Les AMAP, qu’est-ce donc ?

0

Aussi, quand nous aurons chassé l’envahisseur

Et que nous fêterons la sainte délivrance,

Je voudrais qu’on te mît, toi, mère, ou veuve, ou sœur,

Au milieu des héros, à la place d’honneur,

Gardienne du sol, Paysanne de France !

François Fabié, Fleurs de genêt

 

Les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne sont en expansion dans toute la France depuis le début des années 2000. Le concept s’appuie sur la mise en œuvre de circuits courts de commercialisation. Ces associations permettent de tisser des liens directs entre des agriculteurs, qui proposent des produits locaux de qualité à des prix abordables, et des consommateurs à la recherche d’aliments frais et de saison – obtenus très souvent par des méthodes respectueuses de l’environnement. C’est une alternative présentée facilement comme une alternative à la « mondialisation », aux circuits de l’« agro-industrie », à la « grande distribution » ; cette alternative entend préserver l’agriculture de proximité et garantir un revenu décent aux paysans.

Deux modèles se sont rencontrés à l’origine de ces associations. Alternatifs et militants, ces modèles font la part belle à la commercialisation des produits agricoles par les circuits courts. Les consommateurs souhaitent s’enrôler dans des systèmes alimentaires alternatifs, mieux contrôlés et territorialisés, par opposition aux systèmes alimentaires standardisés de la grande distribution. Les agriculteurs très critiques à l’égard des méthodes de culture de l’agriculture productiviste et soucieux de promouvoir l’agriculture raisonnée, enracinée dans les territoires et des terroirs bien identifiés. L’agriculture productiviste, fondée sur le recours important aux intrants, aux engrais, aux produits phytosanitaires d’origine industrielle a désenchanté la profession.

Consommateurs et agriculteurs s’inscrivent ensemble dans une démarche de soin de l’environnement et d’enracinement : protection de la nature, échanges équitables, réduction des kilomètres parcourus par les denrées alimentaires, ce sont là des conséquences directes de la territorialisation des productions agricoles et paysannes. Les A.M.A.P. sont donc un exemple de ces agricultures de proximité en plein développement.

 

Aux origines d’un retour au « bon sens paysan »

La première A.M.A.P. française a été créée en 2001 à Aubagne, près de Marseille, à la suite d’un voyage de maraîchers de la région en Californie : aux côtés des fermes géantes (corporate farms) de la grande agriculture capitaliste californienne, la présence de communities supported agriculture (C.S.A.), d’agricultures soutenues par les communautés locales de consommateurs et de citoyens. Ces groupes fonctionnent à la manière des communities shared agriculture canadiennes et reposent sur des accords conclus entre un ou plusieurs agriculteurs et un ou plusieurs groupes de consommateurs motivés par l’encouragement et le développement des productions agricoles locales et des circuits de consommations solidaires.

Ces consommateurs américains souhaitent « manger local », mais aussi « manger sain » et « bien manger » : la qualité des produits, le mode de production, l’origine des produits consommés leur sont importants. Ils ont aussi le souci de « manger juste », d’où cette notion du « juste prix » de la rémunération des agriculteurs pour leur travail et leur gestion de l’environnement. C’est une démarche d’enracinement, souvent confondue avec une orientation « développement durable », dans ses composantes économique (viabilité), sociale (équité), et environnementale (écologie). Il faut aussi y voir un geste en faveur des « biens communs » du foncier agricole.

Les premières C.S.A. californiennes datent de 1984. Elles sont les adaptations nord-américaines des teikei, apparus au Japon dès les années 1960 en réaction aux différents accidents sanitaires liés au développement de l’agriculture productiviste et industrialisée dans ce pays. Teikei signifie « mettre le visage du paysan sur les aliments » : on appréciera la poésie du vocabulaire japonais. Des groupes de consommateurs et surtout des mères de famille, d’abord, s’engagèrent à acheter, à l’avance et à un prix supérieur à celui du marché, la totalité du lait produit par des agriculteurs qui garantissaient n’utiliser aucun produit chimique. Tel est le creuset à l’origine de nos A.M.A.P.

Comment fonctionnent les A.M.A.P. ?

Un contrat collectif est passé entre un ou des agriculteurs et un ou plusieurs groupes de consommateurs. Les agriculteurs s’engagent à produire de façon biologique ou raisonnée, à diversifier leurs productions, à expliquer aux consommateurs et à leurs familles le fonctionnement de leurs exploitations, voire à les faire participer à certains travaux. Les consommateurs s’engagent à payer à l’avance un « panier » de produits frais, dont le prix est fixé sur le contrat, qui correspond aux productions saisonnières locales et à venir le récupérer à intervalles de temps réguliers, une fois par semaine le plus souvent, sur l’exploitation même ou dans un autre lieu déterminé. La composition du panier varie avec les saisons et le déroulement des cultures (variations selon les saisons, les conditions climatiques, les maladies et les attaques d’insectes ravageurs).

