Ecce homo

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Voilà bien quelques années que le sujet paraît s’agiter dans les médias, entre deux phases plus ou moins longue de sommeil. Nous aurions tort de croire que le transhumanisme serait le fruit de la dernière décennie : il n’est que l’expression neuve d’un projet vieux comme la Modernité. Rien n’en sort qui n’ait sa racine et sa justification philosophique dans le projet des Lumières. Quelques prophètes nous annoncent l’émancipation finale, mais il est à craindre que cette poudre aux yeux nous conduise à la dernière des aliénations.

 

Tour de table

Les promesses du transhumanisme sont-elles mirobolantes ? Faut-il en redouter les excès ? Sont-elles viciées de nature, comme entachées du caractère de l’utopie ? Détrompons-nous. Ce que promet le transhumanisme, dans ses versions les plus excessives, n’est peut-être qu’une diversion, un miroir-aux-alouettes, utile pour éloigner des yeux que notre monde, déjà, s’est abîmé dans les excès de la modernité – nous y reviendrons. La tentation est grande de considérer le transhumanisme comme un prolongement de l’humanisme. Autrefois, on utilisait ce terme pour désigner l’éducation qui s’organise autour de l’étude des auteurs anciens, grecs et latins, par opposition au philanthropisme qui mettait l’emphase sur l’étude des savoirs pratiques et sur l’éducation physique. Ce n’est que plus tard que le mot prit un sens nouveau, pour désigner le mouvement intellectuel et culturel qui prit son essor à la Renaissance ; des qualités ont alors été associées à l’humanisme : valeur éminente de l’être humain et de son rôle dans le monde, libération des esprits vis-à-vis de tous les dogmes, promotion de la pensée la plus libre, la plus rationnelle et la plus critique.

L’humaniste ne reçoit ses normes et ses lois ni de la nature des choses, ni de Dieu, mais il les conçoit et fonde lui-même « à partir de sa raison et de sa volonté » (p168). Bien des humanistes de la Renaissance ne correspondent pas à cette définition. L’étude des anciens ne devait pas permettre l’émancipation des hommes de l’autorité divine, mais leur donner accès à une meilleure compréhension de celle-ci. C’est plus tard que l’humanisme devint une parodie de lui-même, fausse glorification de l’homme, rapidement mâtinée des discours les plus dépréciateurs, comme si l’humaniste était ce philosophe tordu entre l’exaltation des libertés humaines et le ridicule trivial des origines de l’homme. Il n’y a là aucune contradiction, mais deux points de vue complémentaires qui se nourrissent l’un et l’autre, puisque la supériorité de l’homme n’est alors reçue ni de Dieu, ni de la nature, puisqu’elle est acquise par son éducation et son ingéniosité. Diderot a posé dans l’Encyclopédie le dogme de cet humanisme moderne : « l’homme est le terme unique d’où il faut partir et auquel il faut fout ramener. » Fi de la vie intérieure, fi de la transcendance ! Même la tutelle de la nature est écartée, chez Diderot : « abstraction faite de mon existence et du bonheur de mes semblables, que m’importe le reste de la nature ? » L’humanisme d’alors est un projet d’accomplissement de l’être humain, pour l’avènement d’une société où domine la raison. Cette vision du monde fera le lit du transhumanisme, puisque l’homme est exalté pour lui-même, en lui-même, sans référence à rien d’autre pour fonder les normes, les lois. Toutes les prescriptions ont leurs origines dans la volonté narcissique d’un homme des Lumières vécu comme son propre fondement.

Le projet de Francis Bacon, dans son Novum Organum en 1620, prépare même le terrain des merveilles que la nature maîtrisée offrira aux hommes : prolonger la vie, retarder le vieillissement, augmenter la force et l’activité, augmenter et élever le cérébral, euphoriser les esprits, les mettre en bonne disposition, métamorphoser des corps en d’autres corps… La liste s’allonge. Les Lumières ont vu en Francis Bacon un précurseur, sorte de navire brise-glace dans les ténèbres de la plus froide ignorance, du plus terrible obscurantisme. Le progrès des sciences, d’une certaine manière, devint l’idole nouvelle, celle qui justifiait qu’on abattit toutes les autres. Mais ce veau d’or est toujours debout. Renan écrira même : « ma conviction intime est que la religion de l’avenir sera le pur humanisme »[1], et cet humanisme, déjà chez Renan, est un transhumanisme, comme nous aurons l’occasion de l’exposer. Il est tout à fait opportun, aujourd’hui, d’observer la continuité philosophique et morale entre le projet des Modernes et le projet transhumaniste. Comment en serait-il autrement ? Le progrès est conçu comme un horizon, il ne souffre aucune limite. La frontière est hostile à cette vision du monde, qui n’est pas celle de Prométhée, mais celle d’Icare. Ne nous y trompons pas. Fils de Dédale et d’une esclave, Icare mourra des inventions de son père qu’il utilise sans écouter les avertissements paternels.

« Je te préviens, Icare, mène ta course à la hauteur moyenne, vole entre les deux… » Emprisonné dans le labyrinthe avec Dédale, Icare réussit à s’évader avec l’aide de Pasiphaé et grâce aux ailes que Dédale lui a faites, fixées avec de la cire sur ses épaules : il s’envolera au-dessus de la mer. Malgré tous les conseils de prudence, Icare s’élève de plus en plus haut, toujours plus près du char d’Hélios. La cire s’étiole et fond, voilà Icare précipité dans la mer. Image des ambitions démesurées de l’esprit, Icare est le symbole de l’intellect qui se fait insensé, de l’imagination perverse. Nos transhumanistes ont ici leur saint patron, personnification mythique de la déformation de l’esprit, sentimental et vaniteux ; la tentative insensée d’Icare porte la nervosité de l’esprit au degré de maladie psychique : c’est la folie des grandeurs, la mégalomanie qui s’exprime dans la démesure, la témérité, quand sont doublement pervertis le jugement et le courage. Cette vision dévoyée est remarquable en ce qu’elle a essaimé, ruisselé de tous les côtés de l’arène politique. « L’espèce humaine, figée en homo sapiens, entrera à nouveau dans une phase de transformation radicale, et s’appliquera à elle-même les méthodes les plus complexes de sélection artificielle et d’entraînement psycho-physique… l’homme se haussera à un niveau plus élevé, il créera un type biologique et social supérieur ou, si vous voulez, un surhomme. »[2] Vous ne lisez pas un auteur nazi du XXe siècle, vous ne lisez pas Hugo de Garis, ce chercheur australien qui prévoit la guerre entre les trois camps à venir[3], vous lisez Léon Trotsky. Nous nous attacherons à caractériser la séduction qu’exerce la promesse transhumaniste, pour mieux détailler sa véritable nocivité : s’émerveiller ou s’épouvanter du futur promis est vain, la plupart des grands projets ne se réaliseront jamais ; ils ne sont là que pour captiver notre attention, pour détourner nos yeux de ce qui est en cours. Lisons plutôt Les Particules élémentaires : « Placé en dehors du complexe économique-industriel, je ne serais même pas en mesure d’assurer ma propre survie : je ne saurais comment me nourrir, me vêtir, me protéger des intempéries ; mes compétences techniques personnelles sont largement inférieures à celles de l’homme de Néanderthal. »[4]

Allégorie de la caverne de Platon, Jan Saenredam, 1620.

