Désindustrialisation, les conséquences pour la France

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Bonsoir chers membres, nous nous retrouvons dans le cadre de cette quatrième séance de notre activité afin de traiter des conséquences de la désindustrialisation en France. Débutons par un rappel, cette prise de parole s’intègre dans le cadre d’un premier cycle qui ambitionne une présentation des fondamentaux de l’industrie et ayant pour but de traiter des éléments qui sont, à mon sens, constitutifs de ce qu’est l’industrie dans sa réalité la plus tangible et ce au travers de trois dimensions : La délimitation économique, l’organisation productive et l’objet politique. Aujourd’hui, il s’agira de parler de la disparition progressive des activités industrielles de la France, en partant de l’échelle européenne pour aller jusqu’à celle des particuliers et de leurs territoires. Ainsi, nous allons commencer par la définition succincte de la méthode générale qui a été utilisée afin d’obtenir les statistiques que l’on retrouvera au cours de cette séance. Sans aller jusqu’à définir l’industrie, ce qui est le sujet de l’introduction générale réalisée le 30 juin 2020, il est important de préciser que sera prise en compte dans notre spectre productif : L’industrie extractive, l’industrie manufacturière,  ainsi que l’industrie de production et de distribution d’électricité, de gaz, de vapeur, d’air conditionné et d’eau, sans oublier l’industrie d’assainissement, de gestion des déchets et de dépollution.  Toutefois, précisons que dans la majorité des cas il sera question de la sphère manufacturière, celle-là même qui est dominante dans le secteur, c’est-à-dire d’après l’INSEE, les industries de transformation des biens par la fabrication, la réparation ou l’installation et qui peut exercer par la sous-traitance (NAF rév. 2, 2008). Un autre terme qu’il est essentiel de définir est celui de valeur ajoutée qui, d’après l’INSEE, correspond à « la valeur de la production diminuée de la consommation intermédiaire ». C’est donc ici le solde du compte de production par lequel on estime la valeur de la production réalisée par l’entreprise. Son calcul consiste donc en la soustraction du chiffre d’affaires par le total des consommations intermédiaires, ce qui correspond à la valeur des produits achetés à d’autres firmes pour être intégrés dans le processus de production. Cela nous donne alors une valeur ajoutée brute que l’on transformera en valeur net une fois l’usure du capital prise en compte, autrement dit, une fois l’amortissement considéré.

Pour délimiter le cadre de cette séance, il est important de rappeler que nous ne ferons pas ici un récit historique de la désindustrialisation en France, hormis le temps d’un exemple, mais simplement un vaste état des lieux à propos des réalités qu’elle engendre au cours de la période contemporaine à la rédaction de cet article. En ce sens, nos comparaisons quantitatives temporelles considéreront le temps long afin de percevoir l’évolution du secteur sans pour autant nous arrêter en détail sur les différentes périodes. Hormis pour celle de la crise économique de 2008 qui nous servira de point de jonction entre les deux dernières décennies, nos chiffres englobant cet évènement tel l’épicentre de l’état des lieux. Précisions également que pour des raisons de temps et de concision nous ne nous intéresserons au cours de cette séance, à un paragraphe près, qu’aux conséquences de la désindustrialisation. La recherche profonde des causes et des responsables, notamment politiques, devra quant à elle faire l’objet d’une conférence dédiée ou de tout autre objet de réflexion indépendant. Cependant, on pourra préciser pour les intéressés, que les causes sont généralement réparties par les économistes en quatre groupes. Celui de l’offre interne, avec les raisons liées au progrès technique, à l’automatisation ainsi qu’à l’obsolescence. Celui de la demande interne, avec l’explication de la hausse du pouvoir d’achat qui profiterait principalement à le recherche de services. Le groupe des causes internationales, avec notamment l’aspect concurrentiel par la pression au coût horaire ainsi que la dynamique de délocalisation. Puis la quatrième groupe, celui dit national, qui correspond à l’investissement public et donc à l’action de l’État au travers de sa politique en direction des industries. Enfin, pour en revenir à nos premières préoccupations de délimitation, nous tâcherons de rester factuels et prudents en ne basant pas cette séance outre-mesure, sur des analyses économétriques complexes dont les méthodes peuvent parfois manquer de rigueur, notre sélection préférant la certitude au spectaculaire.

Ainsi, pour cette séance nous traiterons de la désindustrialisation en deux parties de tailles inégales. Dans la première, nous énoncerons les conséquences de ce phénomène à l’aide de cartes, de graphiques et de statistiques afin de rendre compte d’une réalité nationale, celle de nos usines. Puis, en seconde partie, nous tenterons de donner de la profondeur à cette réalité, de la faire devenir plus tangible et ce, en prenant un angle davantage littéraire, une échelle plus humaine, au travers d’un exemple contemporain de disparition de l’outil productif d’un territoire. Cependant, avant d’entamer ce plan, précisons en préambule que Relève de France invite chacun d’entre vous à consulter la bibliographie utilisée pour réaliser le présent travail, c’est évidemment cette dernière qui apporte la matière pour cet exposé, et notamment le travail de l’observatoire des territoires qui réalisent des analyses de qualité magistrale. Ceci étant dit, nous pouvons commencer.

