Le conservatisme

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Que désigne le conservatisme ? Le terme est formé à partir de celui de « conservateur » et celui-ci désignait originellement un gardien des droits ou des privilèges, en un sens juridique : conservateur des hypothèques, des classes, des eaux et forêts. La signification a changé et s’est politisée quand le terme fut appliqué à un parti politique, comme les tories au Royaume-Uni. La connotation demeura autour de la conservation des privilèges et de l’ordre social. Très tôt, il suggéra le refus du renouvellement de la société et cette signification s’accentua quand le renouvellement se fit plus rapide et plus proche. C’est la tendance démocratique, en Europe, qui provoqua l’élévation de l’esprit conservateur. Charles Maurras appelait les conservateurs les « mauvais lutteurs », car ceux-ci répugnaient à l’action. Un auteur anonyme, dans une brochure intitulée Le Vrai Parti conservateur (Paris, Imp. Chaix, 1886), expliquait ainsi : « le conservateur est naturellement engourdi… Il répugne à toute action. Laissé à lui-même, il se croit un citoyen modèle en demeurant inerte. Il se fait un code de philosophie pratique qui aboutirait à l’abstention, si tous les quatre ans un reste de pudeur ne le poussait vers les urnes politiques où il dépose un bulletin. Ce jour-là, il est fier de lui-même : il croit avoir agi ! … Le lendemain, quand il apprend l’inévitable échec de son candidat, il fait entendre des lamentations, maugrée son impuissance… Mais il ne se dit pas qu’une action persévérante… lui assurerait le succès. »

Quel est cet esprit conservateur ? Celui-ci s’est précisé dans la volonté de conserver le souvenir de la société d’Ancien régime en France, les privilèges de la noblesse en Angleterre. Plus tard, au milieu du XIXème siècle, pour la grande majorité des occidentaux, le terme devint mélioratif car le passé, la tradition, l’ordre ancien apparurent comme des valeurs à défendre. Toutefois, un autre retournement s’effectue pendant la seconde moitié du XIXème siècle, quand les nouvelles valeurs deviennent le progrès, l’avenir et, en conséquence, le changement. En 1900, on rattachait le conservatisme aux opinions du parti conservateur au Royaume-Uni. Mais dans la société, l’échelle de valeurs s’est transformée et cela a conduit le conservatisme à embrasser plus largement la réalité, d’autant que les partis politiques ont tous abandonné, les uns après les autres, la dénomination de conservateur. La connotation devint négative, peu à peu l’étiquette devint un anathème. Le conservatisme connut alors sa plus grande expansion dans le champ des idées, puisqu’il désignait désormais, et pour la postérité, l’inclination de ceux qui refusent le progrès, le changement social. L’histoire contemporaine est refusée par le conservateur, qui préfère la référence à des valeurs éternelles, prises comme des références immuables ; le conservateur croit en la pérennité des institutions.

Introduction

Le conservatisme est une sensibilité politique plutôt qu’un corps de doctrine. En France et en Europe, il s’est constitué en réaction de défense face aux bouleversements sociaux et culturels induits par les idées révolutionnaires de 1789, par la révolution industrielle. Mais le conservatisme se distingue du traditionalisme : il est une réponse historique à un bouleversement, bien plus qu’une inscription dans la continuité. En France, au cours du XIXème siècle, le conservatisme est volontiers orléaniste, autour de François Guizot ou du duc de Broglie, plutôt que légitimiste, ; il est même rallié à la République, autour d’Ernest Renan ou de Jules Simon. Il se caractérise par l’attachement ferme à la défense de l’ordre social. Il n’est pas toujours antilibéral, puisqu’il se veut le défenseur de la propriété, des libertés économiques, des libertés locales ; il est en revanche antilibéral quand il se pose contre l’individualisme, contre les libertés d’expression dont les excès sont redoutés. La situation française montre la plasticité de cette sensibilité politique.

Dès l’origine, la sensibilité conservatrice se nourrit de la détestation du socialisme et de toutes les formes du collectivisme. Elle y voit une menace majeure contre la possession paisible des patrimoines, mais aussi un péril d’asservissement des individus au nom de l’égalitarisme. Au XXème siècle, cette hostilité revêt la forme d’un anticommunisme épidermique au nom duquel seront jetées des passerelles en direction de mouvements fascisants et fascistes, en direction de la social-démocratie. Cette hostilité se mâtine aussi d’une aversion pour les systèmes autoritaires, surtout s’ils sont étatistes, centralisateurs ou excessivement nationalistes. Les conservateurs du XIXème siècle prennent leur distance avec le bonapartisme et le boulangisme, tandis qu’aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, ils se démarquent du gaullisme, critiquent nationalisations et planification, même « indicative », et se situent résolument dans le camp « atlantiste » au nom de la défense du monde libre. Aux États-Unis où le conservatisme a toujours présenté des traits bien spécifiques, la méfiance à l’égard « des empiétements du pouvoir fédéral » relève de ce même état d’esprit.