Memento cita mors venit [5]

Pourquoi sommes-nous si sensibles aux délices du progrès ? Entendons ce qui nous est promis : la mort de la mort. Cette promesse, étrangère au monde des anciens, exerce sur nous comme un charme magique, puisque les conditions matérielles de nos existences ont été adoucies jusqu’à l’excès, tandis que la face visible de la mort s’est éloignée de nos yeux. Nous ne la voyons plus, nous ne la côtoyons plus. Les cimetières et les abattoirs sont des lieux que nous ne fréquentons plus, et comment pourrait-il en être autrement ? Les morts n’ont aucune place parmi nous, nous les avons chassés pour éloigner de nos yeux ce qui pourrait troubler la quiétude de nos consommations. Nos quotidiens saturés de projets et de progrès souffrent peu la présence insolente et grave de la mort, car celle-ci est devenue une monstruosité. Cela s’explique : le progrès se caractérise par la potentialité de l’infini, il ne devrait avoir de fin. Nous sommes parfois las de vivre, mais nous ne sommes jamais comblés de vivre, puisque de toutes façons, les savoirs et les progrès ont toujours quelque nouveauté à nous offrir. C’est le discours de la modernité. Tout est toujours provisoire, plus rien ne saurait être définitif : le progrès est à l’image de la richesse, il ne connaît aucune fin, et l’homme moderne n’est jamais complet, puisqu’il est toujours susceptible d’être augmenté.

La mort n’a aucun sens, dans le vocabulaire de cette modernité qui la fuit, comme l’avait pressenti Max Weber : « parce que la mort n’a pas de sens, la vie de l’homme civilisé comme telle n’en a pas non plus, elle qui précisément, du fait de sa progressivité insensé, fait de la mort un événement absurde »[6] ; apparaît alors le rêve d’une victoire technologique sur la mort, et ce rêve entraîne le rejet des sagesses religieuses ou philosophiques, car celles-ci accordaient une place importante à la finitude, à l’achèvement. Notre temps se caractérise par le désert de foi, d’idées et de pensées que nous traversons et ce ne sont plus nos âmes qui errent, mais nos corps boursouflés de toutes ces gourmandises qui nous éloignent de la vie intérieure. Qu’en reste-t-il, sinon l’écho sinistre ? Triompher de l’emprise de la mort donnera sens à la vie de l’homme, nous dit-on, puisque l’homme sera alors le maître définitif de son potentiel et pour l’éternité. « Le premier homme qui vivra mille ans est déjà né » ! C’est ce qui se raconte et la communion s’organise.

Mille ans ! Le choix du nombre n’est pas anodin. Ce nombre est inscrit dans nos mémoires, il agit comme un déclencheur et résonne à nos oreilles avec toute la force d’une liturgie. Il possède une signification paradisiaque, puisqu’il est le nombre de l’immortalité du bonheur : l’arbre de vie, les justes vivent mille ans ; Adam aurait dû vivre mille ans ; « mille ans sont comme un jour », chante le Psaume (2 Pierre III, 8) ![7] C’est à une parousie singulière que nous convient les promoteurs du transhumanisme, puisque le règne du Messie doit durer mille ans, dans un royaume offert aux justes avant l’extinction du monde. L’Église catholique a condamné comme hérétique cette interprétation littérale, mais avec saint Augustin les Pères de l’Église ont vu dans ce nombre « l’ensemble des générations et la perfection de la vie ». Nous le mesurons donc : ce millénarisme transhumaniste puise aux fondements symboliques de notre culture européenne et chrétienne. Cette musique caresse nos désirs, comme d’autres promesses venues flatter notre confort : nous serions les dernières générations à mourir, à souffrir des maladies, à subir l’inconfort de notre corporéité. Bientôt, nous serons tous immortels, quand la mégalomanie aura ses soutiens technologiques.

Cette guerre faite à la mort sécularise le pari pascalien : l’enjeu est tel que nous ne pouvons renoncer, que nous devons consentir à tout. Les grands de l’Internet ne soutiennent pas le mouvement transhumaniste sans raison : s’ils favorisent son expression et soutiennent sa crédibilité, c’est pour mieux faire accepter leurs prédations au public qui laisse ces faux rois régner, pourvu qu’ils soient les nouveaux thaumaturges. Google te touche, Google te guérit – ou te guérira bientôt. Il n’est pas anodin que Mark Zuckerberg et sa femme Priscilla Chan ait fondé la Chan Zuckerberg Initiative : l’une des ambitions de cette entreprise est de « guérir, prévenir ou gérer toutes les maladies » d’ici la fin du XXIe siècle. Il y a là une vieille ruse de guerre, comme le signifiait Jacques Ellul : « on simule une grande attaque, avec trompettes et lumières, de façon à attirer l’attention des défenseurs de la citadelle, cependant que la véritable opération (creusement d’une mine par exemple) se situe tout à fait ailleurs et se déroulement autrement. »[8] Nous entendons parfois ceux que les prévisions les plus extravagantes séduisent et ceux que ces mêmes promesses effraient ou répugnent.

La ruse fonctionne à sa manière sur les uns et sur les autres, puisque chaque fois l’attention est polarisée sur des leurres, sur des distractions : on concentre le regard où rien n’advient, pour laisser dans l’ignorance ce qui déjà est. Puisque les métamorphoses de notre condition sont à venir, celles qui ont déjà opéré ne méritent plus qu’on s’y intéresse : à quoi bon questionner le présent, à quoi bon s’inquiéter de ce qui revêt des allures rassurantes en comparaison de ce qui arrive ? C’est le piège tendu aux plus angoissés. Toute la propagande en faveur du monde qui vient n’est là que pour faire accepter le monde qui est. Tant que les cyborgs ne sont pas encore là, pourquoi redouter ce monde qui s’abîme dans les écrans, qui s’offre à Google sur un plateau ? Tous les dispositifs de contrôle, d’observation, de régulation, de supervision et de management apparaissent bien fades et pourtant, ils sont là, ils progressent, sans susciter les inquiétudes, les critiques et la répulsion qu’ils devraient inspirer. Ce que nul n’aurait accepté d’une quelconque dictature, tous l’accepteront des grandes multinationales au nom de l’espoir d’une mort différée, écartée de l’existence, rendue à l’oubli. Ceux qui approuvent les promesses du transhumanisme et ceux qui les combattent, bien souvent, situent leur combat dans le futur et cette attitude est comparable à celle de ceux qui veulent attaquer les fantômes, les spectres, pour rejouer les batailles du passé. Cette attitude est une fuite, comme si le présent, le réel était trop détestable : il est bien plus facile d’embrasser l’irresponsabilité, pour lutter contre ou pour le futur, sans mesurer les chantiers du présent, qui se construisent malgré nous.