État des lieux

En matière de d’indicateurs, on retrouve régulièrement trois pourcentages pour évaluer le niveau industriel d’une Nation comme la France. Le premier est celui de la valeur ajoutée que nous avons défini précédemment, c’est-à-dire 274 milliards d’euros pour l’ensemble de l’industrie Française, dont 219 proviennent des manufactures (Insee 2018, chiffes 2017). Néanmoins ce qui nous intéresse ici, c’est la part de cette valeur ajoutée industrielle par rapport à la valeur ajoutée globale du pays. Cette dernière s’élève à 13,5% pour l’industrie, tandis que l’agriculture se situe à 1,8%, la construction à 5,8%, les services marchands à 58% et les services non-marchands à 21,9%, de quoi effrayer n’importe quel travailleur manuel (Insee 2020, chiffres 2019). Cette proportion de trois quart pour le tertiaire se confirme avec notre deuxième indicateur, celui de la part des emplois industriels au sein du marché national du travail. L’industrie représente ici 11,7% des emplois, l’agriculture 2,3%, la construction 6%, les services marchands 49,2% et les services non-marchands 30,7%, de quoi inquiéter une fois de plus le peuple des bâtisseurs (Insee 2020, chiffres 2018). Enfin, le troisième indicateur primordial utilisé pour rendre compte de notre état industriel est celui de la part de l’industrie dans nos exportations ainsi que dans nos importations. En considérant une division entre primaire, secondaire, tertiaire, l’industrie correspond en France, respectivement à 73.83% des exportations et 76.38% pour les importations, de quoi susciter l’interrogation de la force de travail (Insee 2020, chiffres 2018). La tableau que permet de dresser ces seuls indicateur est déjà en lui-même catastrophique. Ce dernier nous indique que 3 sur 4 de notre valeur ajoutée vient du tertiaire et que 4 emplois sur 5 concerne ce secteur des services, et ce alors que 3 sur 4 de nos exportations dépend de notre industrie, avec une nécessité d’importation elle aussi à 3 sur 4 industrielle, pour compenser l’absence d’usines en nombre suffisant. Cette situation alarmante, inquiète un nombre grandissant de personnes et a pris une place de plus en plus important dans le débat public, notamment depuis la parution du rapport Gallois, qui fait part d’une situation extrêmement alarmante pour le futur de la Nation. Mais alors est ce que nos voisins rencontrent des problèmes similaires ?

Comme on peut le constater sur ces cartes représentant l’Union Européenne, l’Ouest du territoire, dont la France, semblent être les grands perdants de jeu économique. Le cœur de la dynamique industrielle en matière de proportion d’emplois ainsi que de valeur ajoutée se situe dans les pays d’Europe Centrale et d’Europe de l’Est. Même si en chiffres bruts, l’Italie, la France et le Royaume-Uni continuent de représenter un arsenal industriel important pour la zone économique, ces derniers se positionnant respectivement derrière l’Allemagne, il n’empêche qu’ils subissent une forte régression depuis la fin des années 70. En matière d’emplois, la moyenne du travail industriel se situait en 2015 à 17,2%, avec d’importantes disparités dont souffrent en premier lieu les nations de l’Ouest, plaçant ce groupement d’activités à la troisième place derrière le tertiaire à destination des ménages et la sphère publique. À l’inverse, la République tchèque, la Slovénie, la Roumanie, la Slovaquie, la Hongrie, la Pologne et l’Allemagne représentent la même année plus du quart de la valeur ajoutée européenne et plus d’un cinquième des emplois, avec des taux nationaux et régionaux dépassant souvent les 30%. Dans le même temps, entre 1995 et 2017, la position de la France a régressé. Alors qu’en 1995, elle était le deuxième contributeur en valeur ajoutée manufacturière après l’Allemagne, elle est aujourd’hui troisième derrière l’Italie, voire même quatrième si l’on prend une définition de l’industrie qui va au-delà du cadre de la manufacture, place de quatrième qu’elle avait d’ailleurs sur l’emploi industriel en Union Européenne (OdT 2018). Dès lors, dire que le recul industriel des pays de l’Ouest a profité, au sein de la zone économique exclusive, aux pays de l’Est et du centre semble évident et même constant dans la littérature économique. Revenons cependant au cas Français, celui-ci étant notre seul objet d’analyse aujourd’hui.

Comme on peut l’observer avec ces cartes, la France métropolitaine fut historiquement coupée en deux par une droite reliant la ville de Caen à la ville de Marseille. À l’Est on retrouve majoritairement la France de l’industrie, celle des usines, tandis qu’à l’Ouest on retrouve la France de l’agriculture, celle des terres exploitées. Il n’est cependant ici pas question d’un schisme national, les deux côtés du pays se complétant à merveille dans la constitution de la richesse commune et la réponse à la consommation. Surtout que dans les deux cas, la France a connu des pertes d’emplois vertigineuses, passant 28% d’emplois industriels en 1975 à 11,6% en 2012, et de 10,1% d’emplois agricoles en 1975 à 2,8% en 2012 (OdT 2018). Un affaiblissement des deux composantes productives du pays donc. Concernant le secteur du secondaire, il est cependant difficile de distinguer avec ces cartes où se situe principalement l’érosion, c’est pourquoi nous nous baserons sur la décomposition régionale.

Ainsi, grâce à ce graphique on peut constater que, malgré un recul global, c’est en premier lieu le quart Nord-Est de la France qui a été frappé le plus violemment par la désindustrialisation en matière d’emploi. Avec une diminution de plus de moitié pour les Hauts des France, le Grand Est et la Bourgogne Franche-Comté, situation que l’on ne retrouvera en pareille proportion qu’en Auvergne Rhône Alpes avec principalement trois départements touchés.  Le Rhône, 35,8 % des emplois des 25-54 ans en 1975 pour 13,3 % en 2014, soit une perte de 75 000 emplois pour la zone de Lyon. La Loire, 44,1 % des emplois des 25-54 ans en 1975 pour 18,4 % en 2014, soit une perte de 50 000 emplois pour les zones de Saint-Étienne et de Roanne. L’Isère, 38,7 % des emplois des 25-54 ans en 1975 pour 16,9 % en 2014, soit une perte de 30 000 emplois pour la zone de Grenoble (OdT 2018). Au final, en moyenne la France perd en 40 ans environ 55,48% de sa proportion d’emplois dans l’industrie. Une représentation géographique permettant de visualiser ces évolutions régionales depuis 1975 nous donne les cartes suivantes.

