Le retour de flamme de Riyadh

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La récente chute des cours pétroliers causée en premier lieu par la crise sanitaire mais largement exacerbée par la décision de l’Arabie saoudite illustre un comportement belliqueux, bien souvent irresponsable et même dangereux. Confronté au refus de la Russie de signer une nouvelle réduction coordonnée de la production pétrolière le 6 mars lors d’un sommet à Vienne au siège de l’OPEP, la compagnie pétrolière publique Saudi Aramco, sous les ordres du prince héritier Mohammed ben Salmane, a soudainement abaissé ses prix de vente et inondé le marché, causant un rapide effondrement des cours[1]. Cette décision d’une rare violence a surpris le marché dans la mesure où la puissante monarchie pétrolière n’est pas donnée gagnante. Le cours pétrolier de rentabilité pour que le budget saoudien de 2022 soit équilibré est de 78.3 USD/bbl contre seulement 49 USD/bbl pour la Russie, soit près du double[2]. Des cours en-dessous de 30 USD/bbl, une limite franchise à plusieurs reprise depuis le début des représailles saoudiennes, se traduit par un déficit budgétaire de plus de 10 % du PIB tandis que la Russie, encore fragile suite aux turbulences causées par l’annexion de la Crimée, a accumulé des réserves de devises étrangères colossales pour soutenir le rouble russe, qui a également un cours libre, contrairement au rial saoudien. Celui-ci pourra se déprécier et s’adapter plus facilement, et Moscou garde de très importantes réserves d’or en cas de besoin pour soutenir sa monnaie. Dans ces circonstances, aller au bras de fer semble un pari perdu d’avance, et un pari d’autant moins responsable que l’Arabie saoudite est frappée par la crise sanitaire qui ceint davantage son économie sinistrée.

L’Arabie saoudite a enregistré 41,014 cas de contamination et 255 décès[3] alors que des mesures de plus en plus drastiques sont prises, dont des couvre-feux locaux et le confinement de l’ensemble de la population. C’est l’un des pays les plus atteints de la région avec la Turquie et l’Iran, et son budget sera l’un des plus déficitaires de tous les pays du golfe à 12.6 % du PIB selon le FMI, qui projetait le 14 avril une contraction du PIB de 2.3 %. Contrairement aux économies occidentales industrialisée qui devraient rebondir en reprenant leur activité économique et malgré une tentative de diversification économique, le budget de Riyadh reste étroitement lié aux recettes de la rente pétrolière, qui compose environ 70 % de son revenu. La croissance se maintiendra par conséquent aussi longtemps que les cours demeurent au plus bas. Leur reprise tardera même si l’activité économique et industrielle mondiales reprennent à cause de l’engorgement très important et la saturation des réserves. Les finances publiques royales se trouvent dans une situation catastrophique. Le ministre des finances Mohammed al Jadaan a annoncé un plan d’austérité pour économiser 24,500,000,000 EUR. Outre la suppression d’une indemnité de 1,000 SAR[4] (245.36 EUR) dès le moins prochain pour tous les fonctionnaires, le taux de la TVA passera de 5 % à 15 % et plusieurs dépenses sont réduites ou suspendues[5], dont le financement de certaines agences publiques et du projet « Vision 2030 », la clef de voûte des réformes économiques de Mohammed ben Salmane pour réduire la dépendance aux hydrocarbures. Le ministre a ajouté que l’État pourrait perdre la moitié de ses recettes pétrolières et devra lever 55,250,000,000 EUR pour combler le déficit. La banque d’investissement saoudienne Jadwa estime quant à elle que l’endettement nécessaire pour compenser les pertes de revenu pourrait atteindre 103,000,000,000 EUR. La décision prise par la compagnie pétrolière publique Saudi Aramco de remonter son prix officiel de 1.4 USD/bbl a surpris la plupart des observateurs et soulignent la pression économique intense que le royaume subit.

Les mesures de rigueur prises par le gouvernement et l’effet de la crise sanitaire pèsent sur la santé et la qualité de vie de la population, de plus en plus dubitative face aux dépenses somptuaires des dernières décennies, à une époque où le cours du pétrole était élevé et où les pays limitrophes constituaient des réserves. La décision prise en début d’année par le fonds souverain d’investissement de racheter le club de football anglais Newcastle United pour 340,000,000 GBP avait déjà fait couler de l’encre dans les deux pays. La mauvaise gestion des affaires a plongé le royaume saoudien dans sa première crise existentielle depuis sa fondation en 1932. L’investissement de masse dans des infrastructures excessives telles le projet de centre financier King Abdullah a considérablement placé le budget saoudien en constant déficit. Neom, une ville-nouvelle intelligente de 26,500 km2 à la frontière de l’Égypte, la Jordanie et Israël au point septentrional de la mer Rouge, dans le golfe d’Aqaba, devait voir le jour en 2025 pour un coût estimé à 462,000,000,000 EUR[6]. Le projet qui devrait comprendre des voitures volantes ou une lune artificielle, jugé ridicule par tous les observateurs, sera un échec de l’aveu du prince héritier lui-même, qui a concédé que peu de gens investiraient dans l’entreprise. Le mirage d’un Shenzhen saoudien robotisé et exclusivement alimenté par les énergies renouvelables, qui ne doit devenir rien de moins que la ville la riche du monde en 2030 selon le gouvernement, a elle aussi provoqué une rare colère de la part des locaux. La révolte a conduit à l’exécution d’un citoyen saoudien refusant de céder sa terre, Abdul Rahim al Howeiti, et l’arrestation de sa famille[7]. Cette réponse musclée de la part du pouvoir a de plus en plus de chances de déclencher une vague d’indignation dans l’ensemble du pays, a fortiori si les diverses aides sociales et avantages dont profite la population viennent à être suspendus.