Le vent l’a porté dans son ventre, Michael Malter, 1618.

Accipite otium cum servitio [9]

L’enjeu est actuel. Plusieurs des principales entreprises pharmaceutiques, comme Pfizer, Novartis ou Sanofi, ont trouvé des accords avec Google. L’alliance d’une extraordinaire capacité à collecter des données, à traiter cette masse et d’une impressionnante aptitude à pourvoir le tout-venant en produits adaptés à sa situation, sur la base des corrélations établies à partir de ces données, est une nouveauté lourde de conséquences. Qui sait aujourd’hui que Verily, la filiale santé de Google, a débuté en 2017 le suivi d’un groupe de 10 000 personnes, dont le génome sera séquencé, et qui seront surveillés pendant au moins quatre ans, notamment par une « montre d’étude » pourvue de capteurs, portée en permanence par les participants ? Des tests, en grand nombre, des mesures, tout aussi nombreuses, seront effectués, tandis que le cadre et le mode de vie de ces participants seront minutieusement observés. L’objectif est simple : cartographier la santé humaine, pour mieux comprendre les transitions entre bonne santé et maladie, pour identifier les facteurs de risque additionnels pour les troubles pathologiques et les marqueurs avant-coureurs de ces pathologies, afin de prévenir leur déclenchement. C’est l’existence dans son intégralité qui s’offrira à la préoccupation permanente autour des questions de santé, quand la bonne santé se caractérise normalement par l’état où la santé n’est guère une préoccupation. Comment résister aux promesses de cette constante vigilance ? La santé, sous totale et permanente surveillance, devient ainsi un enjeu social, car celui qui refuse d’intégrer la cohorte des moutons protégés et surveillés devient la brebis galeuse qui met en péril l’ensemble du troupeau.

Parce qu’elle devient un objet de préoccupation toujours plus grande, la santé entraîne des dépenses au diapason des promesses de l’Organisation mondiale de la santé qui, dans le préambule de sa constitution, précise que « la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité » ! Cette définition est ambitieuse et si nous devons la suivre assidument, alors nous devons convenir qu’aucun être humain n’est tout à fait en bonne santé et qu’il convient de préparer des traitements toujours plus invasifs, et consentir à tous les sacrifices pour atteindre cet objectif. Qu’importe que l’individu soit complètement dépendant de ceux qui recommandent, fabriquent et délivrent les traitements pour ses maux, pourvu qu’il soit bercé par la promesse d’un état de complet bien-être physique, mental et social, pourvu qu’il communie dans l’espoir que la mort s’éloigne de lui pour toujours. Toutes les insatisfactions personnelles doivent trouver des réponses thérapeutiques : la rhétorique de l’augmentation ne sert pas une autre cause et même elle dissimule ce qui s’apparente plutôt à une soustraction, quand l’approche politique et philosophique de ces questions est reléguée loin derrière les seules approches économiques. Où est donc le politikon zoôn, l’animal politique, quand il efface le politique pour devenir, au nom du progrès, un animal surveillé, encadré, supervisé ? Cet animal choisit d’abandonner ses prérogatives politiques au nom du confort promis, par crainte de la mort, qui l’effraie tant comme, peut-être, le feu de Prométhée a effrayé les hommes qui le reçurent en premier.

Voulons-nous un exemple du suivi de nos hommes augmentés ? Nul n’ignore que la situation démographique du continent africain alimente l’immigration vers l’Europe, et s’il en est pour se réjouir, comme quelques économistes ravis par ces flux migratoires qui dynamisent la croissance et nourrissent la modération salariale d’un continent qui vieillit et s’enrichit, il en est d’autres pour redouter une réaction des autochtones, car ceux-ci semblent de plus en plus sceptiques quant aux délices supposés de la diversité et des mouvements de population. Quelques chercheurs ont donc travaillé à vaincre leurs réticences : « face aux tensions croissantes liées aux différences ethniques, religieuses et culturelles, il est urgent de concevoir des stratégies propres à favoriser l’intégration sociale des réfugiés au sein des sociétés caucasiennes. »[10] L’étude propose de s’en remettre à l’inhalation passive de l’oxytocine car cette hormone augmenterait la capacité des gens à s’adapter à des « écosystèmes sociaux en évolution rapide » et pour farfelu que semble ce résultat, l’étude n’en est pas moins publiée dans une revue sérieuse, et considérée avec attention par son public. Elle n’est pas isolée[11].

Voilà donc nos autochtones prévenus : ce n’est pas grave s’ils ont du mal à côtoyer les réfugiés, les immigrés, puisqu’il peut exister une pilule qui les aidera à s’adapter, qui fera d’eux des hommes augmentés, et donc plus ouverts. L’exemple n’est pas unique, mais il nous semble illustrer le point évoqué plus haut : l’homme qui s’augmente est l’homme qui cède sa prérogative politique, au profit du confort qui naît avec la servitude. L’intime n’est d’ailleurs pas à l’abri de ces interventions, puisque certains chercheurs ont fait ce constat et cette proposition : «  nous pensons que le temps est venu de ne plus se contenter de simplement décrire les systèmes mentaux impliqués dans l’amour, l’attachement et l’engagement, nous devrions maintenant songer à intervenir directement dans ces systèmes, pour tendre à l’amour une main secourable »[12] ; ils ont donc proposé des modèles pour le développement de produits médicamenteux susceptibles de régler, entre autres choses, l’instabilité croissante des couples. Là encore, il s’agit de contrôler les corps et les individualités par des dispositifs extérieurs : les facultés surhumaines que le transhumanisme fait miroiter aux individus, comme autant de moyens de réalisation de soi, sont en vérité des moyens donnés aux individus de s’adapter aux contraintes qui pèsent sur eux, pour les pousser davantage encore dans l’aliénation. Ce n’est donc pas tant l’émancipation devant la crainte suprême que le transhumanisme propose, mais plutôt un nouveau rapport au monde, où la lutte politique, philosophique et religieuse doit céder le pas devant la soumission médicale aux situations présentes. L’une des conséquences les plus sensibles de ce renoncement est l’artificialisation de la procréation. Puisque le corps humain sera imprégné, bientôt, de technologies intégrées, il semble aller de soi que la procréation elle-même suive ce mouvement – le seul os à ronger, pour les plus sceptiques, demeurant la vitesse des évolutions proposées. S’il s’agit de se prémunir de la mort, de se préserver des néfastes effets de la corporéité périssable, alors il est tout à fait logique d’intervenir directement sur le corps en formation pour le prémunir des tares génétiques les plus graves, mais aussi d’autres tares qui pourraient contrarier une existence heureuse, optimale, augmentée. C’est ainsi que la bonne intention – car il faut être cruel pour « laisser vivre » (sic) un enfant atteint d’une maladie génétique, dit-on – ouvre la voie à des considérations nourries de narcissisme, mais désormais acceptables – car il faut être cruel pour « laisser vivre » (sic) un enfant à la crinière auburn, dit-on. L’évolution des mœurs a suivi l’évolution des permissions légales, qui ont renoncé à toute autonomie devant l’évolution des techniques. L’augmentation est à la portée de l’homme, mais elle n’est qu’un leurre, et « l’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits »[13], nous rappelle Henri Bergson.