En 1975, les entreprises industrielles employaient presque le tiers des 25-54 ans avec des taux frôlant les 40% pour les Hauts-de-France et le Grand Est. Ainsi, l’avantage certain que confère cette visualisation territoriale est de nous montrer à quel point le Sud de la France se démarque des autre régions par une part d’emplois industriels faible. En région Provence Alpes Côte d’Azur par exemple, cela représente moins de 10% des emplois, et même si la différence était davantage notable en 1975 qu’en 2014, elle reste néanmoins très perceptible. On reconnaitra en revanche, qu’un certain lissage des disparités régionales, produit par la désindustrialisation générale, a amené à une homogénéisation des territoires Français, du moins sous un angle macro. Car si on entre dans une analyse plus fine, on remarquera par exemple que même si le Grand Est semble continuer de peser au sein de l’industrie Française, c’est en réalité à l’échelle des zones d’emplois, que l’on peut déterminer que c’est à l’Ouest du pays que l’on retrouve majoritairement la croissance orientée vers l’activité industrielle. Avec seulement 25 zones sur 322 qui ont enregistré une progression de la part de l’emploi industriel, et dont la majeure partie se situe à l’Ouest et plus particulièrement en Bretagne et dans les Pays de la Loire, on voit se profiler à l’échelle micro un changement de paradigme. Un nouvelle division Française qui ne correspond cependant pas, dans le cadre de la désindustrialisation, à l’analyse répandue en politique et basée en partie sur l’analyse de Christophe Guilly, opposant une France des métropoles qui seraient les gagnants de la mondialisation avec une France des territoires périphériques qui elle, en serait la perdante.

Pour constater ces évolutions, observons la première carte du territoire métropolitain, on voit que l’emploi industriel a tendance à diminuer sur l’ensemble du territoire Français. Toutefois, ce taux ne diminue pas au même rythme partout et on constate qu’il est proche de l’état de stagnation, en jaune, pour tout un tas de zones d’emplois. Si l’on regarde ensuite la seconde carte, alors on peut constater assez généralement que la vérification d’un effet d’externalité industrielle entre les différents lieux représentés. C’est-à-dire que de manière régulière mais non systématique, on observe que dans les territoire où l’industrie recule le moins, un effet d’entraînement existe sur le reste de l’emploi des autres secteurs, et ce alors que le phénomène inverse lui ne s’observe quasiment pas. C’est entre autres pourquoi il est primordial de s’intéresser à la question industrielle, cette dernière outrepassant ses propres frontière dans un cadre de lutte contre le chômage, les emplois produits nécessitant un nombre supérieur de services supports et de consommations intermédiaires pour effectuer l’activité dite industrielle, engendrant une externalité positive pour les autres secteurs. À savoir qu’en moyenne, un emploi industriel permet de créer 1,5 emplois indirects et 3 emplois induits dans le reste de l’économie (Insee 2015). Concernant le fondement scientifique de ces affirmations, hormis la superposition des deux cartes évidemment, on peut se baser sur les études de Moretti en 2010, de Malgouyres en 2017 ou encore de Frocrain et de Giraud en 2018. On trouve d’ailleurs un effet multiplicateur encore plus fort pour les industries de haute-technologie comme le montre les études de Moretti et de Thulin en 2013 ainsi que de Wang et de Chanda en 2018. Également, une des études les plus récentes à ce sujet, menée en 2019 par Bartik et Sotherland et centrée sur les États-Unis, indique que cet effet multiplicateur est deux fois plus élevé pour l’industrie qu’il ne l’est dans les autres secteurs. De plus, toujours dans le cadre l’observation de ces zones d’emplois, l’analyse structurelle-résiduelle révèle que l’évolution de l’emploi industriel dans les territoires serait d’abord déterminée par les conditions macroéconomiques, avec notamment la composante nationale qui expliquerait en moyenne 52% des variations locales. Ces déterminants macroéconomiques correspondent, par exemple, à la dynamique de la productivité dans l’industrie, à l’évolution de la structure des dépenses des consommateurs ou encore à la concurrence internationale. La spécialisation sectorielle, quant à elle, n’expliquerait en moyenne que 10% des variations de l’emploi industriel local et ne dominerait donc dans aucune zone d’emplois, ce qui est plutôt faible (Levratto et Carré 2013).

Ces différentes trajectoires que prennent les territoire en matière de développement, correspondent pour le reste à diverses critères locaux. En premier lieu il y a les dotations matérielles (géographie, infrastructures, technologies) et immatérielles (histoire, liens économiques, capital social) du territoire. Il y a ensuite la dimension de l’économie d’agglomération avec les effets de concentration des activités, cela inclus la dynamique des villes et surtout celle des métropoles. Enfin, le troisième groupe de facteurs est celui des caractéristiques des entreprises elles-mêmes comme leur âge, leur taille ou encore leur statut. Néanmoins, en dehors de la proximité géographique, d’autres phénomènes interviennent. C’est ainsi que Elhorst en 2010 appuie sur le fait que les effets de débordement d’un territoire sur un autre passe par divers canaux, on distingue alors trois types d’interactions spatiales. L’interaction endogène, lorsque la décision économique d’un agent ou d’une zone géographique va dépendre de la décision de ses voisins, l’interaction exogène, lorsque la décision économique d’un agent va dépendre des caractéristiques observables de ses voisins, et enfin la corrélation spatiale des effets de mêmes caractéristiques inobservées. C’est ainsi que dans l’un de nos documents de référence, « L’étonnante disparité des territoires industriels » (Carré, Levratto et Frocrain 2019), les résultats montrent que 27% de la variation observée du taux de croissance des emplois dans l’industrie s’expliquerait par la valeur que représente les emplois dans les zones voisines. Sur cette période 2009 à 2015 on estime alors qu’il y a bien une dépendance spatiale entre les zones d’emplois, ce qui amène à la fois à un mécanisme d’auto-renforcement de ces zones, une dynamique positive, mais également à un mécanisme de régression collective en chaîne, une dynamique négative.

Pour distinguer ces dynamiques, il nécessaire de pouvoir constater le nombre d’emplois industriels par zones afin de constater à la fois les dynamiques de renforcement et celles de régression. On remarque en premier lieu que l’Île-de-France et Rhône-Alpes sont sans surprises les deux premières régions industrielles françaises en concentrant respectivement 13,5% et 13% de l’emploi industriel national, avec effet de renforcement à la clé. De plus, malgré une homogénéisation de l’activité industrielle sur le territoire causée par la désindustrialisation, comme évoqué plus tôt, on retrouve bel et bien les mécanismes positifs et négatifs un peu partout sur cette carte. Du moins, cela est vrai sauf pour le Sud-Ouest où les villes de Bordeaux et de Toulouse conservent leurs dynamiques dans leurs seules zones d’emplois et ce sans présenter de réelles externalités positives, du moins en 2012. C’est pourquoi, il est pertinent d’aborder également un autre découpage que celui de zones d’emplois, il s’agit de celui des aires urbaines.