Ces contrats peuvent porter sur une année entière ou, plus souvent, sur une saison de production : printemps-été et automne-hiver. Les avantages de ces contrats pour les agriculteurs sont multiples. Ils jouissent d’une meilleure visibilité sur les quantités à produire, ils sont assurés à l’avance d’un prix équitable, juste, de partager les risques de mauvaise récolte éventuelle avec leurs clients, qui ne récupèrent alors, sans dédommagement, que des quantités moindres que celles prévues d’abord. Pour les consommateurs, ces contrats assurent d’une recherche de qualités productions, qualités gustatives et nutritionnelles grâce aux variétés adaptées, aux méthodes de culture spécifique et territorialisées ; les consommateurs ont aussi la garantie de la traçabilité, facilitée par la réduction considérable des distances de production et l’absence d’intermédiaires. Les consommateurs voient aussi les frais de conditionnement et d’emballage se réduire, ce qui ajoutent aux conditions de respect de l’environnement.

Les denrées agricoles concernées sont le plus souvent des fruits et des légumes, mais les contrats portent parfois sur des œufs, des fromages, des pièces de viande, selon les localités. Les A.M.A.P. regroupent plusieurs agriculteurs et un même agriculteur peut participer à plusieurs A.M.A.P., car c’est ici le maillage territorial qui préside au choix des consommateurs comme des producteurs. Agriculteurs et clients trouvent dans ces circuits l’occasion de tisser des liens sociaux et des relations plus étroites entre la ville et la campagne – souvenons-nous que, dans le temps, la ville vivait au rythme de la campagne, car cette dernière était source de sa nourriture. S’inscrire dans une A.M.A.P. a été décrit par certains milieux actifs comme une démarche citoyenne et politique. Nous souscrivons. L’A.M.A.P. est géré par un comité de bénévoles qui assurent les fonctions de trésorerie, d’animation et de communication interne, assistés par un coordinateur – son rôle est essentiel pour la bonne marche de l’association.

La France et ces associations : qu’en est-il aujourd’hui ?

Depuis les années 2000, le nombre des A.M.A.P. en France a augmenté considérablement et celles-ci se sont répandues sur l’ensemble du territoire, alors qu’au début seules les régions du Sud de la France étaient impliquées dans ce mouvement. Mais de nombreuses A.M.A.P. ont disparu ces quinze dernières années, parfois pour renaître et compte tenu de ce renouvellement permanent, il est difficile de fournir un nombre précis des A.M.A.P. françaises. En 2013, on estime qu’il en existait entre 1500 et 2000. En dépit de ces difficultés statistiques, le phénomène est en croissance rapide. En Île-de-France, le nombre d’A.M.A.P. était de 300 en 2013, alors que la première d’entre elles dans cette région n’a été créée qu’en 2003.

Le terme A.M.A.P. est une marque déposée depuis 2003 ; c’est le groupe Alliance Provence qui a déposé le terme auprès de l’Institut national de la propriété industrielle. Ce groupe rassemble des A.M.A.P. historiques et pionnières de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, constituées en réseau ; cette marque déposée est régie par une ensemble de normes, inscrites dans une charte, où figurent les dix-huit principes fondateurs à respecter pour obtenir l’affiliation et la référence A.M.A.P..

Cette charte souligne la nécessité de resserrer les liens avec l’agriculture paysanne locale. Les productions agricoles de dimension humaine, respectueuse de l’environnement, de l’animal et des consommateurs sont encouragées et privilégiées. Ce sont des conditions pour la bonne qualité des produits. Proximité et solidarité entre les producteurs et les consommateurs sont les maîtres mots pour définir ces circuits et la charte fait référence au « prix équitable » que doit le consommateur au producteur, tandis que ce dernier doit informer régulièrement les consommateurs des travaux qu’il effectue sur ses terres, des évolutions de ses cultures. Le bon fonctionnement de l’A.M.A.P. est tributaire de cette solidarité active. Pour intégrer le réseau des A.M.A.P., il faut respecter l’ensemble des différents points de la charte, mais il existe des associations extérieures à ce réseau qui se rapprochent des objectifs et des principes de ces associations.

L’évolution permanente de ces associations très territorialisées et la diversité des situations locales ne permettent pas de mesurer précisément le degré d’engagement dans les réseaux militants ou l’économie solidaire, mais l’essentiel demeure d’encourager ces démarches d’enracinement. Dans un tel contexte, il peut arriver que l’appellation A.M.A.P., en principe non autorisée, soit mise en avant par certaines associations et le terme A.M.A.P. tend à devenir un terme générique associé à un certain mode de consommation, sans référence à la charte ou à ses dix-huit points fondateurs. Il existe un risque de récupération par des circuits commerciaux qui mettent en avant des images de proximité, de qualité et de terroir mais qui ne respectent rien des contraintes sociales, économiques et environnementales propres à la démarche enracinée. Il convient donc de se renseigner adéquatement avant d’intégrer de tels circuits.

