La famille et ses ombres

0

Famille, je ne te hais point. Un sort curieux est réservé, de nos jours, à cette vieille institution. Elle sonne à nos oreilles comme une évidence. Que reste-t-il, pourtant, de la famille dont nous rêvons ? Rien qu’une larme au coin de nos yeux, peut-être.

Tour de table

Que serait une famille, sans père, sans mère ? Il n’est que d’observer les représentations innombrables de la famille pour croire qu’il y a du mensonge, derrière l’appellation « famille traditionnelle », comme si cet adjectif ne servait qu’un but, démultiplier les modèles possibles, afin d’associer au mot « famille » des situations qui ne procèdent guère du fait familial. Le sens commun est pourtant assez large, puisque la famille désigne le groupe d’individus parents ou alliés qui vivent ensemble, ou plus largement encore l’ensemble de tous les individus qui vivent à un moment donné et qui ont entre eux des liens de parenté ou d’alliance définis. Ce n’est que récemment que la famille devait se réduire, dans nos sociétés occidentales, au groupe formé par le père, la mère et les enfants. C’est de ce groupe qu’il sera surtout question ici, et les économistes ont préféré s’intéresser au ménage, plutôt qu’à la famille, puisqu’ils désignaient ainsi l’ensemble des occupants d’une résidence principale.

La famille couvre une réalité plus mouvante qu’on ne croit et si nous acceptons volontiers qu’elle souffre des qualificatifs qui viennent en préciser les contours, nous observons avec prudence les propositions de la modernité et du progrès. La famille est l’institution traditionnelle par excellence, aussi doit-elle faire l’objet d’un soin particulier. Souvenons-nous qu’avant les années 1970, c’est à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle que la législation familiale avait connu ses derniers grands bouleversements : rétablissement du divorce en 1884, introduction de la déchéance de la puissance paternelle en 1889, de l’amélioration du sort juridique des enfants naturels en 1896, reconnaissance de l’autonomie financière des femmes mariées en 1907. Situons le contexte : l’Église catholique et l’État républicain font naître deux visions du « familialisme », l’un partisan d’une restauration de l’ordre social ancien, l’autre bâtisseur d’une population républicaine ; d’un côté la tradition des clercs, de l’autre le progrès des statisticiens. La « famille normale » de ces derniers est celle qui perpétue la population ; la « grande famille » vantée par l’Église est celle fondée sur la nature des choses.

Nous observons donc l’émergence de deux points de vue pour la défense de la famille, mais ne nous y trompons guère : tout au long du XIXe siècle, la famille se détache peu à peu du patrimoine, surtout dans les classes moyennes, puisque de moins en moins d’individus laissent derrière eux un héritage ; au contraire, la distribution des ressources garanties par l’État (diplômes scolaires, prestations sociales, droits sociaux…) s’organise autour de systèmes collectifs, loin des familles, même élargies. Le patrimoine n’était déjà plus la finalité de la famille, ni son principe d’ailleurs. Bien des fonctions ont abandonné le giron familial : la production économique est allée aux entreprises, l’instruction des enfants est allée aux systèmes scolaires, la prise en charge des personnes âgées est allée aux hospices et aux systèmes de retraite. Parce qu’ils sont toujours plus nombreux à devoir leur place à leur mérite bien plus qu’à leur naissance, on verra apparaître les premiers débats sur l’illégitimité de l’héritage, qui verront s’opposer les partisans du mérite et les détenteurs de patrimoine, propriétaires fonciers ou industriels.

La famille patrimoniale, héritée du monde ancien, devait céder le pas à la famille conjugale, et nous n’avons brossé là qu’un portrait rapide de ce qui n’était, au tournant du XXe siècle, qu’un début de transition. Puisque le patrimoine n’est plus l’objet d’une gestion et d’une cession familiale, c’est une autre espèce de capital que la famille conjugale doit désormais transmettre – et nous verrons que la transmission demeure étroitement liée à l’idée de famille. Pierre Bourdieu désigne ici le capital culturel, de type scolaire, qui se constitue dans les familles du XXe siècle, qui se valorise dans les institutions scolaires et sur le marché du travail : ce capital prépare la croissance de la petite bourgeoisie comme de la bourgeoisie, que les mutations du capitalisme et la croissance de la bureaucratie d’État, dans l’organisation des rapports sociaux, devaient favoriser.

Tombe de Joachim Maria de Errazu, cimetière du Père-Lachaise

Panorama des familles contemporaines

On le mesure, la famille est une structure sociale autant qu’une idée fixe, une sorte d’avatar mental dont on peine à brosser le portrait le plus exact – car la notion est changeante, protéiforme. La famille est un « principe de vision et de division du monde, un nomos que nous avons tous à l’esprit parce qu’il nous a été inculqué à travers un travail de socialisation opéré dans un univers qui était lui-même réellement organisé en famille »[1]. Le XXe siècle et les différents discours sur la famille ont conduit à l’appauvrissement du référentiel familial, qui se trouve aujourd’hui réduit à un ensemble de fonctions toujours plus parcellaires – d’où, peut-être, le desserrement des liens que le tout-venant entretient avec ses ascendants et ses collatéraux. Où sont les grandes familles, les banquets, les cousinades et les rassemblements de suricates ? Ils ont disparu du paysage, et sont l’apanage de quelques rares enclaves géographiques ou sociales – nous avons tous en tête que la grande bourgeoisie et l’ancienne aristocratie, en France, ont conservé des habitus sociaux hérités de l’ancien monde[2], dont les grands rassemblements ne sont qu’un exemple. Le domicile, aujourd’hui, accueille deux conjoints et un petit nombre d’enfants. Les premiers se sont choisis librement et leur vie affective préside à l’existence de cette « famille », dont la première des fonctions est alors d’assurer la socialisation des enfants, c’est-à-dire lui enseigner l’ensemble des dispositions propres à faciliter son intégration au système social. Un tel modèle de la famille n’est pas étranger aux représentations du monde secrétées par nos élites économiques : qualification de la main-d’œuvre, mobilité géographique et sociale ; ces deux impératifs exigent l’autonomie de la famille et, surtout, l’indépendance de ses membres entre eux. Ces débats, vieux comme les années 1940, ont pris les couleurs du drame théâtral. Les conservateurs s’opposent aux démiurges : les premiers entendent transformer l’évidence en orthodoxie, parce qu’il faut se marier, avoir et élever des enfants, prendre soin des personnes âgées, les seconds proposent des façons nouvelles de faire famille, puisque les mœurs évoluent et qu’on peut se satisfaire de cohabitation prénuptiale, de concubinage, de pluri-parentalité, etc.