Avec les données exposées ici, on peut en premier lieu constater qu’en 2014, 59% de l’emploi industriel se trouvait dans les grands pôles, c’est-à-dire les grandes villes. Néanmoins, comme exposé plus tôt avec le rejet de la rhétorique emprunté à Guilly, la dynamique industrielle ne se situe pas dans les grandes villes. En effet, on constate une régression de 17% de la proportion l’emploi industriel dans ces pôles, et ce au profit de l’ensemble des autres zones urbaines qui toutes, sans exceptions, ont vu leur proportion d’emplois industriels augmentée. Certes cette hausse est en partie due à la baisse l’ensemble des emplois en France périphérique, néanmoins, il y a tout de même un phénomène de déconcentration industriel des métropoles, hormis dans quelques cas. Avec des zones qui se développent ou se renforcent plutôt dehors de ses grands pôles, dans des territoires moins peuplés, tout en conservant une liaison routière et ferroviaire directe. Ceci a été notamment encouragé par la politique Françaises des pôles de compétitivité, ces derniers étant situés, pour une bonne partie d’entre eux, en dehors des grandes villes. De plus, divers avantages expliquent cette situation comme par exemple le prix du foncier, l’exonération fiscale, l’aménagement routier desdites zones, la persistance ferroviaire ou encore la volonté d’une partie de la population de s’éloigner des grands centres d’habitation. On pourrait donc penser que l’orientation productive des économies rurales se distingue nettement de l’orientation tertiaire des économies urbaines. Cela est partiellement vraie et il est nécessaire de le relativiser en rappelant les échelles en question. Le fait est que la supériorité d’une proportion n’implique pas la supériorité de valeur brute impliquée, c’est d’ailleurs ce que l’on constate en comparant le premier graphiques aux deux autres. De plus, il faut garder à l’esprit que les industries continuent majoritairement de fermer et que la France poursuit en moyenne sa désindustrialisation, ici seule la répartition était en cause.

Si on essaye de s’intéresser au cas par cas aux zones d’emplois des petites et moyennes villes, on s’aperçoit que sur les 25 zones sur 322 ayant enregistrés une progression de la part de l’emploi industriel, presque toutes sont situées dans l’Ouest de la France. On distingue même, comme évoqué précédemment, une nette dominance pour la Bretagne et les Pays de la Loire, avec notamment les zones d’emplois de La Ferté Bernard ainsi que de La Roche-sur-Yon. Certes on pourrait estimer au premier abord et au vu des courbes d’évolution, que l’avancement de ces 25 zones n’est pas très important, ou du moins qu’il n’y a rien de transcendant dans celui-ci. Toutefois, ce serait négligé le fait qu’il s’agit ici d’un mouvement qui s’étend entre 1975 et 2014. Cette même époque où la nation dans son ensemble est passée de 29,2% d’emplois industriels à 13%. Dès lors, ce n’est pas simplement la croissance de l’emploi dans le secondaire qui est un exploit mais bel et bien la survie et le renforcement d’un tissu industriel. Les zones orange quant à elles, traduisent avec exacerbation le phénomène que nous tentons d’analyser, celui de recul général de l’industrie.

Ce changement de paradigme entre l’industrie du quart Nord-Est t celle se développant vers l’Ouest et le Sud de la France se voit confirmé par la création d’entreprises industrielles représentée sur la carte. Même si les zones d’emploi de Valenciennes (38 entreprises industrielles créées en 2016 pour 100 recensées), Douai (19 pour 100) et de Nancy (13 pour 100) restent celles où les taux de création d’entreprises industrielles sont parmi les plus importants de France, ce sont des exceptions et c’est globalement en Bretagne, Pays de la Loire, Nouvelle-Aquitaine, Occitanie, Provence Alpes Côte d’Azur ainsi que dans le Sud de l’Auvergne Rhône Alpes que l’essentiel de ces créations a désormais lieu. On constate également que dans ces régions méridionales, les établissements industriels qui emploient moins de 50 salariés sont également ceux qui emploient la plus grande proportion de travailleurs du secondaire, c’est-à-dire 40 % des salariés (OdT 2018). À l’inverse, en Île-de-France, Hauts-de-France, Grand Est et Normandie, ce sont les grands établissements qui sont les premiers pourvoyeurs d’emplois industriels, et ce avec les structures de plus de 200 salariés qui y offrent plus de 43 % des emplois aux travailleurs de l’industrie manufacturière (OdT 2018). On soulignera que, malgré ces créations d’entreprises présentées sur la carte, le solde entre les fermetures et les ouvertures vient relativiser cet aspect.

Solde net annuel des créations et des fermetures d’entreprises industrielles
2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019
– 261 – 34 – 89 – 140 – 43 – 33 0 25 17 – 12

Source Trendeo 2019

Source Trendeo 2019

On peut observer avec le tableau des recrutements, qu’avant la crise sanitaire de 2020, nous connaissions une reprise de la création d’emplois dans le secondaire et ce malgré le solde de créations d’entreprises industrielles qui était négatif pour l’année 2019. Cette tendance ne changera en revanche pas le fait qu’en une décennie, c’est un total de 89 307 emplois qui ont disparus de nos usines et ce après le calcul du solde net. Quand on s’intéresse plus précisément à la taille des structures, on s’aperçoit également qu’en dehors de 2019, c’est les grandes entreprises qui portent sur les épaules le gros du flux humain dans secteur secondaire et ce en étant chaque année, soit la plus grande source de licenciements, soit, comme en 2017 et 2018, le porte-étendard de la création d’emplois. Cela pointe à la fois une force et une faiblesse pour l’hexagone. D’un côté, la France est dotée d’un nombre important de champions industriels, c’est-à-dire de grands groupes qui pèsent aussi bien à l’international sur le marché extérieur, là où elles font la majorité de leur chiffre d’affaires, mais également sur le marché intérieur, où elles s’inscrivent dans des logiques de contrat globaux impliquant un nombre important de sous-traitants locaux, donc de petites entreprises Française. En revanche, là où la patrie se voit désavantagée, c’est sur le nombre de PME imposantes, aussi appelées ETI pour « entreprise de taille intermédiaire ». En effet, alors que ces dernières sont très présentes dans le tissu industriel Italien et Allemand, la France quant à elle n’en dispose qu’en faible quantité, se retrouvant dans une situation que l’on qualifiera de binaire entre ses PME et grandes entreprises, ne trouvant pas d’espace pour des organisations moyennes et intermédiaires qui subissant une trop forte concurrence de nos propres grands groupe, quand ce n’est pas directement l’absorption de ladite moyenne structure qui est observée. Ces mêmes grandes firmes qui, si on regarde le tableau évoqué, représentent 84,7% du solde négatif, soit 75 679 suppressions de postes en 9 ans, et ce le plus souvent dans les logiques d’externalisation de l’activité, voire de délocalisations, le tout sous le prétexte de la concurrence internationale, tandis que l’État subventionnera directement et indirectement leur impotence organisationnelle.