Le transhumanisme promet l’homme augmenté et d’une certaine manière, l’augmentation est en cours, mais elle est un mensonge séduisant, car l’homme n’est rien aujourd’hui, s’il n’est diminué. L’homme occidental est ratatiné de complexes, persuadé de son insuffisance. C’est un vertige étonnant, qu’un peu de recul historique permettra de mieux comprendre. Entre les grottes préhistoriques et le crépuscule de l’Ancien régime, l’homme et son monde ont certainement moins changé que depuis l’ouverture de l’époque industrielle. Autrefois, la majorité des êtres vivaient dans de petites communautés, éloignées les unes des autres. Chaque communauté vivait de façon autonome et sans connaître l’authentique autarcie, elles vivaient de leurs propres moyens et l’autorité centrale n’était qu’une ombre lointaine. Le monde connaissait moins les réseaux commerciaux et d’informations, et ces individus de l’ancien monde avait recours à des techniques conviviales, au sens donné par Ivan Illich[14] : une technique est conviviale quand elle augmente considérablement les capacités d’intervention de l’homme sur la nature tout en demeurant commensurables aux facultés de l’être humain et contrôlées par les communautés. La puissance limitée de ces techniques anciennes ne permettait qu’une maîtrise limitée de la nature – les techniques étaient alors maîtrisées, connues, familières. Avec la modernité, le monde a connu deux changements formidables : des techniques puissantes et sophistiquées se sont développées pour permettre un degré d’intervention de l’homme sur la nature autrement plus élevé ; les anciennes communautés se sont affaiblies puis effacées au profit des individus et des masses qu’ils composent. Comment aurait-il pu en être autrement ? Les plus impressionnantes technologies ont nécessité une organisation industrielle impossible à envisager à l’échelle communautaire : elles ne pouvaient apparaître qu’à l’époque des masses. Ces sociétés de la masse, justement, ne peuvent fonctionner et prospérer qu’à l’appui de ces technologies. Sans nier les bienfaits de ces métamorphoses, il convient de mesurer les pertes subies par l’humanité quand celle-ci a ouvert ses bras aux industries venues rendre nos vies plus agréables. Si nous parlons aujourd’hui d’anthropocène, c’est parce que l’activité humaine est la principale source de transformation de la Terre ; sans entrer ici dans la discussion écologique, qui mesure aujourd’hui la puissance d’intervention de l’homme sur lui-même ?

Le lion vert ou airain d’Hermès, Michael Malter, 1618

Mundus vult decipi, ergo decipiatur [15]

Ces techniques si favorables ont été le poison corrupteur à la source de toutes les diminutions et les premières pertes engendrées par cette modernité sont bien sûr les frustrations imposées aux instincts communautaires. Aujourd’hui, l’individu ne préexiste pas aux communautés parmi lesquelles il naît et se construit. De là ce paradoxe, souligné déjà par Durkheim : « On peut, sans contradiction, être individualiste tout en disant que l’individu est un produit de la société, plus qu’il n’en est la cause. C’est que l’individualisme lui-même est un produit social, comme toutes les morales et toutes les religions. L’individu reçoit de la société même les croyances morales qui le divinisent »[16] ; la division du travail est pleinement responsable, puisqu’en rendant chaque individu plus dépendant que jamais de la société, elle a aussi rendu cet individu bien moins conscient de cette dépendance ! Ce ne sont plus les buts communs et les espérances partagées qui fondent la coordination des activités, mais l’organisation générale, servie par chaque individu à raison de ses intérêts particuliers et dans le respect de la loi. Freud et Hayek ont mis en lumière les tourments promis à ces individus qui ne se vivent plus qu’en tant qu’individus. Selon Freud, l’individu n’est que partiellement libéré, et il souffre de cette liberté partielle, puisqu’il souffre des règles qui pèsent sur lui, l’obligent à réprimer ses pulsions, sans qu’il lui soit permis de les comprendre – c’est dans la famille que subsistent encore les oripeaux de la communauté, alors c’est dans la famille que s’expriment ces difficultés. Selon Hayek, l’individu pâtit des instincts communautaires inscrits dans sa nature, qui demeurent comme à l’agonie, car inextinguibles et toujours insatisfaits. Les individus, même augmentés, ne vivent qu’avec difficulté l’émancipation et la liberté qui leur est donnée, ou qui leur est promise, conduit à la langueur, car il est impossible d’oublier ce milieu humain où l’espèce s’est constituée[17]. Le transhumanisme consacre les individus et se pose comme un antinaturalisme.