Au-delà des discours et de la comédie, il y a quelques faits. Depuis les années 1970, la baisse du nombre des mariages est continue, malgré la mise en place du pacte civil de solidarité en novembre 1999. L’âge au premier mariage continue de s’élever et d’ailleurs, observons que bien souvent, les hommes sont plus âgés que les femmes. De même, l’indice de fécondité a fortement chuté, d’une moyenne de 2,5 dans les années 1970 à une moyenne de 1,65 au milieu des années 1990, pour accuser une faible hausse jusqu’à 1,9 par la suite. Les familles nombreuses le sont de moins en moins : 14,3 % en 1970, 8,2 % en 1999, et si l’on a pu considérer qu’une famille sur cinq est une famille nombreuse en France en 2011, c’est à la faveur d’un biais statistique : les familles traditionnelles et les familles recomposées sont comptées ensemble. Que penser du regain récent de la fécondité ? Il serait dû aux maternités plus tardives – au début des années 2000, plus de la moitié des naissances sont le fait de femmes de plus de 30 ans. En 2004, notons que près de la moitié des naissances ont lieu hors mariage et que cette tendance s’est pérennisée et même aggravée. Les familles dites monoparentales sont également plus nombreuses, le nombre des divorces a plus ou moins triplé entre 1970 et l’an 2000. La tendance est désormais celle-ci : un peu moins d’un mariage sur deux s’achève dans un divorce. Quelle norme familiale dégager de ces observations ? Faut-il considérer désormais que la famille, c’est le couple, marié ou non ? Considérons la révolution juridique qui a couru entre 1960 et 1980, quand on a réformé la tutelle des mineurs, le régime des rapports patrimoniaux entre les époux, l’adoption, l’autorité parentale, la filiation, l’âge de la majorité, le divorce, la contraception, l’avortement, la sexualité. Ces réformes ont-elles précipité ces transformations désormais observables ? Certainement. Les réformes de 2006, qui prétendaient refonder le droit des successions, porteront peut-être aussi des fruits dont nous ne découvrirons le goût que plus tard.

Il est donc très difficile de parler de famille, de décrire le réel d’après ce vocable nécessairement réducteur. Faut-il retenir un modèle normatif ? S’il est tentant de chercher la caractérisation de la famille d’après les structures internes, il paraît plus intéressant de s’intéresser aux structures sociales qui sous-tendent la famille ou, comme il faudrait dire aujourd’hui, les familles. Les familles monoparentales et recomposées ne sont pas ici ignorées, négligées au profit des facteurs économiques, sociaux, politiques et institutionnels qui sécrètent en France les familles observables. Les données mentionnées sont intéressantes, mais le contexte qui les produit l’est davantage. L’État qui garantit la définition des conditions de vie, en assurant les redistributions économiques, les aides au logement, en rendant obligatoires les assurances, qui garantit aussi les conditions de vie intellectuelle, par l’imposition du système scolaire, façonne la famille, qui se construit d’après ces dispositifs. On remarquera cette dialectique : travail stable et famille solide vont de pair, quand l’absence de revenus réguliers s’accompagne plus souvent de situations familiales erratiques. Les conditions qui rendent possible la famille, dans sa définition légitime, ne sont pas uniformément distribuées dans la société et sans doute il y a à chercher du côté de la morosité de la vie économique française les troubles que connaît la famille, comme institution. De même, il semblerait que la « morale familiale », associée encore à un certain modèle familial, suppose des conditions sociales particulières : le divorce, autrefois immoral, est désormais un fait social comme un autre, qui se distingue comme bon ou mauvais, selon qu’il sauvegarde l’intérêt de l’enfant ; or, pour la sauvegarde de cet intérêt, il faut envisager la résidence en alternance, ce qui suppose des moyens financiers et culturels qu’on ne trouve pas en partage égal dans toutes les couches de la société.

La famille s’est aussi transformée, et nous le pouvons déplorer, à la suite du bouleversement des solidarités entre les institutions historiquement attachées aux familles. L’Église n’a plus le monopole de la vie morale des familles, les exploitations ou entreprises familiales sont de moins en moins nombreuses, le resserrement géographique des communautés s’est éclaté, les hiérarchies naturelles ne sont plus au cœur du fonctionnement politique de l’État. Les transformations morphologiques de nos paysages, l’urbanisation, la monétarisation des échanges, l’économie de marché orientée toujours plus vers le commerce des services, la conversion des biens de salut en dispositifs de protection sociale et de prise en charge des personnes, la maturité d’un système éducatif individualisant ont provoqué l’écroulement du socle pour ainsi dire patrimonial du système familial, surtout dans les catégories les plus fragiles du corps social, classes populaires et classes moyennes. S’il faut donc parler d’une pluralité de modèles familiaux, ce n’est pas parce qu’il y aurait des familles à deux papas, à deux mamans, etc. Ces trivialités sont grotesques : les familles sont plurielles parce qu’il coexiste des types de famille dont le principe est différent, puisqu’il touche à des structures économiques et sociales différentes. Mais alors, si la famille est un leurre, s’il n’existe que des familles, d’où vient qu’on lui prête des qualités universelles, qu’on voit en elle la « cellule de base » de la société, filant ainsi une métaphore organique où la famille, justement, s’inscrit à merveille ?