Dans le même esprit, une autre problématique qui frappe l’emploi industriel depuis quelques décennies en France et qui est en lien avec les grandes entreprises qui en sont une source majeure, c’est celle de l’intérimérisation du secteur industriel. Représentant 301 000 personnes en 2018 dans le seul secondaire, les entreprises usent énormément de ce contrat précaire pour éviter d’avoir à recourir au CDI qui est jugé trop rigide (Insee 2019, chiffres 2018). Les ouvriers concernés sont souvent moins bien considérés et ont, dans la majorité des cas, un rôle de tampon qui sert à absorber les piques d’activités au sein de l’industrie, le salariat devenant alors une simple variable d’ajustement du volume de production, la personne que l’on prend ou que l’on jette en fonction des commandes. Tandis que les analystes de comptoir nous rappellerons qu’elles peuvent s’estimer heureuses d’avoir un travail, on remarquera que dans le même temps, ce contrat sert de plateforme de recrutement en interne. En effet, un nombre important d’intérimaires se voient inciter par la possibilité éventuelle d’obtenir une place fixe au sein de l’entreprise, les poussant à travailler davantage et à rester en dehors de toutes luttes sociales, il ne faudrait pas faire de vagues pour atteindre le Graal de la marchandisation. Au même titre que la sous-traitance dont parlions dans la première séance, nous sommes ici face à cette facette de la désindustrialisation, celle de l’externalisation et de la flexibilisation du travail pour disposer d’une plus grande « agilité » face aux incertitudes de marchés, celles-là mêmes qui causent des destructions d’emplois. Il s’agit d’autant plus d’une perte pour la nation, que le travail industriel est connu pour être celui qui intègre les emplois les plus qualifiés, le positionnant devant l’agriculture, la construction et les services. Un large panel de compétences techniques sont nécessaires et ce, que l’on soit opérateur de production, technicien ou ingénieur. Il est nécessaire dans la majorité des cas de suivre des formations et des certifications diplômantes, loin du remplissage de dossier administratif si commun dans le tertiaire. Ces emplois plus qualifiés engendrent donc des salaires qui sont en moyenne plus élevés, comme on peut l’entrevoir avec le tableau de l’Insee qui suit. On notera une légère exception cependant pour la fabrication de denrées, de boissons et de produits à base tabac qui demande peu de qualification aux opérateurs par rapport au reste des filières industrielles. Nous sommes donc sur une disparition ainsi qu’une précarisation (intérim) des emplois qui sont en moyenne, au sein des grandes typologies, le plus qualifiés et les mieux payés. Le chemin sans embuches d’une perte visible du savoir-faire national.

Sources Insee, Tableaux de l’économie française, éditions 2018.

La logique de transmission et de conservation d’un patrimoine de connaissances est attaquée dès lors que les emplois disparaissent ou que les ouvriers n’ont pas de postes aussi fixes qu’auparavant. Les industries, comme la majorité des organisations, se basent certes sur des processus écrits et formalisés mais également sur la formation terrain par l’apprentissage. L’observation et la correction donc, grâce au support des plus qualifiés et des plus anciens. Or, si on construit les compétences et donc le savoir-faire sur la durée, le problème du bloc tampon d’intérimaires qui vient et part en fonction de la conjoncture du marché ne permet plus cette dynamique, d’autant plus dans un contexte général de perte des emplois pour l’ensemble du secteur. On sait par exemple qu’un des principaux reproches qui est fait à l’industrie Française est son faible niveau d’investissement dans la recherche-développement (rôle occupé en premier lieu par l’État) et donc plus généralement, son faible niveau d’innovation par rapport aux mastodontes étrangers. Or, non seulement cela est corrélé avec le nombre réduit d’entreprises de taille moyenne et intermédiaire, qui sont le moteur actif de cette courses en Italie et en Allemagne, mais également avec la proportion réduite de production sur site, sur le territoire national. Prenons un exemple, dans le cadre d’une industrie qui conserverait son bureau d’étude à Paris mais délocaliserait sa production à l’étranger. Alors, l’activité réelle et le savoir-faire tangible seraient dès lors, pour une grande partie, loin de la France, loin des têtes, la création dans tous les sens du terme serait séparée de la conception. Cet éloignement causera alors une régression du potentiel d’innovation et ce car on sait que le base du développement se fait avec ce que certain appellerait « la réalité du terrain », c’est-à-dire avec la production et la maintenance par qui l’expérimentation et le développement d’idées en grande partie. On pourrait comparer la situation à un tête bien remplie vissée sur un corps auquel on aurait retiré les bras, le tout baigné dans une modélisation conceptuelle permanente. Le véritable monde des idées au pays de la création, l’industrie qui ne fait plus preuve d’industrie.