Notons aussi que cette concurrence commerciale ne doit pas faire oublier l’opposition entre la Confédération paysanne et la Fédération nationale des syndicats d’exploitation agricole. Si de nombreuses A.M.A.P. sont plutôt proches des idées défendues par la Confédération paysanne – la première A.M.A.P. française a été créée grâce à l’appui du groupe altermondialiste Association pour la Taxation des Transactions Financières et pour l’Action Citoyenne, la plupart limitent leur démarche militante à la promotion de l’agriculture paysanne.

Nous sommes loin des démarches soutenues par la F.N.S.E.A., comme les opérations « paniers d’île-de-France », proposés dans les gares R.E.R. et S.N.C.F. par des maraîchers franciliens conventionnels et peu soucieux de respecter les exigences d’une authentique démarche enracinée. Il est à regretter que les milieux nationalistes et réactionnaires n’aient saisi et vu plus tôt le caractère opportun d’investir ces milieux pour y diffuser une vision nationale et territorialisée de l’enracinement.

Idées reçues et aveuglement des nationalistes

Les consommateurs engagés auprès de ces associations ont des profils sociologiques divers mais on constate une surreprésentation de catégories sociales relativement aisées financièrement en France. Aller dans les A.M.A.P. seraient « un truc de riche » pour reprendre une expression malavisée du journalisme français. Quelques A.M.A.P. ont tenté de permettre à des catégories sociales peu favorisées de bénéficier de ces produits locaux. Quelques associations, très rares, ont tenté de remédier à la situation en tirant le prix des « paniers » vers le bas, mais il semblerait que les difficultés relèvent de causes multiples, sociales et culturelles, et que les populations financièrement défavorisées, en France, soient malheureusement acquises à un mode de consommation tributaire des mécaniques de la grande distribution. Il s’agit donc à la fois d’une question de ressources et d’éducation.

Notons aussi que la création des premières A.M.A.P. au début des années 2000 a donné ses lettres de noblesse à une notion particulière : le « local ». Cependant, devenu un caractère commercial et un outil publicitaire, le local est désormais largement partagé en dehors des A.M.A.P. et sa géométrie a grandement varié, puisque désormais, certaines associations franciliennes, qui se revendiquent proches de la « philosophie des A.M.A.P. » proposent des produits dont l’origine déborde les limites de l’Île-de-France : le local francilien s’étend jusqu’en Bretagne pour la viande, jusqu’en Bourgogne ou en Provence pour le vin, etc. C’est ici le label agriculture biologique qui supplante le label local, passant à la trappe le souci des « kilomètres alimentaires ».

En dépit des contraintes et des engagements qui président à leur constitution, les A.M.A.P. se développent et tissent les nouveaux rapports entre la ville et la campagne, renouant avec l’enracinement propre à la France d’autrefois, rurale et paysanne. Ces modes alimentaires alternatifs, locaux, sont en croissance malgré l’empire des circuits alimentaires industrialisés, globalisés ; la grande distribution cohabite avec ces systèmes enracinés sans craindre encore d’être détrônée de la place prédominante qu’elle occupe. En 2012, on estime que ces systèmes alternatifs concernaient près de 50 000 familles, pour près de 200 000 consommateurs.

Cependant, parce qu’ils encouragent la territorialité des productions et le renouveau de l’agriculture paysanne, nous devions les présenter et encourager tous les amoureux de la France à s’intéresser à l’A.M.A.P. qui, au plus près de chez eux, les mettra en lien avec les producteurs locaux. C’est un geste de plus, et concret, en faveur de l’enracinement patriote.

 

Références utiles

  • Amemiya H., Du teikei aux A.M.A.P. Le renouveau de la vente directe de produits fermiers locaux, Presses universitaires de Rennes, 2011
  • Fumey, G. Manger local, manger global. L’alimentation géographique, ed. CNRS, 2010
  • Poulot, M. « Histoires d’AMAP franciliennes. Quand manger met le local dans tous ses états », dans Territoires en mouvement, n°22, Villeneuve-d’Ascq, 2014
  • Poussou, J-P. « L’enracinement est le caractère dominant de la société rurale française d’autrefois », dans Histoire, économie & société, n°21, Paris, 2002
  • Ripoll, F., « Le concept AMAP : promotion et mise en pratique d’une nouvelle forme d’échange entre consommateurs et producteurs agricoles », dans Géographies et cultures, n°72, Lille, 2009
Partager :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.