Les traits positifs permanents de la sensibilité conservatrice s’articulent autour de deux thèmes principaux. Il y a d’abord, de façon plus ou moins claire, l’élitisme. Au XIXème siècle, on fait l’éloge du gouvernement des notables – leur influence est marquée dans la France rurale, modérée et prudente, quand les villes sont considérées comme plus libérales, plus turbulentes. Ceci explique la célébration, par les conservateurs français, des vertus paysannes. Au siècle suivant, l’éloge de la compétence est fait, quand il ne s’agit pas de la compétence du technocrate, du jacobin, jugé trop centralisateur, trop éloigné des réalités locales. Les hommes de terrain et de bons sens, qui sont pragmatiques, sont préférés. L’appel à la discipline, à l’effort, à la responsabilité individuelle constitue le second thème. Au conservatisme s’attache une connotation morale, surtout avant la Seconde Guerre mondiale : cela provoquera très tôt la rencontre entre la sensibilité conservatrice, le catholicisme et le cléricalisme en France. Cette connivence sera durable. Mais les radicaux se retrouveront dès les années 1920 chez les conservateurs et proposeront l’idéal républicain, sorte de morale laïque : en dépit de prémisses différentes, ils feront des propositions proches, sur le plan civique, de leurs adversaires conservateurs et plus cléricaux. C’est dire si cette sensibilité a pu se retrouver dans l’ensemble du spectre politique.

Aux origines de la pensée conservatrice

Le conservatisme couvre un ensemble de théories doctrinales assez éparpillées. La définition est équivoque. Elle est même l’objet de controverses. L’usage politique du mot conservateur débute au cours du premier tiers du XIXème siècle, en Europe. Les différents pays n’ont pas réservé le même accueil à cette formulation. Ici et là des connotations et des ambiguïtés se sont agrégés au conservatisme, pour produire l’exceptionnelle palette que nous connaissons aujourd’hui. Les conservateurs français sont aujourd’hui bien moins visibles et identifiés que ne le sont les conservateurs anglais ou américains, et pour cause : ceux-ci sont le fruit d’une tradition politique facile à retracer, quand le Français conservateur est souvent désigné ainsi par ceux qui ajoutent à ce mot des charges négatives peu étayées. Si l’intuition fait comprendre qu’il existe en Occident un courant intellectuel conservateur, l’analyse politique dégage des tendances qui, bien que rattachées à ce mouvement, présentent à l’œil des antagonismes irréconciliables.

Le conservatisme permet de reconnaître, pour autant, une famille politique historiquement située, nullement tributaire du libéralisme, du socialisme, ou de tout autre courant de la pensée politique. Une bonne définition du conservatisme serait celle-ci, selon Philippe Bénéton : « le conservatisme est un mouvement intellectuel et politique de l’ère moderne qui naît avec elle puisque contre elle » ; Karl Mannheim évoque, pour qualifier le conservatisme, de « traditionalisme devenu conscient. », en réaction au projet politique moderne. Philippe Bénéton ajoute : « dans la mesure où il a une filiation qui, tout en restant fidèle aux valeurs du conservatisme, s’est détachée, histoire oblige, de la tradition pré-moderne et du modèle historique qu’elle incarne, l’on parlera alors de néo-traditionalisme ».

Le conservatisme est né d’événements historiques : cette doctrine se construit comme une réaction contre la Révolution française. Burke décrit cet événement comme une fracture dans le squelette de l’histoire européenne et ses disciples continueront cette analyse. La doctrine s’appuie d’abord sur des écrits circonstanciés, des textes précisément conçus pour combattre la Révolution et faire valoir l’autorité d’une tradition ininterrompue. Les conservateurs, à l’origine, sont contre-révolutionnaires. Burke, Maistre et Bonald condamnent les principes à l’origine de la Révolution et les pratiques qu’elle en fera, parce que ces principes et ces pratiques sont contraires à la nature de l’homme comme animal social et moral. Les droits de l’homme, les Lumières, la modernité sont condamnés par la doctrine conservatrice. À lire les Réflexions sur la Révolution en France, en 1791, on comprend que Burke se propose de secourir l’héritage de l’histoire, parce qu’il se sent contraint par l’histoire elle-même : sans doute a-t-il le sentiment d’un monde qui s’éteint, ce monde dont les valeurs lui sont si précieuses. Il dénonce l’idéologie des révolutionnaires français, avec une éloquence remarquable et parfois les accents du désespoir ; c’est à lui que nous devons les premiers développements d’une réflexion approfondie sur l’opposition entre l’ordre social traditionnel et l’ordre social moderne.