Le centre financier King Abdullah, un projet immobilier de 7,100,000,000 EUR censé accueillir les membres du G20 en 2020. Le projet a été souvent cité comme exemple de dépenses inconsidérées, les tours demeurant pour la plupart vides.

La situation est d’autant plus sérieuse que le royaume ne dispose d’aucun levier monétaire. Comme le dinar bahreïni (BHD), le dinar jordanien (JOD), le rial omanais (OMR) et le rial qatari (QAR)[8], le rial saoudien a un régime de conversion fixe contre le dollar américain en 1986, et n’a pas la possibilité d’organiser sa dévaluation. Le principe d’incompatibilité de Mundell veut qu’un gouvernement ne puisse pas avoir en même temps un régime de change fixe, une liberté de circulation des capitaux et une politique monétaire autonome. Les monarchies pétrolières doivent dès lors opter soit pour l’abandon de la souveraineté monétaire, soit pour le contrôle des capitaux. Comme il est difficile et dangereux pour une nation fortement intégrée dans la mondialisation de limiter les flux financiers et que la politique monétaire, c’est-à-dire la capacité de fixer les taux d’intérêt, a un effet assez faible dans les économies où l’industrie bancaire est peu développée – la société est peu concernée par les taux d’intérêt des banques – ces pays optèrent tous pour une certaine passivité monétaire, et leurs banques centrales suivent scrupuleusement la même politique que celle des États-Unis. Cette situation peut conduire en période de crise à une forte inflation, un gros déficit et une croissance aléatoire. Une telle menace demande la constitution de vastes réserves de devises étrangères, un trésor de guerre dans lequel puiser en cas de cours du pétrole faibles[9].

La récente charge menée contre la Russie, un titan économique et militaire, révèle l’ébauche d’une nouvelle monarchie volatile, instable, irresponsable et très excessive dans ses réponses diplomatiques et militaires. L’entente tacite négociée en secret le 14 février 1945 entre Franklin D. Roosevelt et le roi Abdelaziz ibn Saoud qui assure la sécurité de la maison Saoud en échange d’un accès préférentiel au pétrole et son acquisition en dollar américain a déjà été mise à mal en 2014, quand le jeune prince Mohammed ben Salmane, sans aucune expérience des affaires pétrolières, a vainement tenté de détruire l’industrie du pétrole de schiste aux États-Unis. Le pétrole de schiste, bien que plus répandu que le pétrole conventionnel, est significativement plus coûteux à extraire et a longtemps été considéré comme un produit sans avenir, dont seuls le gouvernement des États-Unis, au travers d’un programme du département de l’énergie de 2005, et quelques entreprises comme Shell cherchaient à augmenter la rentabilité[10]. Entre 2010 et 2016, porté par un cours élevé des hydrocarbures, le secteur a cependant optimisé et rentabilisé la production, et fait des États-Unis le premier producteur mondial en 2018, puis l’an suivant un exportateur net, titre perdu en 1949. Conscient du coût de production important – un prix de 80 bbl/USD était alors le seuil de rentabilité – et de la menace posée par une grande autonomie énergétique des États-Unis, Mohammed ben Salmane a mené une charge agressive et chaotique contre le pétrole de schiste en abreuvant le monde de son propre produit. La charge s’est soldée par un retour de flamme, les producteurs du bassin permien au Texas parvenant à réorganiser leur production pour baisser le coût de production à seulement 30 USD/bbl, encaisser l’attaque et même accélérer le développement technologique pour augmenter leurs marges. En plus d’avoir menti et plongé dans l’embarras le reste de l’OPEP, qui a collectivement perdu 415,000,000,000 EUR selon l’agence internationale de l’énergie, Riyadh a été contraint de drainer ses réserves pour maintenir sa monnaie à flot. Ses réserves de 743,986,306,000 USD au 31 août 2014 sont tombées à 472,192,560,000 USD au 31 mars 2020.