La rhétorique progressiste voudrait faire oublier ces fondamentaux, car l’humanité aurait fait en cent ans plus de progrès qu’elle n’en fit en plusieurs millénaires. « C’est mieux maintenant, ce sera mieux demain ! » Tel est le credo transhumaniste. Les progrès se mesurent peu à la liste impressionnante des inventions, des techniques et des technologies, car un événement chasse l’autre, ils se mesurent bien davantage à l’impressionnante nécessité de s’en remettre, dans tous les aspects de nos vies, à la machinerie matérielle et sociale des temps présents. Souvenons-nous des paroles de l’ancêtre : « j’ai ma charrue, ce champ me nourrira pour un an, et pour un an encore. » Qui peut en dire autant, parmi les habitants enfermés dans les grandes villes, qui sont à un placard vide de la famine ? Ces individus saisissent parfois le vertige de la situation et trouvent un dérivatif dans les stages de survie, mais n’est-ce pas dérisoire ? Jamais nous n’avons été à ce point impuissants et impotents quand, réduits à nos seules forces, nous nous observons. Nos facultés naturelles, non cultivées, ont décru. Pourquoi développer le sens de l’orientation, quand un assistant de navigation (GPS) est là pour nous guider dans notre environnement ? Pourquoi développer notre mémoire, quand n’importe quel enregistrement est là pour se substituer à notre effort ? Précisions, s’il est nécessaire, que nous n’entendons pas faire le procès de toutes les techniques, nous entendons simplement mettre en garde contre la divinisation de la technique, et pour cause : l’organisation générale de nos sociétés réduit ce que nous pouvons accomplir sur nos capacités propres à rien ou presque. Qui sait aujourd’hui concevoir un ordinateur, du début à la fin de la conception, sinon quelques spécialistes, eux-mêmes parfois trop spécialistes pour ne pas nécessiter la collaboration d’un pair à cette fin ? Par ailleurs, lorsqu’un nouveau dispositif apparaît sur le marché, le doux commerce ne manque pas de vanter les possibilités nouvelles offertes à la chanceuse clientèle qui se saisira de l’occasion pour acquérir, le plus vite possible, la technologie nouvelle. Mais qui prévient l’individu qu’il verra disparaître ou neutraliser des savoir-faire, d’anciennes ressources, quand le dispositif sera répandu parmi les masses ? Les nouveautés ne s’ajoutent pas souvent aux anciens possibles, elles les remplacent. Un exemple anodin mais simple : les hommes, dans le temps, n’avaient pas besoin de plus, pour se déplacer, que la marche ; aujourd’hui, celui qui n’a que ses jambes est très certainement promis à l’extinction sociale. Ce n’est pas que nous « pouvons » aller plus loin avec la voiture, c’est que nous « devons » aller plus loin. Le mouvement est général, inquiétant : les humains n’ont plus les moyens de subvenir par eux-mêmes à leurs besoins, ils doivent acquérir, acheter et s’en remettre à des objets, à des services. Or, la plupart des objets que nous achetons, nous ne saurions les faire nous-même : celui qui fait usage d’un objet ne sait rien de sa fabrication. Nous ne possédons rien, sinon la prérogative d’être livré, d’où la nécessité d’être connecté au réseau en dehors duquel subsister devient toujours plus difficile. Ces objets nous possèdent bien davantage.

Nous gagnons en autonomie vis-à-vis des autres, mais nous perdons notre indépendance à l’égard du système général de la production ; ce fruit maudit de la modernité abaisse la dignité de l’homme, et le vocabulaire se fait le complice de la grande dissimulation. Quand on nous dit que l’homme sait désormais manipuler la matière à l’échelle de l’atome, on oublie de préciser qu’il s’agit d’une douce métaphore, pour flatter notre goût de la nouveauté, des mystères et de l’esbrouffe, car aucun homme n’est capable d’un tel exploit, et tous les hommes ne le pourraient encore, quand même ils auraient accès aux outils pour le faire. L’homme n’a jamais été autant atomisé et jamais on n’a parlé autant d’humanité, de genre humain, de vaste groupe d’appartenance qui jouirait collectivement de tous les progrès venus faussement « augmenter » l’être. Il n’est d’ailleurs guère étonnant que le fossé se creuse toujours plus entre ce que l’homme sait faire individuellement et ce que l’appareil productif réalise. L’humiliation, pour l’individu, n’en est que plus terrible. Comment ne pas être frappée d’une honte toute prométhéenne, au constat que les machines sont plus puissantes, quand on nous donne à voir leurs performances comme l’amplification des capacités humaines ? Le sentiment d’infériorité de l’homme est nourri, entretenu, il est devenu même un enjeu de commerce et cette comparaison, qui mortifie l’homme, flatte le consommateur que séduisent les promesses les plus farfelues. La modernité devait rendre le monde plus agréable aux hommes, mais il semble qu’elle rende l’homme de moins en moins adapté au monde.

L’homme diminué n’est pourtant pas une sorte de vice caché. Francis Galton écrivait à la fin du XIXème siècle : « il est désormais devenu tout à fait nécessaire d’améliorer le type de l’espèce humaine. Le citoyen moyen est trop grossier pour les tâches quotidiennes de la civilisation moderne »[18] ; ils sont donc toujours plus nombreux, les exclus, les inadaptés, les bizarres, tandis que les inclus et les conformes doivent consentir des efforts nouveaux pour demeurer inclus et conformes. Nous ne connaissons pas la société des loisirs, mais la société de la fatigue. L’entêtement est caractéristique : le chemin proposé et suivi est le bon, quand l’intuition qui fait croire à une impasse n’est qu’un leurre, qu’un surcroît de nouveautés viendra disperser. Mesurons cette affirmation : « les sciences, la technologie et l’innovation ont la capacité de changer la donne pour relever pratiquement tous les défis mondiaux les plus urgents » ; il s’agit d’un discours de propagande, tenu par une institution d’envergure planétaire, l’Unesco, mais qui suspecterait l’organisme d’insouciance ? En 2017, l’Assemblée nationale française a repris ces formules dans sa « résolution sur les sciences et le progrès dans la République », dont le contenu confine parfois aux plus grotesques incantations. La République a chassé de l’agora l’or et l’encens du catholicisme, autrefois ; désormais, elle y introduit les rouages et l’électronique de mythes nouveaux. Certains, à la suite du philosophe Hans Jonas, ont introduit dans la discussion un « principe de responsabilité » dont l’énoncé paraît raisonnable : s’abstenir de recourir à des technologies dont le déploiement expose à des conséquences de nature à conclure prématurément l’aventure humaine. Ce principe est largement ignoré et déconsidéré, quand il n’est pas simplement réfuté aux moyens des pires sophismes : nous avons le nez sur le présent, nous ignorons l’avenir lointain quand, dans bien des milliards d’années, la fin du soleil entraînera la destruction de la vie sur la Terre, nous ignorons en conséquence l’impérieuse nécessité de trouver pour les hommes des moyens d’assurer leur survie à très long terme. Ceux qui n’embrassent pas le credo du progrès sont suspectés de souhaiter la disparition de l’humanité, ainsi Gérald Bronner explique : « si l’on excepte l’hypothèse d’un sauvetage par une aide providentielle, le respect de l’impératif moral de sauver l’espèce ne peut être évidemment que technologique »[19] ; comprenez donc qu’il faut dès maintenant amplifier les dynamiques transhumanistes, même si elles sont calamiteuses, car un danger nous est promis, dans près d’un milliard d’années ! Il est donc permis de menacer aujourd’hui l’essence de l’homme, d’en diminuer la substance, et au nom de quoi ? Souvenons-nous de la prière adressée aux mythes technologiques par quatre anciens ministres français, consacrés comme oracles du monde qui vient : la science et la technologie sont « à travers la mise au point de nouveaux procédés et dispositifs de nature à améliorer les conditions de vie des hommes et de protéger l’environnement » ; que ces technologies nouvelles soient cause des ravages de l’environnement et de la personne humaine semble échapper à la sagesse de ces étoiles finissantes.

Le chevalier, la mort et le diable, Albrecht Dürer, 1513.