Ce moment contre-révolutionnaire est déterminant dans l’histoire du conservatisme : il en a fixé les thèmes fondamentaux et la doctrine. Celle-ci porte la marque des circonstances de sa naissance. Trois critiques fondamentales de la modernité sont nées de la pensée contre-révolutionnaire. La première des critiques est épistémologique : la raison juste est extérieure à l’individu, car ce dernier est limité, capable seulement de choses concrètes et particulières. La « raison moderne » a des prétentions qui ne sont que la manifestation de l’orgueil de l’homme, tandis que la sagesse enseigne la modestie, la soumission à la volonté de la Providence et à la continuité des siècles précédents et de l’œuvre ainsi accumulée. Burke disait ainsi que l’individu est sot, mais l’espèce sage. La deuxième critique est politique : le juste pouvoir est extérieur aux individus, la démocratie vient saper la véritable autorité politique qui doit contenir, juguler les passions humaines et cette autorité ne le pourrait pas si elle ne tire sa légitimité d’un principe indépendant des volontés humaines. La démocratie a libéré et affranchi le pouvoir de toutes les règles et valeurs qui s’imposaient à lui par la tradition. Cependant, le juste pouvoir était avant tout un gardien sans rôle créateur : il demeurait au service des valeurs traditionnelles incarnées par les institutions – ce qui se tient debout – et par les coutumes – ce qui se pérennise. Le pouvoir, pour être légitime, doit se rattacher à une origine transcendante et se soumettre à des fins transcendantes. La négation de cette transcendance fait le lit de l’anarchie et du despotisme. La troisième critique est sociale : la société n’est pas une simple réunion d’individus, elle est une communauté vivante et ordonnée. La réalité des hommes est donc ignorée par la modernité et ses principes : l’homme n’est pas un individu autonome, il est débiteur et dépendant de la société. Sa nature en fait un héritier qui nécessite un ancrage social et moral. Les seuls intérêts ne peuvent fonder l’ordre : l’ordre suppose des liens sociaux qui illustrent les hiérarchies naturelles, celles qui engagent le cœur et inclinent aux conduites vertueuses. L’homme a des besoins moraux : il est faillible, il est pécheur, il doit donc être soutenu, encadré, porté par les mœurs, par l’Église, par les corps et les institutions de la tradition. L’individualisme moderne ne peut fonder une société solide et condamne les hommes à vivre sans attaches, sans repères.

C’est le projet moderne que la doctrine conservatrice prétend combattre, parce que l’homme n’est qu’un élément d’une chose qui le dépasse, parce qu’il doit se soumettre à l’ordre des choses, à la « sagesse de l’histoire ». Nul ne peut penser la société, le monde, à partir de l’individu : celui qui prétend le faire s’affranchit de la condition humaine. Cette philosophie, résolument antimoderne, s’inscrit dans la continuité de la philosophie politique classique et chrétienne, autour d’Aristote, Cicéron et saint Thomas. Les conservateurs sont les héritiers des Anciens dont ils ont reçu la philosophie de l’existence et la conception morale et aristocratique de l’ordre politique et social. Les conservateurs s’éloignent cependant des Anciens, parce qu’ils ne fondent pas système, ils se posent en réaction politique à l’œuvre de la modernité.

La doctrine conservatrice est une réaction contre la prétention universaliste de la pensée révolutionnaire. Fille de l’histoire, les propositions politiques de la contre-révolution s’opposent à l’universalité des principes dont les révolutionnaires se réclament. Ici la pensée de la contre-révolution s’éloigne de la tradition de la philosophie classique : celle-ci accordait beaucoup d’importance à la prudence, à l’examen des particularités, à l’attention aux circonstances – Burke et Maistre souscriront tous deux à ces caractères classiques. Toutefois, ils ont souvent exagéré cette opposition. Burke est solidement rattaché à la nature. Maistre va plus loin et s’appuie plus volontiers sur la « particularité historique ». En ignorant l’universalisme théologique et sociologique de Bonald, la doctrine conservatrice suit la pente de l’attachement aux particularités, contre l’universalité des principes révolutionnaires.

