colonisé les structures publiques, les difficultés migratoires n’en sont pas vraiment, puisque l’immigration n’est plus qu’une industrie qui assure la prospérité de certains acteurs, entre les Etats complices et les entreprises privées qui fournissent les solutions de contrôle migratoire – notons que ces solutions sont rarement durables ou très efficaces, puisqu’il faut se maintenir dans la tension du marché.

Par ailleurs, tout est fait, à la marge des politiques migratoires, pour que les migrants demeurent dans les pays d’accueil – après avoir payé les passeurs mafieux une petite fortune. Ces populations, dans ces pays, s’installent sans s’intégrer, parasitent la vie locale et l’économie nationale, provoquant la sclérose de situations toujours plus inextricables. Loin d’être « une chance », l’immigration devient un authentique carcan, l’invariant qui assure la permanence d’une situation détestable, d’une impasse. Elle est toujours cette main d’œuvre peu chère, déracinée et conçue pour les grandes métropoles. L’immigration est désormais la charrue qui prépare le sol à la croissance du multiculturalisme, nouvelle religion des urbains et des heureux « cosmopolites ». C’est une stratégie du choc pour imposer aux populations locales des métamorphoses irréversibles et le chapelet des violences qu’entraîne le communautarisme et le repli communautaire.

La France et l’Europe souffrent particulièrement de la question migratoire, car le déclin démographique est important. Le rayonnement idéologique ou culturel étant en berne, les « nouveaux arrivants », en admettant qu’ils seraient légitimes à rester parmi nous, ne sont guère inclinés à quitter leurs cercles communautaires pour donner du relief à la fictio juris de l’assimilation. La vulnérabilité de la France est grande, considérant les courants migratoires en provenance du continent africain où le Nigéria sera plus peuplé que tous les pays d’Europe d’ici trois décennies. L’impératif est tel que nous ne pouvons plus nous satisfaire des postures, des effets de manche et des discours. Le repli identitaire ne suffit pas : il faut critiquer l’ensemble du système économique mondial qui s’est construit autour des flux migratoires, pour mieux l’attaquer et le circonvenir, car ce système génère l’immigration autant qu’il la nourrit. La droite nationaliste et réactionnaire doit délaisser les pansements identitaires pour embrasser l’approche politique de la question. Enseigner les faits, décrire les situations, préciser les réponses et planifier les interventions sont désormais choses nécessaires.

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Références, indications bibliographiques

Gayraud, J., & Saint-Victor Jacques de … (2017). Théorie des hybrides terrorisme et crime organisé (Arès). Paris : CNRS éditions.
Gourévitch, J-P. (2008). Coût réel de l’immigration en France, éd. Contribuables associés.
Gourévitch, J-P. (2019). Le grand remplacement, réalité ou intox ? Paris : Pierre-Guillaume de Roux.
Quiminal, C. (1999). Chercheurs et mouvement social : Une lecture des politiques migratoires des vingt dernières années en France. Cahiers De L’Urmis, Cahiers de l’Urmis, 15 May 1999.
France Conseil d’analyse économique, Saint-Paul Gilles …, Magnier Antoine, Cahuc Pierre, & Boissieu Christian de … (2009). Immigration, qualifications et marché du travail (Les rapports du Conseil d’analyse économique 84). Paris : La Documentation française.
Tribalat, M. (2010). Les yeux grands fermés l’immigration en France (Médiations). Paris : Denoël.
Tribalat, M. (2017). Assimilation, la fin du modèle français pourquoi l’islam change la donne. Paris : L’Artilleur.

 

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