Cette situation de l’innovation est toutefois un problème plus vaste et la France n’a toujours pas atteint le seuil annuel des 3% du PIB dans le recherche et développement que préconisait notamment l’agenda de Lisbonne dès l’an 2000. Avec 2,21 % du PIB en 2016, cet handicap majeur contribue à empêcher les industries du pays de monter en gamme pour s’extirper de l’étau européen dans lequel elles sont aujourd’hui coincées (Bost 2017). En effet, aujourd’hui bloqué dans le milieu de gamme, le positionnement sectoriel de la France la place dans une situation favorable à une forte désindustrialisation et ce avec une répartition de son emploi dans le secondaire à 66% dans les secteurs de basse et de moyenne-basse technologies, selon la nomenclature d’activités françaises (NAF rév. 1). Des conditions contribuant à la destruction d’emplois car c’est bel et bien dans ces domaines que l’on retrouve à la fois les fonction les plus remplaçables par le progrès technique, mais également là où la concurrence avec les pays positionnés sur l’entrée de gamme est la plus forte. C’est d’ailleurs cette seconde raison qui pousse à parler de France prise en étau avec, d’un côté l’Europe de l’Est ainsi que l’Asie, qui produisent pour moins cher en basse et moyenne et technologie, et de l’autre les pays du Nord dont l’Allemagne, positionnés sur le haut de gamme et dont le niveau de qualité industrielle global dépasse celui de la France. Ainsi, avec peu d’avantages comparatifs du point vu marchand et seulement 24% de son industrie dans les hautes technologies, la nation Française est de fait très exposée aux contraintes de coûts et ce malgré son atout certain sur le prix de son électricité (Bost 2017). Cet état de fait est à la fois une cause et une conséquence, dans le cadre d’une boucle auto-entretenue qui engendre toujours plus de désindustrialisation et dont l’un des principaux effets, a été de forcer les industries Françaises à renier sur leurs marges jusqu’à la suffocation. Ces mêmes industries qui se concentrent en priorité sur le simple renouvellement de leurs équipements, au détriment des investissements dits de rupture technologique. En 2013 par exemple, le parc machine Français avait en moyenne 19 ans d’âge, contre 17,5 ans en 1998. C’est l’une des raisons qui explique notamment pourquoi le taux d’utilisation des machines était en moyenne de 81 % en France, contre 95% en Allemagne (Bost 2017). Dans le jeu des comparaisons, on soulignera également que la même année, les industries Françaises disposaient de 18 000 robots tandis que les industries Allemandes en avait 86 000 (Bost 2017).

Sources Insee, Tableaux de l’économie française, éditions 2020.

Dans le même temps, ce moindre état des infrastructures combiné à l’obsolescence progressive de ces dernières, entre dans le cadre du manque de compétitivité dont nous parlions précédemment, ce qui nous amène au problème de la balance commerciale. Avec un solde négatif à hauteur de 59,1 milliards d’euros, le France se classait avant-dernière de l’Union Européenne en 2018, juste après le Royaume-Uni. Celui-ci étant depuis parti, la France peut à présent légitimement revendiquer sa place de plus grande perdante de la zone en matière d’échanges commerciaux. Pour rappel, environ 3 sur 4 de ces échanges commerciaux concernent des biens industriels, que ce soit à l’import ou à l’export, la France n’étant plus armée pour tirer son épingle du jeu dans son contexte de désindustrialisation structurelle. Dans les années 80 pourtant, elle représentait 6% de l’export mondiale, en 2000 c’était 4,7% et en 2014 seulement 3,1%, soit un diminution de moitié en une trentaine d’années (Bost 2017). À vrai dire, la France est aujourd’hui dépendante des importations dans la majorité des secteurs d’activités industrielles, hormis ceux de l’agroalimentaire et du transport non-routier (aéronautique, maritime, ferroviaire) qui représentent dans le même temps nos deux plus grandes filières pour l’exportation. Ces filières qui, comme les autres en France, souffrent pour la plupart d’un manque de solidarité comme nous l’explique le rapport Gallois. On y trouverait le plus souvent, dans le cas Français, des relations entre les grands donneurs d’ordre, leurs fournisseurs et les sous-traitants qui sont dégradées ou en tous cas, insuffisamment coopératives et organisées. C’est dans cet esprit par ailleurs que la France s’est lancée sur le chantier des pôles de compétitivité au travers de ce que l’on a appelé « la nouvelle politique industrielle ». Cette absence de bienveillance tendancielle dans le partage des informations, les projets communs d’innovations et la fixation de prix allant dans l’intérêt général de la filière (hors cartel), serait donc un autre facteur important de notre désindustrialisation, nos firmes ne s’étant en général pas autant protégées mutuellement que dans les autres pays développés.

Enfin, cette solidarité et cette bienveillance perdues sont à l’image des territoires industriels qui en étaient les berceaux, ceux où règnent aujourd’hui le chômage et les friches des anciennes usines, reliques d’une époque passée et regrettée. Ces villes ouvrières, quand ce n’est pas carrément des départements entiers, qui se voient dévitalisées par les différentes migrations. Celles des usines par les vagues de délocalisations, à la recherche de main d’œuvre bon marché en dehors des frontières nationales. Celles des habitants par le déménagement, à la recherche d’un travail située ailleurs et afin de pouvoir nourrir leurs familles. Celles des étrangers par espoir d’opportunités, à la recherche d’un coût de la vie abordable engendré par cette dévitalisation économique, véritable niche à la prolifération. Ces migrations ont fini par défigurer ces territoires post-industriels, ceux-là mêmes qui ont aujourd’hui perdu leur identité dans tous les sens du terme, les plus pessimistes diront même leur raison d’être. Il y règne une atmosphère morose et des visages changés, égayés parfois par la naïveté ou l’inconscience d’une jeunesse, celle qui ne connait pas et ne veut pas connaitre l’histoire de ces lieux, celle pour laquelle cette histoire locale et pourtant si contemporaine ne fait plus vibrer. Cette même jeunesse qui n’a plus qu’un espoir, partir, quitter ces territoires désindustrialisés où ils ne voient plus que désolation, aller étudier en métropole et si possible finir par vivre dans la périphérie de ces dernières, à l’abri du chômage si effrayant qui a condamné nombre de familles. L’ère de l’enracinement n’est arrivée que sur les terres toujours fertiles, pour les autres, les générations passent et on acte progressivement la fin d’une histoire tout en perdant l’espoir d’un retour à cette époque dorée, celle de la production, celle du travail pour tous, celle des industries.