Portrait de la famille de la Court, 1904

Existe-t-il une famille universelle ?

C’est que tout le monde pense savoir ce qu’est la famille. Expérience quotidienne, pratique intime, la famille apparaît comme l’institution implicite, le donné naturel, le fait social universel. Ces intuitions se confortent entre elles, puisque si la famille est naturelle, alors elle doit être universelle, et si elle est universelle, c’est bien qu’elle est naturelle. Mais quelle est la part des représentations populaires – le couple formé par un homme et une femme et leurs enfants, dans une même résidence où règne l’autorité de l’époux – et de l’universalité dès qu’il s’agit d’observer la famille ? L’imaginaire rejoint l’universalité en bien des points. Claude Lévi-Strauss, en 1956, proposait cette définition modeste de la famille, entendue au sens le plus réduit et le plus ouvert : la famille est « l’union plus ou moins durable et socialement approuvée d’un homme, d’une femme et de leurs enfants »[3] et on rencontre cette unité sociale chez les peuples les plus développés comme chez les peuples les plus primitifs – ce qui, au demeurant, détruit l’idée que cette façon de faire famille serait le pinacle du raffinement et de l’évolution. Ce modèle existe même chez des peuples qui ne connaissent pas l’habitat individuel ou construit[4]. Cette unité est même la base des familles polygynes, où plusieurs unités se partagent un même homme, et à la base des familles étendues, où ces unités coexistent dans un habitat commun sur plusieurs générations. Toutefois, d’autres modèles existent, comme chez les Nayar de la côte de Malabar aux Indes, décrit par Kathleen Gough : c’est un exemple de famille matricentrée où la femme s’arroge le pouvoir décisionnaire, dans le but de préserver les enfants et, peut-être, le futur de la communauté. Il n’est que d’observer le monde tel qu’il va pour comprendre que l’union conjugale stable n’est pas une exigence naturelle et à bien observer, en dehors du lien physique qui unit la mère à ses enfants, de la gestation jusqu’à l’allaitement, rien n’est biologiquement nécessaire dans l’institution familiale – c’est si vrai qu’on a trouvé des peuples où les mères ne sont pas particulièrement soucieuses d’élever leurs propres enfants, y compris dans les sociétés des pays développés. Cependant, pour répondre aux besoins et aux désirs fondamentaux de l’individu et de l’espèce, qui sont les désirs de reproduction, les désirs sexuels, la nécessité d’élever et de protéger les enfants, jusqu’à l’autonomie, les communautés humaines, devenues sociétés, ont trouvé des solutions nombreuses, mais qui toutes impliquent une famille, quelque forme qu’elle prenne. Même à considérer que la famille soit un fait culturel, elle n’en demeure pas moins une institution nécessaire.

C’est ainsi que le père et la mère sont apparus pour peupler l’imaginaire collectif. En occident, où la famille patrilinéaire est la norme à quelques exceptions près, ces deux êtres symboliques ont marqué notre psyché. Le père fonde la famille, la mère en prend soin. Le père protège les enfants, la mère les nourrit. Cette répartition fonctionnelle des « rôles symboliques » ne doit pas faire oublier la profondeur évocatoire de ces deux notions. La mère, c’est l’asile, l’abri, la chaleur, la tendresse, la nourriture – d’où la transposition mystique chrétienne : la Mère, c’est l’Église, où les chrétiens puisent la vie de la grâce. Le père, c’est la génération, la possession, la domination, la force ; il est une figure inhibante, il représente toute figure d’autorité : chef, patron, professeur, protecteur, Dieu, ainsi nommé le Père. Il est l’expression de la conscience face aux pulsions instinctives, aux élans spontanés de l’inconscience : il est l’autorité traditionnelle face aux forces nouvelles du changement. Son potentiel de transcendance[5] est complet. « Le père figure dans la symbolique, moins comme géniteur égal à la mère que comme donneur de lois » : il est la source des institutions, il est celui qui éduque l’enfant à la connaissance du monde, parce qu’il est sage et juste. Le père, qui est tout à la fois celui qui fut et celui qui vient, parce qu’il incarne cet idéal que l’enfant veut atteindre, est alors tout à la fois archaïque et prospectif – ce mouvement de mort et de renaissance se pervertit dans les mythes d’Œdipe et Persée : il faut, pour accepter l’image permanente de transcendance imposée par le père, l’aimer. Qu’est-ce alors que l’enfant ? Il est l’être encore dans l’état antérieur à la faute, l’état édénique, l’être qu’il faut protéger et préserver des vicissitudes du monde avant qu’il n’y entre, quand il sera devenu adulte. L’éducation et les rites de passage sont alors des nécessités que la tradition intégrait parfaitement et que la modernité a peut-être oubliées.

