Inspiration du passé, solitude du présent

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« C’est le froid éternel qui nous tuera » disait le général de Gaulle, à l’approche du crépuscule de sa vie. Cette licence poétique m’interroge sur la manière de mener une vie. Le général, a tellement vécu. Il a su traverser des cyclones de drames, qui ont laissés leur place à des instants de bonheur nationaux. Pourtant, il sentait, malgré les chemins qu’il avait empruntés, et avec lui la France, que le grand froid venait. Avait-il senti, au vu des évènements de Mai 68, le déclin d’une civilisation qui ne regarde plus les étoiles, mais son ventre et ses appétits les plus bas ?

Il n’est pas question ici d’une foi particulière, puisque tous les hommes (exception faite de notre société « post-moderne ») ont senti que l’humain n’est pas qu’un amas de cellules qui se meut et qu’il n’est pas voué uniquement à ne faire qu’un avec la terre que nous foulons (pour ceux qui ont le privilège de savoir ce qu’est une chaussure marronne d’une terre humide). L’éternel s’est toujours inscrit dans l’âme de l’humain : « Nous sommes ce que vous fûtes, et nous serons ce que vous êtes ». Et cela, quelque que soit notre culture : pour un Japonais traditionnel, finir sa vie sur un poème médité tout le long de celle-ci, la petite pierre ramassée le long d’un chemin par un facteur qui deviendra la colonne d’un palais, des phrases dites durant un hymne, aux profondes méditations, en passant par le geste paraissant anodin. Certaines personnes savent marquer leur passage ici-bas par une œuvre qui leur sera infinie. Ces individus sont devenus des étoiles que chaque mortel peut admirer s’ils élèvent leurs yeux de la matière, qui semble les captiver.

La fange

Combien de fois les professeurs ont pu entendre de la part d’adolescents indolents, à qu’ils faisaient la remarque d’un investissement insuffisant : « C’est nul aussi, on étudie César ». Plus que pour les oreilles qui entendent ces paroles, qu’elles doivent être rudes pour les étoiles qu’ils sont : avoir mené la guerre des Gaules, poser le geste d’un Rubicon traversé avec ses armées, avoir mêlé son nom définitivement à l’Histoire. De même, pour un guerrier de l’Illiade, avoir lutté si vaillamment, que le poète l’inscrive dans son œuvre et avec elle l’avoir envoyé dans le cosmos. Mais aujourd’hui, il doit savoir son nom amalgamé à un produit de javel… Ce ciel étoilé aurait le juste droit de nous tomber sur la tête pour tant de bassesses.

Ces noms, ces mythes, ces histoires ne semblent plus nous atteindre et nous inspirer. Les drogues de synthèses, l’abus de substances n’enflamment plus notre humanité, mais se révèlent immobilisantes. Les gestes que nous posons ne sont plus animés que par leur utilité à une fin eudémoniste grossière. Les habits sont portés pour la mise en valeur d’une partie corporelle, s’ils ne le sont pas pour la valeur marchande qu’ils doivent communiquer. Les muscles sont développés en vue de rapports de séductions qui, dans la plupart des cas, ne seront que volages. L’art n’est plus cette volonté de magnification de la nature par les matériaux nobles, il ne couvre plus de gloire le héros nietzschéen. Mais il ne fait que plonger les individus dans une perpétuelle subjectivité, qui ne fait que diviser, au lieu de rassembler les masses devant l’admiration de la technique de l’artiste, et d’une figure évoquant la dévotion. L’homme ne peut qu’imaginer une rupture entre lui et dans sa nature profonde. C’est le réel qui se rappelle au bon souvenir de l’humanité. Cela peut paraître réducteur pour une nature humaine riche de sa profondeur, malheureusement, pour les fidèles du matérialisme et de notre société, il y a que par les « suma divison » que le genre humain pense, sait, et peut régler, les problématiques que le réel lui impose. De cet attachement à la matière et à ses passions, l’être humain ne s’imagine plus de paradis, mais les avale par des anxiolytiques, et anti-dépresseurs, par des consommations de plus en plus chimiques… La fange sera notre tombeau et elle ne nous conservera pas comme Toutankhamon.