Avant de passer à notre seconde partie, revenons rapidement sur une explication sommaire des causes non-politiques de cette situation, évoquée par le document de 2010 sur la désindustrialisation qui a été produit par la Direction Générale du Trésor. Ce dernier nous informe que l’on peut expliquer la situation contemporaine, notamment par une transformation observée de l’emploi de catégorie industrielle, en un emploi de la catégorie du service marchand, et ce par une externalisation au sein de l’activité du secondaire, qui correspondait au taux de 9% en 1980, contre 25% en 2007. Également, ce document nous dit que la hausse constante de la productivité du travail a réduit le besoin d’emploi avec un rythme de progression annuelle à hauteur de 3,6% pour le secteur manufacturier entre 1996 et 2006, contre trois fois moins pour le reste des secteurs économique. De plus, le coût de main d’œuvre situé au quatrième rang Européen derrière la Belgique, la Suède et le Danemark, tous trois positionnés dans des gammes plus hautes, n’aide pas au positionnement moyen de gamme Français. Enfin, la base de la fiscalité des entreprises à 33% place la France au rang de numéro deux, derrière la Belgique, dans la taxation de ses organisations industrielles. Ainsi, l’étude estime que l’externalisation est responsable de 20% à 25% de la baisse de l’emploi industriel mesurée dans l’industrie entre 1980 et 2007, tandis qu’elle n’en expliquerait plus que de 1 à 5 % depuis 2000. Les gains de productivité dans l’industrie correspondraient quant à eux à 30 % des pertes d’emplois sur la période 1980-2007 avec un taux à 65 % depuis 2000. Concernant la concurrence étrangère, une approche comptable approximative estime que 13 % des destructions d’emplois dans l’industrie en proviendrait avant les années 2000, puis ce taux grimperait à 28% par la suite.

Ce constat est d’autant plus frappant quand on sait que, jusqu’au milieu des années 2000, les économistes, géographes et parlementaires n’utilisaient pas ou alors très peu le terme de désindustrialisation, lui préférant des dénominations plus optimistes comme mutation industrielle ou reconversion industrielle. La désindustrialisation était le plus souvent vue comme un fantasme, un mythe même pour certains rapports parlementaires et ministériels comme par exemple le rapport Roustan, paru en 2004, où le député du même nom nous explique que «si la désindustrialisation du territoire français est un mythe, l’accélération des mutations économiques est indéniable au point de déborder les capacités d’adaptation de la société française ». De la même manière qu’en 2005, la ministère du travail fait paraitre une étude visant à démontrer que «la désindustrialisation serait largement un fantasme» porté par les classes populaires qui ne perçoivent pas les changements macroéconomiques. Ces raisonnements qui ne sont pas si anciens et qui nous paraissent hallucinants aujourd’hui, que ce soit de déconnexion ou de condescendance, ont cependant été contestés par quelques irréductibles comme Fontagné et Lorenzi en 2005 toujours, qui avertissaient du risque de perte de substance économique en parlant de la désindustrialisation de la France. Le phénomène est pourtant ancien car dès 1949, Jean Fourastié identifiait un glissement de l’emploi industriel vers le secteur des services, qui correspondrait selon lui à une logique similaire à celle qu’a connue l’agriculture au profit du secteur secondaire. Il ne s’agirait alors que de l’ordre naturel des choses et de conséquences inévitables. Des sociologues comme Alain Touraine ont même parlé en 1969 de société post-industrielle, donnant naissance à tout un courant de pensée qui cherchait à nommer l’ère nouvelle et normale dans laquelle entrait tous les pays développés des 70 et 80. Il faut bien s’imaginer qu’on vu la tertiarisation et le recul de l’industrie pendant très longtemps comme un signe positif, une volonté de se débarrasser du travail laborieux comme évoqué lors de la deuxième séance, la véritable marche vers le progrès.  Une atmosphère d’acceptation semi-consciente régna donc sur le pays, plus ou moins jusqu’aux années 2010, où on aperçut un premier pavé dans la mare que fut le document de la Direction Générale du Trésor, celui-là même que nous avons évoqué lors du paragraphe précédent. Puis, une seconde secousse qui fut une véritable bombe dans l’agenda politique national, le rapport Gallois, paru en novembre 2012. Ce dernier, remis au Premier Ministre, dresse pour la première fois un diagnostic faisant état d’un « décrochage » de l’industrie française et ce en indiquant que « l’industrie française atteint aujourd’hui un seuil critique, au-delà duquel elle est menacée de déstructuration ». Depuis, 8 ans se sont écoulés.

Les Ateliers Thomé

L’exemple symbolique de la désindustrialisation d’un territoire que nous évoquerons aujourd’hui, se situe au Nord des Ardennes Françaises et plus particulièrement dans ce que les cartes forestières appellent l’Ardenne primaire (69% de boisement). On y trouve une grande vallée, prise en étau par une végétation dense et un ciel brumeux, abritant des Hommes depuis des temps immémoriaux. Longeant le fleuve de la Meuse, elle s’étend de Nouzonville à Givet, en passant par Revin, Fumay, Vireux-Molhain et d’autres, à proximité de la frontière Belge. C’était un bassin ouvrier très vivant, on y trouvait en parti le travail d’ardoiserie mais aussi et surtout celui de la métallurgie, d’où son surnom, la « vallée sidérurgique de la Meuse ». Composée de fonderies, de forges, d’ateliers de modelage et d’ateliers d’usinage, la vallée a pendant longtemps utilisée son fleuve pour transporter ses marchandises, profitant de celui-ci pour décomposer la chaine de production en étapes, avec des usines en aval et en amont dans le respect du sens du courant, de quoi stupéfier nos camarades écologistes qui pensent avoir découvert les flux naturels. Mais ce bassin, c’est avant tout celui des ouvriers, des métallos, ceux qui depuis Henry IV au moins, façonnent l’acier qui faisait vivre la nation. Dès le XVIIème siècle, le village de Nouzon abritait une annexe de la manufacture d’armes de Charleville, rivalisant avec les manufactures de Tulle et de Saint-Étienne, notamment par la travail à façon. Dans les campagnes environnantes, des nombreux ouvriers forgeaient et limaient les pièces détachées nécessaires à la platine des armes. Un véritable savoir-faire s’est développé, celui du travail du fer, qui nourrira forgerons, ajusteurs, ferronniers et d’autres pendant plusieurs siècles. Une manufacture articulée par la force Hydraulique et 80 hommes est même installée en 1690 pour répondre au besoin en fusils que l’on produisait avec le fer de l’abbaye d’Orval. Elle ne cessera de s’agrandir et atteindra son apogée avec le Premier Empire, devenant une institution de grande ampleur dans la vallée, puis connaitra cependant un déclin progressif jusqu’à 1836 où, le choix de la France sera de concentrer sa manufacture d’armes à Saint-Étienne. Mais le savoir-faire lui était toujours là, véritable mine de compétences que deux artisans ferronniers sauront reconnaitre pour y fonder leur société, les ateliers Thomé-Génot. Reconnus pour leur ingéniosité et les différents brevets qu’ils produisirent, les deux hommes ayant donné leurs noms à leurs ateliers vont étendre la production métallique de la vallée au-delà du secteur de l’armement, la dirigeant dans la filière automobile et ferroviaire. Évidemment, comme la grande majorité des industries frontalières du Nord-Est, la période des deux guerres mondiales marquera la vallée par des réquisitions massives de l’outil de production. C’est à cette époque charnière de la lutte ouvrière, en 1920 plus précisément, que la famille Dury récupère les ateliers.