Impia sub dulci melle venena latent [20]

Ces ravis de la technique voient en Icare un précurseur, parce qu’ils ignorent le mythe et ce que les Anciens savaient : le désir vicié d’Icare l’a perdu ; les Modernes considèrent que l’échec d’Icare est dû au dysfonctionnement de son dispositif. Sognare di volare, tel fut le moteur des grandes audaces technologiques, nous dit-on, dans une grande mise en récit où le savant devient le bienfaiteur de l’humanité, parce qu’il apporte la réponse technique à une ambition séculaire. Mais l’homme est moins l’acteur des nouveautés technologiques qu’il n’en est désormais le client aliéné, qui s’équipe parce qu’il doit s’équiper, trop dépendant qu’il est des choses technologiques. Son corps est le terrain de jeu des nouveaux prophètes, des nouvelles promesses, et parce que les modes de vie contemporains nous disposent aux appareillages de toutes sortes, nous sommes individuellement plus sensibles à l’éclatement de notre personnalité, de nos facultés. Il est loin, ce temps où concevoir la moitié ou le tiers d’aucune âme ne se saurait concevoir. Nous sommes désormais des paresseux hyperactifs, nous nous livrons à de multiples occupations disparates, en même temps, tandis que notre identité se démultiplie en identités déstructurées par la pluralité des fonctions séparées. L’homme ancien ne saurait admettre aucune augmentation, sinon comme une excroissance qui déforme ; l’homme moderne n’a plus rien à déformer, puisque chaque augmentation ajoute à ses capacités : il n’est qu’une somme de fonctionnalités multiples. L’ajout constamment répété de nouvelles fonctionnalités apparaît comme souhaitable. Le transhumanisme ne propose pas autre chose et s’incarne dans la minutie d’un découpage du « vivant » en fonctions : chaque fonction peut être appareillée, augmentée, accompagnée d’un dispositif d’amélioration. Certaines prothèses détachables sont devenues indispensables : téléphones, cartes de crédit. Bientôt les prothèses intégrées seront devenues également incontournables, sous peine d’être l’homme diminué, l’homme déchu qui refuse ce qu’on lui propose pour lui faciliter l’existence – et ce qui devait n’être qu’un surcroît de confort devient bientôt une obligation menaçante. Le budget des ménages s’est accru de la part consacrée à la technologie, aux dépens de l’alimentation, part revue à la baisse, car la nourriture n’est qu’un accessoire, quand l’accès au réseau s’impose comme une nécessité. Malgré la promesse de l’extension des pouvoirs de l’individu, le transhumanisme porte en lui une exigence d’adaptation qui se construit au détriment de toute corporéité.

La régression s’accompagne d’une scission entre les tenants de l’augmentation, ceux qui entendent fusionner l’homme et la machine, et les tenants de la prudence, ceux que répugnent tout amalgame entre le vivant et l’artificiel. Il n’est que de voir le film que David Cronenberg a adapté du roman Crash de James Graham Ballard pour avoir un aperçu du monde promis par le transhumanisme. Si ce duo d’œuvres secoue notre bienveillant sommeil, c’est qu’il s’attaque moins au « futur possible » qu’au « déjà présent », pour en souligner les prémonitions, sans manquer de jeter aux yeux la réalité crue d’un monde où la raison s’efface devant le désir, dès lors qu’on se prend à rêver du futur transhumain. Les corps se disloquent, ils sont éclatés en divers lieux, fonctions et éléments mécaniquement ordonnés entre eux mais susceptibles de transformations, de changements, de transmutations. Ce qui se présente à nous comme l’au-delà de la condition humaine est en réalité un retour au primat des fonctions biologiques, séparées les unes des autres, isolées et réduites à l’état de capital qu’on peut faire fructifier, augmenter et thésauriser. Là est le mensonge : les avancées technologiques devraient conduire l’homme à dépasser sa condition naturelle, pour devenir le maître de lui-même, mais c’est la domination de quelques hommes sur de nombreux autres qui se prépare, comme on le pressentait déjà dans les années 1940 : « au moment de la victoire de l’homme sur la nature, on constatera que l’humanité tout entière est assujettie à certains individus, et que ces derniers sont eux-mêmes soumis à ce qui est purement nature en eux… la nature, qui ne sera plus entravée par les valeurs, règnera sur les maîtres du conditionnement et, à travers eux, sur toute l’humanité. »[21] En prétendant triompher de la matière, le projet transhumaniste abandonne l’humanité à la victoire totale de la nature. Voyants aveugles, ils promettent les implants rétiniens qui feront voir la nuit comme en plein jour, mais la vie intérieure leur est une étrangère et toujours invisible. Ils prétendent s’affranchir, par la technique, de toutes les déterminations naturelles, sans se rendre compte qu’ils sont en ce sens déterminés par les plus primaires pulsions, par les fantasmes les plus régressifs. Qu’importe, puisque la technologie fait reculer le principe de réalité devant le principe de plaisir ! Les apparences seront lisses et de plastique, mais sous le métal luisant seront autant de monstres immatures : l’artificialisation sans limite associera la machine à ce qu’il y a de plus archaïque en nous.  Nietzsche notait dans ses carnets : « Une ère de barbarie commence, et les sciences seront à son service »[22] ou encore « tout sert la barbarie qui vient, l’art aussi bien que la science ». Ceux qui prétendent confondre l’horizon du surhomme et l’horizon du transhumain n’ont rien saisi du premier et verront bientôt les aigreurs du second.

 

Homo homini lupus est [23]

La compétition semble être l’étincelle qui fit jaillir les feux de l’eugénisme et du transhumanisme. Lutter pour accéder à des ressources rares, ce serait le moteur de l’évolution, à en croire les commentateurs de la théorie de Darwin. L’être convoite la nourriture pour se maintenir vivant, le partenaire de l’autre sexe pour se reproduire. Vers la fin du XIXe et au long du XXe siècle, les élites en Occident ont nourri des inquiétudes devant le constat que les sociétés modernes enrayaient peu à peu les mécanismes de sélection : les plus faibles accédaient à la survie et à la descendance. Un tel malheur devait entraîner la dégénérescence de l’espèce, et nécessitait l’intervention de mesures eugénistes pour l’empêcher. La puissance publique devait se saisir de la question, puisque chaque nation devait ainsi affronter toutes les autres en prenant appui sur une population « taillée » de la meilleure des façons. L’eugénisme se fit aussi plus libéral, comme aujourd’hui, et les parents ont désormais le choix d’avoir un enfant armé « comme il faut » pour tenir son rang dans le monde, dans une société où la concurrence ne dit plus son nom mais s’exerce avec férocité. L’eugénisme contemporain est étatique et libéral à la fois : les administrations autorisent les techniques eugéniques, qui sont mises à la disposition des parents potentiels qui les choisissent librement. La compassion vient faire oublier que ce choix « de la raison », car il faut fuir les inégalités naturelles, valide une société de compétition et de rivalité sans limite. L’homme n’est pas augmenté librement, il doit s’augmenter, car il est avant tout homme compétitif, ou plutôt homme perdu dans l’arène de la totale compétition. Le transhumanisme se fait égalitariste et révolutionnaire, quand il prétend rendre accessibles à tous les hommes ces augmentations merveilleuses, pour que les plus faibles, les pauvres, puissent accéder aux richesses et aux conforts de la vie moderne. Il ne s’agit pas là de rendre le pauvre égal au riche en dignité, mais bien égal à celui-ci d’après des critères de confort et de bienêtre sécrété par le référentiel culturel de ces riches exécrés : l’aliénation de la gauche est ici sans espoir de retour, puisque le seul frein au transhumanisme béat serait la « vigilance démocratique », étant entendu que la science et la technique sauveront le genre humain des inégalités, des discriminations, des injustices sociales. Ce technoprogressisme doit profiter aux plus vulnérables – une lubie de bourgeois que les prolétaires ne comprennent guère. Certains en ont fait leur cheval de bataille : « la technologie et la démocratie sont les principales méthodes dont nous disposons pour améliorer la qualité de la vie »[24] et pour faire advenir un monde meilleur. Or, plus la technologie se complexifie, plus l’innovation se développe et augmente, plus la simplicité se marginalise et loin d’apporter des solutions aux problèmes du temps présent, la technique paraît en créer de nouveaux.