Et nous pauvres êtres passagers, que pouvons-nous penser à la vue de ce ciel étoilé et silencieux ? Pourtant, ces mêmes étoiles ont foulé la même terre, à des époques différentes, elles ont versé les mêmes larmes, ils ont ressenti la même peur et les mêmes angoisses à la vue d’une même et incessante attraction vers le noyau terrestre.

Le grand large

Ce ciel bleu-noir n’est pas silencieux. Il nous enseigne. Non, pas comme un professeur qui dicterait à son élève comment résoudre une équation. Il nous parle… Il nous parle de l’intention dont il faut faire preuve, pour poser un geste qui nous délestera de la pesanteur terrestre… Le Créateur a si bien fait les choses, qu’il a créé tant de chemins pour les rejoindre. S’exercer aux tractions n’est plus la manière de densifier ses grands dorsaux, mais de s’affranchir un peu plus à chaque fois que la tête dépasse la barre de la tyrannie de l’attraction. Coudre n’est plus le moyen de se protéger du froid mais de livrer un apparat sublime aux générations futures, qui pourront admirer, apprendre, innover, d’un savoir-faire que leurs aïeux possédaient.

La noblesse, voilà ce qui permet de se défaire de cette époque et des pièges que la matière nous tend pour nous emporter avec elle. Chaque geste, regard, posture, mot peut être inspiré de la vision de ces objets célestes. Certains peuvent penser, à tort, qu’ils pourront se présenter devant elles comme étant l’un des leurs. Mais qui peut réellement l’affirmer ici-bas ? Véritablement ? Une femme peut-elle dire avec la plus ferme certitude qu’elle a autant de grâce qu’Audrey Hepburn ? Un homme de notre temps peut-il dire sans rougir qu’il la même inventivité, le même sens des mots, que Hercules Savinien de Cyrano, dit de Bergerac ? Peu importe leur démagogie, il me semble impossible de les croire.

Aucune des étoiles qui se sont inscrites dans cette toile qu’est le ciel, lorsque le soleil laisse place à lune, n’a pensé, agit, en vue de les rejoindre. Les étoiles précédentes les ont inspirées, leurs ont ouvert la voie des possibles. C’est donc sans prétentions aucunes que ces nouvelles étoiles se sont retrouvées hissées au rang d’étoiles. Peut-on distinguer, le Caravage (qui se veut dans le martyr de Saint Matthieu) de l’art, de la peinture ? Peut-on distinguer Saint François de Sales de la douceur ?

Il serait cruel de ne pas parler des étoiles solitaires. Ces étoiles qui, par haine de la pesanteur de notre planète terre, se sont réfugiées dans les confins de l’univers et se sont dérobées à notre regard. Elles n’ont donné le lieu de leurs repos éternel qu’à peu d’âmes terriennes. Espérons que d’autres explorerons ce vide glacial et les trouveront. Peu importe s’ils gardent jalousement leur contemplation pour s’en nourrir jusqu’à les rejoindre, car dans leur envol ils laisseraient sûrement une poussière d’étoiles pour les retrouver.

La décompression

Un regard sur notre monde ne peut nous laisser qu’une constatation : il est des âmes, passées ou présentes, qui, dans la contemplation des choses de la nature, dans l’érudition des matières savantes, ou dans la méditation du soi-intérieur deviennent des citadelles célestes. Des esprits qui nous ont laissés pour rejoindre les myriades de constellation et qui, aujourd’hui, sont citoyens de la cité astrale, et nous laissent un sentiment de solitude, et d’absurdité.

Il est à la portée de n’importe qui de visiter ces carcasses mythiques qui ont fondé des forteresses de savoirs, de beautés, et d’inspirations. Malheureusement, nous ne pouvons que nous sentir délaissés de cette inspiration divine qui les animait, nous, qui ne faisons que respirer, manger, et nous mouvoir sans grande élégance. La pesanteur finira par nous rattraper. Notre image finira-t-elle engloutie par la terre ? Et seulement au gré des vents, des mots et des souvenirs sera-t-elle déterrée… loin de ces forêts éternelles de chênes et des saules pleureurs ?

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Les tribunes sont proposées par des personnes invitées extérieures à Relève de France. Leur contenu ne représente pas la position officielle de Relève de France et appartient à l’auteur.

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