La doctrine conservatrice est une réaction contre la prétention rationaliste de la pensée révolutionnaire. Le projet moderne, le projet des Lumières est fondé sur la raison individuelle. Les contre-révolutionnaires ont donc lourdement critiqué la raison humaine ; en cela, ils se détachaient à nouveau de la philosophie classique. Les philosophes des Lumières ne s’écartaient pas de la pensée classique, sinon par l’extension des droits de la raison à tous les hommes. À la raison aristocratique des Anciens, les Lumières ont prétendu substituer la raison démocratique des Lumières. Les contre-révolutionnaires et Burke, en particulier, garderont cette raison aristocratique comme référence, en évoquant la « raison des sages », mais surtout ils se sont efforcés d’abaisser la raison humaine tout entière : cette tendance a pris sa forme la plus extrême chez Bonald qui tient la raison des hommes pour une activité parasite.

En prenant le contre-pied de la Révolution, la doctrine conservatrice a déconsidéré la philosophie au profit de la sociologie et de l’histoire. Cette caractéristique est induite par ce qui est la raison d’être du conservatisme : la défense d’une tradition. Cette doctrine n’est pas désincarnée. Contrairement aux Anciens, les conservateurs ne défendent pas un régime politique idéal, ils défendent une tradition particulière, que la dérive présente de l’histoire met en danger. Le conservatisme est donc au service d’un traditionalisme incarné, ici et maintenant. Fruit d’un moment historique, cette doctrine en a perpétué les travers et les apories.

Le conservatisme après la Révolution

Qui sont les héritiers de la pensée contre-révolutionnaire ? Il faut ici distinguer deux volets de la doctrine : le conservatisme politique et le conservatisme social. Les situations historiques et les traditions nationales ont fait varier les figures du premier. La contre-révolution anglaise, avec Burke, et la contre-révolution française, avec Maistre et Bonald, ont donné naissance à des traditions politiques conservatrices résolument différentes. Le conservatisme anglais, dont le plus important représentant au XIXème siècle est Benjamin Disraeli, est un conservatisme libéral et pragmatique, attaché à une tradition nationale déjà empreinte d’une composante libérale : il aboutira à la monarchie parlementaire et limitée. Le conservatisme français, incarné dans l’ultracisme ou ultraroyalisme, puis dans le légitimisme, puis sous diverse forme dans le maurrassisme, est un conservatisme réactionnaire et intransigeant, s’opposant résolument au libéralisme de 1789, date de la « stase » de la tradition française.

Le conservatisme social trouvera en Thomas Carlyle un interprète particulièrement brillant. Il offre un front plus uni et une opposition plus nette à une évolution qui n’a fait que lui fournir d’autres sujets de condamnation : la révolution industrielle, l’urbanisation, la civilisation de masses… Le nœud du conservatisme reste ici la critique antimoderne. Son destin restera l’impuissance à endiguer l’effacement progressif de l’ordre traditionnel : l’histoire se dérobe sous leurs pas.

Le recours à l’histoire comme fondement de la tradition fut, d’une certaine manière, la grande faiblesse des conservateurs et du conservatisme. Ils furent aculés à des contradictions essentielles, dès lors que la tradition dont ils se réclamaient était durablement interrompue et qu’elle cédait le pas à d’autres traditions – par définition, non intégrées au corpus conservateur. Pendant un temps, la longue histoire fut leur force : ils pouvaient prendre appui sur elle, contre ceux qui la malmenaient et la dévoyaient, pour légitimer leurs prétentions politiques. Dès lors que la continuité historique suivait un cours nouveau, comment plaider l’histoire contre l’histoire ? Se réclamer de la tradition et récuser les us et coutumes nouvellement formés et développés au sein du monde moderne : la tâche était impossible. En France, plus le temps a passé, plus la contradiction s’accentuait entre la volonté de restauration de l’Ancien régime et la référence à la continuité historique. Certains conservateurs ont été alors conduits à maquiller l’histoire, à figer la tradition.