Ce bref détour par l’exposition symbolique des grandes figures de la famille – le père, la mère, l’enfant – n’est pas un luxe vain : ils expliquent pourquoi tant d’individus ont encore en tête, pour désigner l’image qu’ils se font de la famille, ce schéma : un papa, une maman, des enfants. Ces invariants symboliques expliquent aussi pourquoi le sujet est sensible : il touche à ce que nous avons de plus profond, cette mémoire collective des choses et des êtres, dont chaque symbole n’est qu’un rappel presque magique. Au seul nom de famille résonne en nous bien des souvenirs, bien des récits, que nous abondions dans le sens de la famille traditionnelle ou que celle-ci nous paraisse détestable. Il appartient aux parents de protéger leurs enfants : la famille est le cadre où ces derniers grandissent, s’élèvent, et se préparent à devenir des adultes, à braver l’inconnu pour aller, à leur tour, fonder d’autres familles. En Occident, les liens de consanguinité et d’alliance ont permis l’émergence de ce modèle familial, alors qu’ils sont parfois contradictoires entre eux. La filiation patrilinéaire fut la formule sociale la plus réussie en Europe, puisqu’elle s’est longtemps imposée à l’ensemble du continent, effaçant du paysage social d’autres formes, d’autres structures. La famille émerge sans l’aval des institutions politiques, mais celles-ci ont voulu toucher de près ce que devait être la filiation. Le père est vecteur de la filiation, il détient l’autorité sur la mère – de même que le frère détient l’autorité sur la sœur ; c’est un tel modèle qui a permis l’émergence de lieux résidentiels où les consanguins mâles partageaient l’exploitation d’une propriété commune, tandis que les femmes, devenues des épouses, devaient quitter leur famille d’origine, pour entrer dans celle de leur conjoint. En contrepartie, cependant, ce sont dans ces sociétés patrilinéaires que sont apparues les formules matrimoniales, c’est-à-dire les conditions du mariage, les plus rigoureuses, pour assurer la stabilité des unions et la protection des épouses, puisque celles-ci sont en situation de faiblesse dans le cadre général des familles concurrentes. D’une certaine façon, la filiation patrilinéaire vient rassurer le père, toujours suspicieux de la paternité de son enfant, dont il n’est jamais assuré, tandis que la stabilité du mariage, garantie par l’extrême difficulté du divorce, devait rassurer la mère, toujours craintive de se voir répudiée une fois passée le temps de sa fertilité.

C’était là le cadre général ancien. Nous ne prétendons pas brosser ici le portrait idyllique d’un paradis perdu qu’il faudrait retrouver. Il y a toutefois des leçons à tirer de ce passé : pour contraignantes qu’elles furent, ces unions familiales étaient stables. Qu’en est-il aujourd’hui ? Nous avons exposé plus haut les données : les unions familiales sont très instables. L’Occident n’est plus caractérisé par la patrilinéarité et la famille conjugale paraît devoir s’éteindre dans la civilisation industrielle. Des sociétés de trop grandes tailles, un mode de vie urbain trop important, le régime capitaliste de la production, la compétition professionnelle tous azimuts, l’omniprésence de l’État dans les rapports sociaux ont provoqué l’érosion progressive de l’institution familiale, ou plutôt de traits caractéristiques à celle-ci qui gênaient l’évolution de la société. L’entrée des femmes dans le monde du travail, de la production et de la rentabilité économique et leur sortie du champ domestique ont été accompagnées par un vaste mouvement culturel en faveur de « l’émancipation » des femmes : la famille est apparue comme un sanctuaire à profaner, car les femmes s’y trouvaient domestiquées. Pour absurde et exagérée que fût cette vision de la famille, elle semble avoir fait date. Remarquons aussi que le développement économique intensif souffre difficilement la notion de résidence commune stable du groupe familial : les agents économiques doivent être mobiles, souples, nous dirions même déracinés. Il n’est d’ailleurs pas anodin de voir la culture se saisir de la famille pour en faire un « refuge » contre le « monde moderne », contre le quotidien « métro-boulot-dodo », comme si des regrets accompagnaient désormais le souvenir des attaques menées contre la famille.

Comparons les deux mondes. Les familles patrilinéaires, conjugales, monogames voire polygynes, étaient autant d’unités résidentielles pourvues d’un territoire et d’une culture propre, d’une organisation hiérarchique placée sous la férule d’un doyen, d’une organisation communautaire du travail et de la consommation des biens produits. L’individu est pris dans ce réseau de liens et de dépendance à l’égard de son lignage, mais pas seulement ; il est aussi pris dans un réseau plus complexe et serré d’obligations villageoises, car les villages unissaient entre eux des lignages ; l’individu connaît ces règles depuis sa prime enfance et la nette séparation de ce qui est du ressort du lignage et de ce qui est du ressort de la communauté, du village, est un élément en faveur de l’articulation harmonieuse entre l’emprise du pouvoir familial et la nécessité conjointe d’une vie sociale. D’autres éléments vont en ce sens : l’organisation de la vie économique des classes d’âge, les échanges matrimoniaux, la prise en charge par la collectivité des conflits entre les lignages, les rituels religieux et profanes, la communauté des activités économiques… Ce système, qu’il ne faut pas idéaliser, proposait un équilibre entre les contraintes de la vie domestique et celles de la vie sociale. Aujourd’hui, les sociétés occidentales ont supprimé ce qui, dans l’institution familiale, limitait leur développement et peut-être est-ce dans le rejet ou l’inconscience de la logique interne des articulations qui ont fondé l’institution familiale que nous trouverons quelques raisons pour expliquer la crise de la famille et de la civilisation.

Famille réunie lors d’un mariage, début du XXe siècle

La famille est-elle le lieu de l’amour ?