Une authentique réflexion sur l’accélération du temps paraît nécessaire. Sommes-nous réduits à devoir accepter, entériner, ce qui se fait sans le consentement collectif, systématiquement ? Prôner le progrès technologique sans limite et prétendre qu’il profitera à tout le monde, aux uns comme aux autres, aux faibles comme aux forts, parce que le « démocratie » lui assure une cohésion sociale et égalitaire, voilà une terrible illusion. Nous ne sommes pas loin de retrouver les divagations d’Ernest Renan : «  de même que l’humanité est sortie de l’animalité, ainsi la divinité sortirait de l’humanité… il y aurait des êtres qui se serviraient de l’homme comme l’homme se sert des animaux »[25] Celui qui fut une idole au panthéon de la IIIe République avait en tête que le progrès technologique assurerait la domination sur les masses turbulentes : la domination de l’esprit, de la raison était la fin choisie, alors il fallait des moyens d’une extrême férocité – mais peut-être fut-ce la séduction exercée par le désir d’user de ces moyens qui fit élire une fin si propre à les justifier. Renan anticipait même le prestige dont jouirait la science, et parce que « la supériorité intellectuelle entraîne la supériorité religieuse », alors il prédisait, chez les plus faibles, la « joie à se subordonner ». Ne retrouvons-nous pas là l’image du singe que les plus férus de transhumanisme ne manquent jamais de brandir à l’appui de leurs promesses ? Loin d’être une volonté de puissance, l’engouement pour le transhumanisme est un authentique désir de s’en remettre à la technologie, de s’abandonner à elle, d’abdiquer les possibles pour confier son corps et son âme à la domination de la technique – c’est un encouragement général à la passivité, puisque nous ne pouvons plus rien faire, ni endiguer le flot du progrès, ni même en décider le cours. La perte de contrôle n’alimente en rien la peur du transhumanisme, chez les plus convaincus : elle vient conforter leur conviction.

Quelques mirages accompagnent la promesse transhumaniste, comme la prétention du développement et de la croissance économique. Ce seraient-là deux objectifs essentiels de nos sociétés et l’homme augmenté s’inscrit comme l’acteur principal de ce théâtre d’ombres. Le développement économique, ici, est l’imagination perpétuelle d’une stratégie pour vaincre la tendance des hommes à imposer des limites à leurs objectifs, et donc à leurs efforts[26]. De la même façon que l’économique ne se met en place qu’à l’appui de la pauvreté, en créant la rareté et en définissant la pauvreté vécue comme condition de la croissance, la promesse transhumaniste s’installe en plaquant sur l’homme et son corps ces notions de pauvreté, de rareté, d’augmentation et de croissance. La nécessité exerce alors sa pression et devient le moteur de l’existence humaine : l’extension des nouveaux besoins achève l’édifice d’une demande de masse et les tabous traditionnels autour du commerce du corps sont vécus comme des obstacles irrationnels à l’augmentation, au dépassement, etc. Les croyances religieuses qui font du corps un temple sacré doivent être abattues, au nom de la croissance personnelle promise, vécue comme une sorte de droit nouveau pour tout individu. Tous deviendront d’ailleurs des égaux, nous dit-on, car le transhumanisme viendra remédier aux inégalités, en faisant de l’homme augmenté l’égal de son prochain, puisqu’il aura accès aux mêmes augmentations. Avec la modernité, la science a contribué à dépouiller la nature de ses fins, pour en faire un pur objet pour les sujets humains : ce mouvement de démoralisation du monde a permis toutes les prédations et toutes les transformations, dont l’homme devient aujourd’hui lui-même l’objet. Les Modernes ont vu dans la technique un outil pour aménager leur séjour dans le monde, dans la matière, et la technique s’est posée comme le « bien » moral à introduire dans un monde qui n’en connaissait pas l’existence. Contrôler la nature, c’est l’idée directrice en Europe depuis plusieurs siècles, et la bourgeoisie industrielle sut enrôler le reste de la société à sa suite, dans ce projet.

Mesurons les inconvénients d’une pareille attitude. La nature et l’homme sont aujourd’hui en passe de connaître une défiguration sans limites, si nous n’y prenons garde. Il est souvent opposé que nous bénéficions d’un « niveau de vie » sans égal historique, que le transhumanisme contribuera à l’accroissement de cet indice. Nous nous étonnerons que l’homme puisse si aisément s’en remettre à un indice, à une donnée statistique pour décider si sa vie est bonne ou mauvaise. Ces résultats sont aujourd’hui la récompense d’un gaspillage prodigieux de ressources naturelles. Interrogeons-nous : que laisseront derrière eux plusieurs siècles d’extravagance consumériste et industrielle ? L’homme traite son milieu avec bien peu de scrupules, pour étancher ses soifs singulières. Objectiver la nature a permis d’y régner sans partage, mais le règne est précaire : le maître bientôt dominera des ruines ; en détruisant les conditions d’une vie décente, il nourrit l’empire futur de l’indigence, de la nécessité. Spinoza critiquait déjà l’homme conçu « comme un empire dans un empire », soustrait aux lois générales du monde. Quelques siècles plus tard, nous lisions : « l’homme ne doit jamais céder à la folie de croire qu’il est réellement devenu seigneur et maître de la nature – comme la suffisance d’un demi-savoir l’incline à le penser. Il doit, au contraire, comprendre la nécessité fondamentale du règne de la nature et saisir combien son existence reste soumise aux lois de l’éternel combat et de l’éternel effort pour s’élever. Il sentira dès lors que dans un monde où les planètes et les soleils suivent des trajectoires circulaires, où des lunes tournent autour des planètes, où la force est à tout jamais seule maîtresse de la faiblesse, qu’elle contraint à la servir docilement ou qu’elle brise, l’homme ne peut pas relever de lois spéciales. »[27]