Ces contradictions expliquent certainement les oscillations de la pensée politique conservatrice, surtout en France, entre le fatalisme, le réformisme radical, entre le souci d’un État limité et l’appel à un État fort. Par principe, l’État des conservateurs doit être respectueux de la tradition et être attaché à un ordre communautaire « hérissés de libertés » comme le disait Maurras, qui reconnaît que « la vraie tradition est critique » ; notons ici que Charles Maurras n’est pas conservateur. Par nécessité, toutefois, l’État doit être fort pour rétablir l’ordre social disparu, ce qui entérine l’incohérence fonctionnelle des libéraux-conservateurs du XIXème siècle. Cette faiblesse doctrinale n’est toutefois pas la raison principale de l’échec du conservatisme : c’est le triomphe des idées modernes et libérales qui en fit la victime expiatoire de l’histoire politique de l’Occident. Le néo-conservatisme n’a pas davantage réussi à s’imposer, quoiqu’il se soit détaché du traditionalisme. Il n’existe plus aujourd’hui aucun projet politique et social authentiquement conservateur, sinon cantonné aux confins de la vie intellectuelle et politique.

Que reste-t-il du conservatisme ? Subsiste encore la critique radicale et vigoureuse de la modernité, dont l’influence intellectuelle est encore aujourd’hui considérable. Des thèmes chers aux conservateurs demeurent également sensibles dans le débat public, agités par des courants et des doctrines qui ne sont pas ou qui ne sont plus, désormais, conservateurs. Le « mouvement conservateur » est surtout visible en tant que conservatisme religieux, notamment aux Amériques, mais il réapparaît aussi comme néo-conservatisme philosophique. La pensée conservatrice était essentiellement historique et sociologique, elle est devenue philosophique et théologique : elle s’attache désormais, avec Michael Oakeshott, Clive Staple Lewis et Richard Weaver à dénoncer les abus du rationalisme et le poison du subjectivisme. La thématique est classique, mais l’approche et l’argumentation le sont bien moins : la raison philosophique a ici supplanté la raison historique et les héritiers du conservatisme les plus cohérents ont pris acte de la trahison de l’histoire.

Le conservateur et le réactionnaire

« Le conservateur cultive tous les genres de faiblesse, et par crainte du pire il se jette souvent dans le détestable » ; parce qu’il se méfie du recours à la force, du recours à l’action, le conservateur voit sa méfiance le réduire à la passivité. Selon Charles Maurras, il est conduit à « subir les mêmes actes de force et surtout à les faire subir » à ce qu’il veut conserver. (Dictionnaire politique et critique). Le volontarisme est naturellement suspect au conservateur. Jacob Burckhardt, Roger Scruton ont largement contribué à cet état d’esprit. Cette critique du constitutionnalisme libéral n’est qu’un volet de cette peur de l’action et de la volonté, car celles-ci sont déjà des subversions qui risquent d’ébranler tout le corps social. Le pessimisme inhérent à la sensibilité conservatrice le distingue donc de la pensée réactionnaire. Souvent pourtant, les conservateurs et les réactionnaires sont pris dans le même sac. Les tenants du « progrès » sont généreux : aux premiers la moquerie, aux seconds la haine.

La réaction suppose la volonté de réagir face à la subversion et la décadence de la modernité. Le réactionnaire entend agir et ne pas s’en tenir à la posture du dénonciateur, calfeutré dans la forteresse d’un mode de vie « conservateur ». Le conservateur, de son côté, observe l’action du réactionnaire avec défiance, car elle lui apparaît chimérique. En effet, le conservateur entend conserver une situation, le monde tel qu’il est, certes imparfait, mais fruit d’une maturation historique. Comme le prince Salina le décrit dans Le Guépard, le conservateur veut que « tout change pour que rien ne change » ; et quand bien même il se méfie de l’État, parce qu’il souscrit aux revendications libérales, le conservateur a la recherche obsessionnelle d’une sécurité pour laquelle il est toujours prêt à beaucoup abandonner à l’État, quand le réactionnaire se montre autrement plus farouche pour la conservation de ses libertés. C’est pourquoi le réactionnaire, et Maurras par exemple, reproche au conservateur toutes les concessions qu’il est prêt à faire, et sa naïveté. Il est dans la nature du conservateur de « composer » avec le progrès, puisqu’il croit aux vertus de l’équilibre et du juste milieu.