Quittons le champ des observations strictement économiques. Les individus sont désormais insérés dans des réseaux de relations qui sont très souvent de type électif. La famille « nucléaire » est aujourd’hui fragile, puisqu’elle est libérée de l’enracinement parental – et ce serait une bonne chose, nous dit-on, car alors la rencontre devient authentiquement personnelle. Libéré, l’individu refonde la rencontre, mais cette liberté conduit aujourd’hui à l’anarchie sexuelle et si le terme semble fort, il ne doit pas faire illusion : le partenaire sexuel n’est plus imposé par la famille ou les conventions sociales ; puisque le choix est libre, la famille est alors fragilisée par un déséquilibre, par une crise qui tient à la persistance d’images agraires, traditionnelles de la famille, dans un monde industriel qui dévalorise et creuse la distance entre ces images et la réalité. S’il n’y a plus de « norme », c’est parce que les structures anciennes ont été attaquées et balayées ; alors le monde nouveau n’a produit aucun cadre, sinon que l’individu peut élire le modèle familial de son choix dans un océan d’individus où les relations sociales se veulent toujours plus fluides, au nom de la plus grande liberté. Les traditions normatives s’effacent derrière l’expérience individuelle, qui confine parfois à l’insignifiance comme à l’irresponsabilité. La sexualité trouvait dans la famille l’expression culturelle d’un impératif biologique, mais l’érotisme s’en est détaché quand l’individu a été libéré des contraintes traditionnelles. Toutefois, c’est l’amour qui sert à légitimer la réunion de deux êtres en un couple appelé à fonder un foyer, une famille nouvelle ; ce ne fut pas toujours le cas et avant l’amour courtois, l’ethnologie ne connaît que peu d’exemples. D’ailleurs, l’amour courtois fut-il autre chose qu’adultère ? Aux temps médiévaux des troubadours et des ménestrels, aimer son épouse paraissait incongru. L’amour conjugal et le modèle familial qu’il entraîne sont le fruit d’une histoire lente et longue. Sans entrer dans les détails, il faut bien considérer que la relation sexuelle, codifiée ou non dans le cadre d’un modèle familial, n’explique pas la relation amoureuse : la causalité est ici un leurre. La relation amoureuse, comme structure, donne un sens à la relation sexuelle, sens conditionné mais toujours nouveau.

Passer de ce modèle parental au modèle conjugal n’est guère anodin. Les rôles et les images s’effacent, brouillées par le relativisme, mais la compréhension même de l’homme et de la femme, et la place qu’ils occupent dans la symbolique des représentations familiales, en sont affectées. La stabilité des traditions se nourrissaient de la complémentarité du masculin et du féminin. Dans le tourbillon de la modernité et de la société industrielle, qui a corrompu les structures traditionnelles, masculin et féminin s’évaporent, et avec eux la paternité comme la maternité. L’Ancien monde se voyait immuable : on pensait légiférer pour l’éternité ; le législateur, aujourd’hui, croit toujours qu’il détient ce pouvoir, mais le masculin et le féminin, la paternité et la maternité ne sont plus des pôles fixes et définis, ce sont des catégories déclarées susceptibles de variation, de changement, de progrès. La stabilité n’est plus qu’illusoire, mensongère, dans ces sociétés qui prônent comme valeur suprême l’évolution rapide et l’adaptation souple.

Les genèses individuelles subissent également ce vent du progrès, elles ne peuvent s’abriter – ou s’enferrer – dans les cadres rassurants – ou sclérosants – de la tradition. Or les relations interindividuelles, au sein de la vie familiale, sont les premières relations qui éduqueront l’individu à la sociabilité. Masculinité et féminité se construisent, comme pôles symboliques et catégories sociales, dans l’esprit de l’enfant qui regarde, observe, reçoit du bout des yeux le spectacle de son environnement immédiat. Rôles du père et de la mère sont répercutés, dans le milieu familial, plus ou moins à l’image de ce qu’ils sont ou doivent être dans la société, associant à chaque sexe un rôle – l’influence est réciproque et si « tout change », c’est que l’un et l’autre de ces espaces « changent » ; faut-il s’en réjouir ? La distinction du masculin et du féminin se fondait sur la complémentarité de ces deux pôles, l’un et l’autre nécessaire à l’existence du tout-formé. Le dynamisme de cette relation créatrice s’appauvrit quand elle n’est plus, puisque les deux pôles sont effacés, et d’autres relations apparaissent. Le face-à-face, pourtant, de l’homme et de la femme les découvrait l’un à l’autre, de même que le face-à-face du père et de la mère, fondamental pour la construction appréciative de l’altérité dans la famille. Le rôle joué par l’interdit de l’inceste dans les rencontres familiales est immense, étroitement lié aux traditions.

« L’amour » qui prétend naître plus librement dans les sociétés modernes ne peut être celui qui fut le produit de ces traditions et des siècles de sociétés agraires. Quand le sens de la sexualité n’est plus donné mais à construire, quand il n’est plus à chercher dans la nature mais dans la volonté individuelle, alors le corps sexué n’est plus seulement l’instrument de la transmission de la vie. Les structures de parenté, détachées du mariage, n’ont plus pour finalité le groupe, mais l’individu. Fécondité et procréation ne sont plus attachées à la « mère », qui cède le pas à la femme ; protection et provision ne sont plus attachées au « père », qui cède le pas à l’homme. Même l’homme et la femme, comme catégories, cèdent le pas à l’individu. Cette permanence sociale, pourtant, réglait les jeux de l’amour et les structures familiales : ce temps nous est donné comme révolu. Ces valeurs ne sont pas évacuées, mais elles sont relativisées.

