Offensive de la BCE

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Jeudi. Arrivée aux bureaux du parlement européen, des pyramides de pierre massées dans l’est de Bruxelles, Christine Lagarde se prépare pour un fastidieux exercice d’équilibrisme. En pleine controverse sur la politique économique de l’eurozone, il lui faut s’expliquer sur le bilan moribond de la banque centrale européenne, et défendre l’ouvrier en défendant l’ouvrage. La tâche n’est certes pas aisée. La croissance n’a jamais été aussi faible alors que l’endettement reste particulièrement élevé. Outre la sortie du Royaume-Uni, les scandales de blanchiment d’argent dans les pays baltes, l’interminable ralentissement économique — au bout de dix ans, on se demande bien ce qu’il est encore possible de ralentir davantage — et le nouveau calcul de l’inflation, le thème le plus intéressant brièvement évoqué par un député est l’état des retraites et de l’épargne. La séance se termine sur les platitudes habituelles, transparence, lutte contre le changement climatique et communication auprès des particuliers, sans aborder le problème fondamental que pose la politique monétaire de la BCE. Depuis le 11 juillet 2012, le taux d’intérêt sur les dépôts auprès de la banque de Francfort est inférieur ou égal à 0 %, ce qui ne semble guère troubler les décideurs ni les décider à faire les comptes de cette politique pour le moins étrange.

Les banques centrales travaillent essentiellement en achetant et en vendant des devises et des titres de dette à très court terme pour altérer les taux d’intérêt. Une telle transaction modifie aussi la masse monétaire, c’est-à-dire la quantité de devises et de réserves bancaires dans l’économie. Ce faisant, cette institution peut affecter d’autres valeurs, comme le marché boursier ou le taux de change de la monnaie. Une action plus élevée stimule la consommation et l’investissement, en augmentant le niveau de richesse des particuliers et en rendant l’introduction en bourse plus attractive. Un taux de change plus faible rend les marchandises locales plus compétitives, et engagent ainsi un cercle vertueux. En baissant les taux d’intérêt et en augmentant le prix des actions, une expansion monétaire peut améliorer la santé des entreprises et des consommateurs, réduire le risque de défaut de paiement et rendre les banques moins frileuses. Comme un ruissellement reaganien qui tient plus de l’infiltration, l’accès au crédit passe d’un acteur à l’autre. Toutefois, une telle transaction n’a aucun effet si les taux d’intérêt approchent 0 %. Dans un monde normal, comme les gens peuvent garder des devises sous leur lit plutôt que les déposer sur un compte, les taux d’intérêt ne peuvent être négatifs et l’augmentation de la masse monétaire n’est plus considérée comme une stimulation efficace.

Nous vivons cependant dans un monde bizarre. Face à ce mur de Planck, les banques centrales s’engagèrent dans ce que nous nommons toujours avec une pudeur victorienne des unconventional policies. Augmentant la masse monétaire dans des proportions gargantuesques pour stimuler le marché financier, les banques centrales tentent les unes de s’engager à maintenir un taux d’intérêt à 0 % sur le long-terme, les autres prêtent directement de l’argent fraîchement créé aux banques privées à peu de frais, et d’autres encore rachètent des dettes dont la maturité est plus longue pour abaisser au maximum tous les taux d’intérêt sur le marché. La BCE se trouve être engagée dans ces trois tactiques à la fois, en particulier les deux dernières, qui se groupent sous le terme de quantitative easing, ou assouplissement quantitatif. Si les banques centrales opèrent d’ordinaire en rachetant ou liquidant des titres de dettes spécifiques à court terme, et surtout des devises, cette nouvelle orientation laisse la porte ouverte au rachat de tous les titres imaginables. De la bouche de Lorenzo Smaghi, directeur de la BCE, « Quand une banque centrale décide d’augmenter la taille de sa bilan financier, elle doit choisir quel actif acheter. En théorie, elle peut acheter n’importe quel actif à n’importe qui ». Le ton est donné. Dès le 2 juillet 2009, la BCE engage une succession de programmes de rachats de dettes. Au 31 janvier 2020, celles-ci s’élevaient à 2,709,000,000,000 EUR, soit plus que l’ensemble de la dette publique française. Après avoir brièvement gelé le programme durant la moitié de l’année, il a repris à un rythme de rachat mensuel de 20,346,000,000 EUR.

Conséquence perverse dénoncée par Charles Gave, la vague de crédit abreuve des multinationales ossifiées qui utilisent ce flot de crédit à faible coût pour racheter des PME et PMI innovantes et prospères, au détriment d’une concurrence plus saine au sein du marché. La banque des banques européennes est incontestablement un allié de taille pour Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, dont la société LVMH va racheter à moindre frais son concurrent Tiffany. La transaction de 16,000,000,000 USD sera partiellement financée par une spectaculaire levée de fonds, à la fois par sa taille, la plus importante depuis 2016, mais aussi par son coût. 7,500,000,000 EUR et 1,550,000,000 GBP, émis en sept tranches, dont deux placées à un rendement négatif, ce qui signifie que LVMH remboursera moins qu’il n’emprunte. Cette dette a de fortes chances de figurer parmi les titres que rachète la BCE, qui neutralise parfois 20 % des dettes éligibles. Les fusions-acquisitions n’ont jamais été moins chères.

Elle cherche peut-être à réduire le coût de financement des entreprises européennes et des succursales locales des entreprises mondiales pour permettre d’investir plus facilement, mais dans la réalité elle aide des mastodontes à s’emparer de compagnies plus dynamiques et méritantes, dont la taille rend l’endettement plus compliqué dans tous les cas. Il n’est guère plus surprenant que la plupart de ces fabuleuses levées de fonds ne servent ni l’investissement, ni la croissance, ni le développement des PME et PMI mais soient surtout utilisées pour refinancer des dettes existantes à moindre coût. A des années-lumière de déclencher des vagues de consolidation, l’abondance de crédit revient finalement à imprimer de l’argent directement dans les poches des grandes compagnies et des banques. Pire, cette corne d’abondance attire les entreprises étrangères comme le miel attire les abeilles. La même semaine, Comcast, l’empire de la presse et premier fournisseur d’accès aux États-Unis, a dégagé 3,000,000,000 EUR à 0.75 %. Mardi, c’est IBM qui emprunte 1,300,000,000 EUR à seulement 0.3 %. Le financement passe au-dessus des mers, loin de dynamiser la santé économique morose de l’eurozone. Qui le leur reprochera ? Quand la pot de confiture est si gros, tout le monde met la main dedans.

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