Pour maintenir ses finances publiques, dangereusement asséchées par une inconsciente prodigalité, Mohammed ben Salmane a émis de la dette et décidé de faire rentrer en bourse une partie de Saudi Aramco, dont l’introduction en bourse a été notoirement bâclée. Sur le plan domestique, le clan royal s’est historiquement appuyé sur deux bases, en premier lieu le pacte conclu en 1744 avec Mohammed ben Abdelwahhab[11] puis ses successeurs et le clergé wahhabite, et ensuite la rente pétrolière, qui permet notamment d’acheter la sécurité américaine pour éviter d’armer sa propre population. Cette dualité a également été mise à mal. Le gouvernement n’a pas hésité à arrêter des dignitaires religieux et retirer au clergé son pouvoir de police[12] au moment des vastes purges politiques. Certains des princes et ministres mis en prison détiennent un pourcentage notable de grandes entreprises occidentales comme Apple, Citigroup, Twitter et Century Fox, alimentant l’inquiétude du milieu des affaires quant à la stabilité du royaume. La crédibilité du prince, qui a longtemps souhaité se donner un visage réformiste, a été entachée par une approche belliciste du moindre conflit. Les erreurs politiques telles que la guerre au Yémen, le meutre du journaliste Jamal Khashoggi, la prise en otage du premier ministre libanais Saad Hariri ou encore la tentative de siège du Qatar contribuent à sévèrement détériorer l’image du royaume à l’étranger, et érodent dans le même temps toute impression de stabilité. Ce sentiment peut également contaminer sa propre population, dont la docilité durant le printemps arabe en 2011 a été achetée à prix d’or[13]. La tentative de Mohammed ben Salmane de s’assurer la loyauté de la garde nationale en retirant à sa tête le prince Moutaïb ben Abdallah, deuxième principal prétendant au trône, et en l’incluant dans la purge de 2017 a considérablement dégradé sa mainmise sur les principales forces militaires nationales. L’organisation, souvent considérée comme une garde prétorienne contemporaine, a une structure tribale et compte une large portion de la tribu bédouine des Howeitat, dont est membre l’opposant à la ville-nouvelle Neom assassiné le 16 avril.

Cette dernière offensive contre la Russie, une nation solide et trois fois plus riche que l’Arabie saoudite en pleine crise sanitaire peut définitivement achever la crédibilité de Mohammed ben Salmane et condamner son avenir politique national, mais aussi la puissance et la prééminence du pays sur la scène internationale, y compris au sein de l’OPEP. Le sentiment anti-arabe qui gagne les deux chambres de la législature américaine pourrait atteindre le bureau ovale, où dort une vieille loi, le No Oil Producing and Exporting Cartels Act, qui pourrait relever l’immunité des membres de l’OPEP et permettre la mise en accusation de Saudi Aramco pour violation des règles de concurrence, ainsi que le gel de tous les avoirs, comptes bancaires et actifs saoudiens sur le sol des États-Unis, et ce tout en autorisant le gouvernement à fixer des limites de prix comme le fait Riyadh[14]. Georges W. Bush comme Barack Obama avaient refusé de signer la loi. Leur successeur pourrait ne pas avoir ces scrupules.

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[1] Kelly, Stephanie. Oil Plunges 25%, Hit by Erupting Saudi-Russia Oil Price War. Reuters, 8 mars. 2020.

[2] Andrianova, Anna. Putin’s Budget Has Lowest Break-Even Oil Price in Over a Decade. Bloomberg, 22 août 2019.

[3] Al Shurafa, Sara. COVID-19: Saudi Arabia Reports 1,912 New Cases, 9 Deaths. Gulf News, 11 mai 2020.

[4] Rial saoudien.

[5] Saudi Press Agency, Mesures supplémentaires pour faire face à l’impact financier et économique du coronavirus, 11 mai 2020.

[6] Martinet, Laurent. Neom, un projet fou pour inventer “l’avenir de l’humanité”. L’Express, 26 octobre 2017.

[7] La mort d’un citoyen opposé à un projet de MBS fait scandale, RFI, 17 avril 2020.

[8] Le dinar koweïtien (KWD) a choisi un panier de devises dont la composition est secrète, mais où le dollar américain tient une place significative.

[9] Sur le régime monétaire des pays du golfe, ses avantages et ses contraintes, Pinto, Luiz. Sustaining the GCC Currency Pegs: the Need for Collaboration. Brookings Doha Center, 2018.

[10] Downey, Morgan. Oil 101. Wooden Table Press, 2009.

[11] « This oasis is yours, do not fear your enemies. By the name of God, if all Najd was summoned to throw you out, we will never agree to expel you […] You are the settlement chief and wise man. I want you to grant me an oath that you will perform jihad against the unbelievers. In return you will be imam, leader of the Muslim community and I will be leader in religious matters ». Al Rasheed, Madawi. A History of Saudi Arabia. Cambridge University Press, 2002, p. 17.

[12] Hubbard, Ben. Saudi Prince, Asserting Power, Brings Clerics to Heel. The New York Times, 5 novembre 2017.

[13] Broomhall, Elizabeth. Arab Spring Has Cost Gulf Arab States $150bn. Arabian Business, 8 septembre 2011

[14] Watkins, Simon. Trump Could Use “Nuclear Option” to Make Saudi Arabia Pay for Oil War. Oilprice, 27 avril 2020.

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