Le mariage sert désormais à la stabilité et la subsistance du couple et l’épanouissement du couple paraît conditionner la fécondité de celui-ci. Et à travers l’épanouissement du couple, c’est l’épanouissement individuel qui est souvent recherché, car le couple et la famille ne sont plus cette entité nouvelle : ils ne sont que la somme de ses constituants individuels. Si cet épanouissement personnel des parents conditionnement l’épanouissement de l’enfant, que penser de l’exceptionnelle fragilité – ou plutôt, volatilité – des familles dans le cheminement personnel de cet enfant ? Si l’acte biologique par excellence, l’enfantement, n’est que le fruit d’une réflexion narcissique et gourmande, est-il autre chose qu’un caprice ? Si l’enfant est le produit de la double volonté des égoïsmes réunis dans le couple, comment définir, décrire la famille ? Celle-ci existe, avec ses spécificités propres, dans l’œil de chaque « parent ». Elle est déjà moins large, bien plus fragile, variée dans ses définitions psychologiques, affectives et sociales. Ce qui fait, peut-être, consensus, pour décrire l’ensemble des familles observables, désormais, c’est qu’elle doit être au service de l’épanouissement individuel de ses membres, considérés également. Ces familles nouvelles n’ont plus une fonction sociale, et sont-elles autre chose que des services consentis entre eux par les individus ? Que proposent-elles, sinon des rôles sociaux instables ? Ils ne peuvent qu’être instables, puisqu’ils doivent préserver les individus de tous liens réducteurs, puisqu’ils doivent garantir l’émancipation. Même la fade équivalence des sexes ne suffit plus, puisque la mixité subit les assauts nouveaux d’un féminisme insatisfait de l’égalité. S’il n’y a plus d’institution à perpétuer, s’il n’y a plus à se soucier de transmission, que reste-t-il à la famille, pour justifier son existence ?

Famille Crouzats au port de Venasque, Luchon, 1898

Quel avenir pour la famille nouvelle ?

Bien qu’elle soit toujours là dans nos imaginaires, la famille a subi de plein fouet l’émergence de l’individualisme. Elle pourvoit encore des solidarités, mais sans les cadres anciens et rassurants de la stabilité. Le concubinage est désormais un mode de vie durable. Les naissances hors mariage se multiplient. Les identités personnelles et individuelles priment. La relation entre les parents et les enfants se modifie. L’espace familial est désormais dérégulé. La souplesse a-t-elle, pour autant, tenu ses promesses ? Les changements sont sous nos yeux : moins de mariages, plus de divorces, plus de concubinage, plus de familles recomposées, plus de familles monoparentales, moins de familles nombreuses, plus de naissances hors mariage, etc. La famille est donc incertaine, bien plus qu’autrefois quand le mariage d’amour la fondait et partageait entre l’épouse, dévouée, et l’époux, protecteur, des devoirs à l’égard des enfants. Ces devoirs se caractérisaient d’un mot : la stabilité. Ce modèle se nourrissait de certaines valeurs et les sécrétaient. L’individu et le contrat ont balayé les certitudes associées à ces valeurs, entraînant dans leur dissolution le modèle familial consensuel. La loi a nourri cet état d’esprit en introduisant le divorce par consentement mutuel en 1975, mais il ne faut pas seulement chercher dans la loi la source d’une mutation sociale aussi importante : la scolarisation des filles, la mainmise individuelle sur la fécondité, le féminisme libertaire sont autant de mouvements qui, dans la société, ont contribué à bouleverser le monde familial ; nous considérerons aussi que la métamorphose de l’autorité paternelle en autorité parentale, en 1970, la progression du travail salarié des femmes et notamment des mères sont encore d’autres causes possibles au séisme qu’a connu la famille traditionnelle.

Désormais, les conjoints n’unissent plus si souvent leur vie matérielle et spirituelle, si bien qu’ils peuvent se séparer sans trop se préoccuper de la destruction d’une famille qui n’existe que tant qu’elle leur pourvoit un service. L’état civil n’est plus là pour enregistrer les mouvements de la famille, le mariage n’est plus la porte d’entrée pour la vie conjugale et la vie familiale ; nous pourrions même dire que le mariage n’est qu’un élément de la vie conjugale comme le serait l’achat d’un logement ou d’un véhicule. Nous observons que les unions durent moins longtemps qu’autrefois et qu’elles sont plus nombreuses, pour un même individu au cours de sa vie. C’est un flou général qui se déploie, comme un brouillard, sur la réalité familiale, et de nos jours les critères affectifs prévalent dans l’expérience de la famille, qui devient personnelle. De nouveaux liens contractuels remplacent l’institution du mariage et ceux-ci contribuent à cette difficulté courante : comment saisir aujourd’hui ce que devient la famille ? Puisque l’indépendance individuelle doit rester le principe cardinal de la « vie à deux », il faut se demander si le propre régime de l’amour romantique n’en subira pas les effets, à la suite des institutions, et peut-être verrons-nous émerger d’autres systèmes de valeurs sentimentales, d’autres modes de vie amoureux, loin du sempiternel et idyllique « couple », où les relations avec les tiers se démultiplieront.