C’est la conclusion qu’on tire de la conception du monde enfermée dans la science : si les hommes ne sont pas tout à fait soumis à l’empire de la force, alors la nature ne l’est guère davantage, et réciproquement l’homme subit tout entier l’empire de la force, si la nature elle-même est le produit de cet empire. L’homme qui a donc vidé la nature de son intériorité et de son autonomie s’est vidé lui-même : les outils et techniques déployés pour asservir la nature peuvent servir à l’asservissement du genre humain. Le règne de l’homme a consacré un roi dissout dans l’objet de son règne, la nature, et la seule finalité encore possible est l’accumulation des moyens pour asseoir ce règne – les hommes deviennent des parties de ces moyens, d’où leur nécessaire augmentation. Le transhumanisme n’est en rien le produit bizarre de la modernité, il en est son aboutissement. Il est un avatar nouveau du traitement de la nature par les hommes. L’homme augmenté est une étiquette admirable, qui dissimule au mieux l’homme diminué par la technique, au pire l’homme dominé par elle. La frénésie de ceux qui chantent cette promesse doit pourtant nous alerter. Nous rappellerons avec Gustave Thibon que l’accélération continue est le propre des chutes plutôt que des ascensions[28].

 

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Bibliographie

Anders, Günther. L’obsolescence de l’homme tome 2 sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Éditions Fario, 2011.

Anders, Günther. L’obsolescence de l’homme tome 1 sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle. Éditions De L’Encyclopédie Des Nuisances, 2002.

Arendt, Hannah, et al. Condition de l’homme moderne. Pocket, 1988.

Bostrom, Nick. The Future of Humanity. Geopolitics, History and International Relations, vol. 1, n°2, 2009 (p.41 à 78) https://www.nickbostrom.com/papers/future.pdf

Brague, Rémi. Modérément moderne :  les temps modernes ou l’invention d’une supercherie. Flammarion, 2016.

Damour, Franck. La Tentation transhumaniste, Salvator, 2015.

Hadjadj, Fabrice. Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi). Chroniques d’une disparition annoncée. Tallandier, 2017.

Husserl, Edmund. La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale. Gallimard, 1976.

Lewis, Clive Staple. L’abolition de l’homme, Éditions Raphaël, 2000.

Rey, Olivier. Leurre et malheur du transhumanisme. Desclée De Brouwer, 2018.

Rosa, Hartmut. Accélération, une critique sociale du temps. La Découverte, 2013.

Wierner, Norbert. Cybernétique et Société. L’usage humain des êtres humains. Le Seuil, 2014.


[1] Renan, Ernest et Henriette Psichari. Œuvres complètes de Ernest Renan, Tome 3. Calmann-Lévy, 1949.

[2] Trotsky, Léon. Littérature et révolution. Union générale d’éditions, 1974.

[3] De Garis, Hugo. The Artilect Wars : Cosmists vs. Terrans. ETC Publications, 2005. Vous trouverez le propos de l’ouvrage résumé ici : http://agi-conf.org/2008/artilectwar.pdf

[4] Houellebecq, Michel. Les Particules élémentaires. Éditions J’ai Lu, Flammarion, 2000.

[5] Souviens-toi : la mort arrive sans crier gare !

[6] Weber, Max, et al. Le savant et le politique. Union Générale D’éditions, 1963.

[7] Crampon, Augustin, et Jules Conan. La sainte bible. Soc. De St. Jean L’évangéliste, 1939.

[8] Ellul, Jacques, et  Jean-Luc Porquet. Le système technicien. Le Cherche Midi, 2004.

[9] « Acceptez le repos avec l’esclavage ». Salluste, et al. Œuvres de Salluste, Traduction Dureau-Delamalle, Paris, 1808.

[10] Marsh, Nina, et al. Oxytocin-Enforced Norm Compliance Reduces Xenophobic Outgroup Rejection. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, vol. 114, no. 35, 2017, pp. 9314 à 9319.

[11] Hurlemann, René et Nina Marsh. Deciphering the Modulatory Role of Oxytocin in Human Altruism. Reviews in the Neurosciences, vol. 28, no. 4, 2017, pp. 335 à 342.

[12] Earp, Brian, et al. Natural Selection, Childrearing, and the Ethics of Marriage (and Divorce) : Building a Case for the Neuroenhancement of Human Relationships. Philosophy & Technology, vol. 25, no. 4, 2012, pp. 561 à 587.

[13] Bergson, Henri. Les deux sources de la morale et de la religion. Presses Universitaires De France, 2003.

[14] Illich, Ivan. La convivialité. Éditions Points, 2014.

[15] « Le monde veut être trompé, qu’il soit donc trompé. »

[16] Durkheim, Emile. L’individualisme et les intellectuels. Paris, 1898.

[17] Hayek, Friedrich August, et al. La présomption fatale les erreurs du socialisme. Presses Universitaires De France, 1993.

[18] Galton, Francis. Essays in Eugenics. Eugenics Education Society, 1909.

[19] Bronner, Gérald. La planète des hommes. Presses Universitaires De France, 2014.

[20] « Le doux miel dissimule des poisons criminels ». Ovide, et al. Amours. Rivages, 1996.

[21] Lewis, Clive Staples, and Irène Fernandez. L’abolition de l’homme – La voie perdue. Ad Solem, 2015.

[22] Nietzsche, Friedrich. Fragments Posthumes (1882-1883). Gallimard, 1976.

[23] « L’homme est un loup pour l’homme », d’après lupus est homo homini, non homo, quo qualis sit non novit, Plaute, et al. Amphitryon et autres pièces. Édition mise à jour en 2014. ed., Flammarion, 2014.

[24] Hughes, James. Citizen Cyborg : Why Democratic Societies Must Respond to the Redesigned Human of the Future. Westview Press, 2004.

[25] Renan, Ernest. Dialogues et fragments philosophiques. Calmann Lévy, 1876.

[26] Baudrillard, Jean, et Jacob Peter Mayer. La Société De Consommation : ses mythes, ses structures. Gallimard, 1986.

[27] Hitler, Adolf, et al. Mon Combat. Nouvelles Éditions Latines, 2008.

[28] Thibon, Gustave. L’échelle de Jacob. H. Lardanchet, 1944.

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Un commentaire

  1. Excellent Article !!! Tout est dit ! On voit le problème dans lequel plonge notre société. Le pire est que plus on va avancer en technologie plus on perdre notre capacité à réfléchir par nous même, ainsi on sera de plus en plus manipulable !

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