Il est dans la nature du réactionnaire de s’opposer et, surtout, de poser. Peu lui importe le coût, dès lors qu’il a incarné les vertus qui lui paraissent de nature à sauver la Cité. En quelque sorte, le conservateur se réfugie dans l’éducation, espérant rallier à lui et à l’ordre social la masse envieuse, quand le réactionnaire préfère l’exemple, refuse de déchoir, et se raidit. Les résultats politiques de l’un et de l’autre ont été assez faibles, en France. D’ailleurs, notons qu’on devient conservateur, mais qu’on nait réactionnaire. L’un et l’autre ne s’associent que très rarement : existe entre eux une détestation plus ou moins cordiale. « Le réactionnaire croit que nous n’avons qu’à renouveler les formes anciennes pour que toutes choses redeviennent comme elles étaient » écrit Moeller van den Bruck, mais « la pensée conservatrice se rend compte de la durée des choses, elle considère comme une loi qui règne sur le monde, au-delà de tous les changements. La pensée réactionnaire reconnaît elle aussi cette loi, mais elle en fait une habitude de routine, car elle confond telle forme particulière sous laquelle se manifeste la loi, avec la loi elle-même, et, à cause de cela, tient absolument à sauvegarder cette forme ». D’où ce mépris du caractère « modéré » des conservateurs, que les réactionnaires suspectent de chercher en vain l’approbation du camp adverse, le camp du « progrès » : ce que le conservateur souhaite conserver, avant tout, c’est son confort matériel et social. Georges Bernanos ne s’y trompait guère : « lorsqu’au cours d’un siècle, de braves gens se sont appelés eux-mêmes, tour à tour, conservateurs, libéraux ou modérés, dans l’espoir que ces sobriquets, qui suent la paresse et la peur, allaient leur assurer infailliblement l’estime et l’amour du peuple français, il ne faut s’étonner de rien ».

Julius Evola lui-même proposait de choisir le mot d’ordre de réaction. S’il envisagea la « révolution conservatrice », ce fut avec beaucoup de méfiance pour le second terme, bien plus que pour le premier, la question demeurant toujours : quoi conserver ? « Pour le vrai conservateur révolutionnaire, il s’agit d’être fidèle, non à des formes et à des institutions du passé, mais à des principes dont elles ont pu être l’expression particulière et adéquate pendant une période et dans un pays déterminé. » Si « l’esprit conservateur et l’esprit traditionnel ne font qu’un », c’est parce que « l’axiome de base de la mentalité révolutionnaire-conservatrice ou révolutionnaire-réactionnaire, c’est que, pour les valeurs suprêmes, pour les principes de base de toute organisation saine et normale… il n’existe pas de changement. » Il y aurait donc un accord sur le plan de savoir ce qu’il convient de préserver : des principes, des valeurs, des vertus, et non plus seulement des formes sociales ou institutionnelles. Mais une fois aux commandes de la Cité, comment traduire ces principes et ces valeurs, sinon dans des formes politiques ? Il faut alors choisir de préserver ou non les formes anciennes, à la mesure de l’accessoire et de l’essentiel : là encore, le conservateur et le réactionnaire trouveront le terrain de l’opposition.

Le conservateur est peut-être moins sensible que le réactionnaire à la décadence universelle, c’est pourquoi il tend à composer plus facilement avec les formes sociales installées. Le second est attaché à l’immuable nature humaine, condition d’un ordre éternel qu’il s’agit d’affirmer. Le premier refuse le retour aux formes originelles qui sont à ses yeux dépassées – or, comme le réactionnaire prend ces formes pour essentielles, il prend le conservateur pour le suppôt de la subversion, pour « l’idiot utile » du camp adverse. Parce que le conservatisme est moins une doctrine précise qu’une sensibilité, parce que la réaction s’attache, surtout en France, à une tradition doctrinale puissante, les conservateurs apparaîtront malheureusement toujours aux yeux des réactionnaires pour les maillons faibles qui céderont à tous les compromis de la modernité.

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Références bibliographiques

Votre serviteur n’a pas la prétention d’être l’érudit polymathe qui crée ses propres savoirs. Ceux-ci sont construits sur la base de lectures, et voici celle qui auront servi à la construction de cette conférence.

  • Auerbach, Morton. The Conservative Illusion. Columbia University Press, 1989.
  • Burke, Edmund. Reflections on the Revolution in France. Oxford University Press, 2009.
  • Bénéton, Philippe. Le conservatisme. Presses universitaires de France, 1988.
  • Hirschman, Albert. Deux siècles de rhétorique réactionnaire. Fayard, 1991.
  • Molnar, Thomas. La contre-révolution. La Table Ronde, 1982.
  • Rémond, René. Les droites en France. Aubier, 1982.
  • Sandel, Michael J. Ce que l’argent ne saurait acheter. Les limites morales du marché. Seuil, 2014.

 

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