Aux uns, ces transformations apparaîtront comme une dégradation du modèle qui précède historiquement. Aux autres, ces transformations apparaîtront comme un progrès nécessaire, bienvenu, car les fonctions de la famille ont changé : les plus naïfs imaginent que celle-ci sert désormais les individus comme n’importe quelle possession matérielle et spirituelle ; les plus cyniques imaginent que la famille est une étape dans la production des individus dont la société d’aujourd’hui a besoin. Ce dernier point de vue éclaire sur l’étonnant fatalisme contemporain qui voudrait que tout changement soit acceptable, puisque porteur en lui d’une charge symbolique forte : on ne revient pas en arrière. La linéarité du progrès ne doit souffrir aucune discussion et les sociétés contemporaines, désormais, sont individualistes : la famille est au mieux un outil, quand elle n’est pas tout simplement un obstacle. Les individus évoluent sur l’espace du « marché », à tous les niveaux de l’existence, et nourrissent un besoin impérieux d’être reconnus comme des personnes uniques et singulières. La famille doit préparer ses membres à cette société contemporaine tout autant que se soucier de leur épanouissement personnel, désormais, et s’il n’y a rien d’autre à apprendre que soi dans la vie, que reste-t-il à connaître ? C’est une illusion douceâtre, lentement construite en Occident : chacun détiendrait, au fond de lui, des ressources propres, un moi authentique qu’il est nécessaire de conserver autonome. La vie privée, le couple et la famille ne servent plus désormais qu’à aider chacun sur les chemins de cette quête de soi, car il n’existe plus que des individus. Durkheim pressentait déjà : « nous ne sommes attachés à notre famille que parce que nous sommes attachés à la personne de notre père, de notre mère, de notre femme, de nos enfants » ; chaque relation se construit désormais d’après la nourriture qu’elle représente : la famille définit alors une constellation de positionnements relatifs, bien plus qu’une institution stable et transcendante. L’espace privé, saturé d’affectivité, n’est qu’un prétexte à la construction identitaire individuelle et la famille assure cette fonction de consolidation du « soi » des enfants et des adultes parmi les autres. Cette distinction est-elle opérante quand, au sein de la famille, l’adulte et l’enfant sont deux individus également considérés ? L’individualisme ne doit pas tromper : tout individu a besoin d’autrui pour se définir, pour devenir lui-même, mais les rôles sociaux et symboliques, dans la famille, ont été largement affaiblis. Ils ne sont plus des référents sociaux de construction individuelle : l’autrui significatif n’existe plus que dans sa dimension affective et égotiste.

L’intériorisation des normes et des valeurs sociales n’est plus le sens de l’institution familiale. Les générations ne se transmettent plus ces valeurs – morales – puisque l’individu doit se définir et se déterminer lui-même. Ainsi l’adulte, dans la relation privée, cherche, pour son propre épanouissement, un conjoint, ce qui n’est guère incompatible avec la multiplicité des partenaires ; sa vie se partage entre les moments conjugaux et les solitudes choisies – ou contraintes. Pour se construire de la sorte, l’individu doit pouvoir s’insérer dans un réseau de relations de confiance et l’amour paraît être le principe de ces réseaux, mais nous devinons que l’amour excède bien volontiers les cadres de la famille institutionnelle. Celle-ci n’est plus nécessaire et puisque l’amour est supposé inconditionnel et gratuit, il apparaît comme l’allié idéal des constructions individuelles dans les relations de la famille nouvelle, mais n’est-ce pas un leurre ? N’y a-t-il pas là quelque puérile illusion, ou la méconnaissance des trahisons de l’éros et des âpretés de la philia ? Si l’individu a besoin d’un « proche » pour se construire ou plus exactement pour se définir, pour se traduire au monde, il doit pouvoir compter sur lui, et comment le peut-il quand ce référent est instable ? Une collection de Narcisses fait-elle une famille heureuse ?

Toutes ces considérations conduisent à questionner la relation entre les parents et les enfants. Les premiers ne sont plus les « bâtisseurs » des seconds, puisque les parents n’ont plus qu’un rôle de paysagiste : ils doivent préparer un environnement propice à l’épanouissement de la nature personnelle de leur enfant, pour favoriser son « bon développement ». Admirons quel abject vocable s’est introduit dans la mystique des relations familiales, et souvenons-nous que développer, à l’origine, est synonyme de dénuder. C’est dans l’air du temps : les parents ne doivent plus imposer leur autorité, ils doivent accompagner l’enfant et l’aider à se construire lui-même. Le modus operandi a été donné, les parents qui s’acharneraient à créer l’enfant qu’ils voudraient avoir seraient dans l’erreur, il vaut mieux aider l’enfant à devenir ce qu’il est en puissance, pour qu’il puisse épanouir ses potentialités. Un tel projet ne pouvait que conduire à la dévalorisation de toute idée de transmission, de toute idée de « bonne éducation ». L’engagement personnel des parents est toujours nécessaire, mais pourquoi imposeraient-ils des règles à leur enfant ? Celles-ci seraient autant d’obstacles à son plein développement. Tout cadre imposé à l’enfant suppose qu’il puisse exister des règles pour commander le comportement : cela compromet toute compréhension empathique des expériences de l’enfant. C’est que l’adulte, pour aider au mieux l’enfant, doit puiser dans ses propres expériences personnelles – en quelque sorte, le vieil enfant doit accompagner le plus neuf. Les parents sont exhortés à comprendre et déchiffrer les conduites de leurs enfants, pour les aider à grandir, d’où la profusion des contenus culturels destinés à « éduquer » les parents à devenir parents – mais là aussi, le ver relativisme a détruit tout espoir de référent stable et prospère.

La famille du négociant servannais, Paul Miniac, vers 1900-1905

Pour autant, ce n’est pas le laisser-faire qui règne dans les familles, car les imaginaires sont encore habités par le modèle de la famille traditionnelle, où le respect de tous les membres s’imposait ; il n’est toutefois plus légitimé par les hiérarchies naturelles et intériorisées, mais légitimé par le respect dû à chaque individu, comme personnalité désireuse d’épanouissement. Nous mesurons toute la fragilité de cette famille nouvelle, qui n’est plus un édifice, mais un réseau. L’ancien modèle se présentait comme une citadelle, où chaque pas avait un sens. Rien de tel avec le modèle nouveau où la « démocratie » prétend gagner du terrain, où l’on prétend que chaque membre de la famille doit participer aux décisions, où chaque être doit être perçu comme une personne à part entière, comme si ce n’était pas déjà le cas dans le modèle ancien. La coopération individuelle entre les individus, perçus entre eux comme autant de ressources humaines, a remplacé la cohésion institutionnelle de la famille. Ce ne sont plus les normes morales qui fondent les repères familiaux, mais des normes psychologiques et relatives, fruits d’initiatives et de positionnements personnels. La régulation des intérêts de chaque membre de la famille souffre d’une aporie considérable, puisqu’il y a peu de principes pour assurer la bonne articulation de ces intérêts – d’où l’extrême volatilité des familles fondées sur le principe contractuel entendu en son sens le plus libéral. Coordonner ces intérêts devient compliqué, dès lors que personne n’en a la responsabilité.

Le divorce apparaît ici comme une solution et un problème. Il était rare autrefois et ne semblait admissible qu’après l’éducation des enfants. Les adultes s’abandonnaient pour n’être plus que des parents. Désormais, cet impératif est oublié des hommes et des femmes qui, librement, estiment qu’ils méritent de s’offrir la vie la plus épanouissante possible, ce qui entraîne parfois les nécessités de la séparation. Comment concilier les désirs des adultes et les besoins des enfants ? Tout est prétendument fait pour que chaque divorce soit le moins toxique possible, pour les enfants concernés, mais les observations de la recherche en psychologie et en pédiatrie condamnent comme des vœux pieux toutes ces tentatives. Il y a là deux impératifs impossibles à concilier ensemble : le droit des adultes à une vie épanouissante, et le droit des enfants d’avoir deux parents. Notons que l’autorité parentale conjointe est maintenue après le divorce : les institutions ont entériné la dissociation du parent et du conjoint, l’homme et la femme qui ont engendré un enfant restent parents pour la vie, quand bien même ils ne seraient plus conjoints. Toute la légèreté de l’engagement de deux conjoints fait écho à la légèreté de deux conjoints qui se séparent, et nous retrouvons là ce même esprit de volatilité qui caractérise la famille nouvelle. Pour autant, les liens se maintiennent, légalement obligés, et des tensions apparaissent alors, quand la plupart des familles monoparentales sont conduites par des femmes accompagnées de leurs enfants, par exemple.

Où sont donc les repères de la famille nouvelle, qui repose sur l’émancipation des individus et leur épanouissement personnel ? Il ne faudrait pas croire que la disparition des modèles anciens a balayé toutes les balises : d’autres sont apparues. Des repères implicites ont vu le jour, nourri par la culture de masse et sans doute faut-il trouver, dans l’invitation à l’interprétation et à l’exploration faite aux individus, la cause du goût prononcé du public pour les magazines éducatifs, les revues psychologiques et les romans « témoignages », car chaque individu cherche les conseils, les avis, les récits d’expériences dont il se nourrira pour construire son propre épanouissement. Là où la famille ancienne savait trouver en elle-même les solutions à ses propres crises, il faut croire que la famille nouvelle s’est ouverte aux interventions extérieures, aux interventions des « spécialistes », et nous ne pourrons qu’être contemplatif devant le triomphe d’un individu qui s’autodétermine aussi souvent qu’il s’en remet aux médiations d’autrui. L’individu est-il libre et épanoui, quand ses humeurs ou son thérapeute le conduisent ? Nous n’avons qu’une idée très incertaine de ce que fut la famille traditionnelle. Nous vivons encore pénétrés des symboles qu’elle portait en elle. Il n’est pas sûr que nous sachions mieux ce que sont les familles modernes, ni ce qu’elles produiront.

Télécharger


Bibliographie

Chaland, Karine. « Normalité familiale plurielle. Morcellement des biographies et individualisation » dans Revue des sciences sociales de l’Est, n°21, 1994.

Commaille, Jacques, et François de Singly. La question familiale en Europe. L’Harmattan, 1997.

Durkheim, Émile. « La famille conjugale », Textes, t. III, Minuit, 1977.

Hakim, Catherine. Models of the Family in Modern Societies : Ideals and Realities. Routledge, 2018.

Lévi-Strauss, Claude. Les structures élémentaires de la parenté. Mouton De Gruyter, 2002.

Métral, Marie-Odile, et al. Le mariage : les hésitations de l’occident. Aubier-Montaigne, 1977.

Minonzio, Jérôme. « Rémi Lenoir, Généalogie de la morale familiale. » Revue des politiques sociales et familiales, vol. 76, no. 1, 2004, pp. 125 à 127.

Prioux, France, et al. La famille dans les pays développés, permanences et changements. Institut National d’Études Démographiques, 1991.


[1] Bourdieu, Pierre. « À propos de la famille comme catégorie réalisée » Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 100, no. 1, 1993, pp. 32 à 36.

[2] Mension-Rigau, Éric. Aristocrates et grands bourgeois éducation, traditions, valeurs, 1997.

[3] Lévi-Strauss, Claude. Les structures élémentaires de la parenté. Mouton De Gruyter, 2002.

[4] Lowie, Robert H. Social Organization, Routledge & Kegan Paul, 1956.

[5] Ricœur, Paul. De l’interprétation : essai sur Freud. Éditions Du Seuil, 1995.

Partager :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.