En ce temps-là, la vallée sidérurgique de la Meuse concentrait un milieu ouvrier actif dans la lutte sociale, participant aux grève générales de 1936 lors de l’élection de Léon Blum et ayant contribué auparavant à l’avancée des droits des ouvriers, notamment ceux de l’ardoiserie qui étaient très peu considérés à l’époque. C’est ainsi que des habitants de la vallée comme Martin Coupaye, porte-parole du syndicat fumacien auquel se ralliera progressivement l’ensemble du syndicalisme Ardennais, contribueront à la création de la Fédération Nationale des Ardoisiers, puis à sa fusion avec la Fédération Nationale des Mineurs, lesquelles deviendront la Fédération Nationale des Travailleurs du Sous-Sol. Obtenant par la lutte, la journée de huit heures en 1919 ainsi que l’assimilation des ardoisiers au régime de retraite des mineurs en 1920, et ce après la menace de grèves illimitées. Véritable convergence des luttes et de la solidarité, chaque filière contribuait à propager ses privilèges plutôt qu’à les conserver jalousement. C’est pourtant dans ce bassin de tradition ouvrière et communiste que se développera également une forme de paternalisme entrepreneurial très prononcé. C’est ce que la famille Dury appelle la « responsabilité sociale », celle-là même qu’on retrouve un peu partout autour de la Meuse, qui leur incombe et dont ils héritent. De consistance catholique, cette dernière est par exemple perceptible dans les colonies de vacances offertes à tous les enfants de la vallée dont les parents ont travaillé dans les usines Thomé et où la messe fut de mise chaque dimanche. Également, cela se voit dans la construction de cités ouvrières, dans le financement de retraites complémentaires, dans la création d’un centre d’apprentissage pour les jeunes, dans les arbres de Noël et les primes pour les fêtes chrétiennes etc. L’industrie accompagnait les ouvriers dans leur vie, dépassant le simple cadre du salaire versé, un rapport de proximité dans tous les sens du terme existait entre le patron et ses employés. Ne serait-ce que par l’implantation des hébergements, avec des logements bourgeois non pas regroupés en quartier mais disséminés au sein des résidences ouvrières et à une courte distance de l’usine, permettant même parfois de l’apercevoir depuis le balcon. Cet accompagnement paternaliste de la force de travail, de son plus jeune âge jusqu’à son trépas, est une authentique œuvre sociale qui nous paraitrait aujourd’hui quasiment fictive. Un compromis entre rouges et cathos, dont les résultats furent le plus grand développement productif que le territoire a connu, on pourrait d’une véritable apogée pour la vallée.

Nouzonville, Source région Grand Est

Un autre monde, celui où l’on pouvait voir une foule de gens en bleu de travail à midi et sentir l’odeur du métal froid aussi bien à l’extérieur que dans les maisons où habitaient ces façonneurs de la modernité. Avec 64% d’ouvriers en 1982, les Nouzonnais furent élevés au bruit des marteaux pilons et des sirènes d’usines, entourés d’une multitude de petits ateliers regroupant chacun un peu moins d’une quarantaine de personnes qui accompagnaient les grands chefs de file que sont Thomé-Génot et Thomé Cromback. Cette vaste machinerie industrielle fut articulée par des ouvriers dont le sentiment d’utilité dans la tâche est prépondérant, ces derniers étant fiers de travailler pour les grands chantiers Français, comme par exemple celui du train à grande vitesse. Une époque où l’on reconnaissait l’importance du savoir-faire hérité et de la durabilité de l’emploi, comme avec cet exemple du graisseur de Thomé-Génot qui, lorsque l’on calcule sa valeur, fait réaliser par la démonstration que sa seule présence ainsi que ses connaissances dans le graissage, permettent de sauvegarder des dizaines de milliers de francs de capital par le soin apporté aux outils mécaniques lors d’un travail de maintenance quasiment invisible. Ce moment où l’on réalise que supprimer un seul emploi nuirait à l’ensemble du parc machines, qu’un ouvrier qui ne paie pas de mine a de l’or entre les mains. Mais les beaux jours ont une fin et si nous parlons aujourd’hui de la vallée sidérurgique de la Meuse, ce n’est pas pour son dynamisme économique, bien au contraire. Grande victime de la désindustrialisation, elle perdit successivement ses deux fers de lance. En premier lieu Thomé-Cromback, racheté par des Italiens qui liquideront la société en 1996 et qui partiront avec les procédures, les plans, les brevets et donc en somme le savoir-faire, dans l’optique d’en user autre part, loin de la France. Puis, en second lieu Thomé-Génot, liquidée en 2007 avec une importante médiatisation.

Pièce finale alternateur, Source MinuteAuto

Cela n’était pourtant pas aisé à imaginer, cet atelier ayant tout de même été le mastodonte du pole alternateur à destination du marché automobile avec une production de 30% du volume mondial par cette seule usine Ardennaise. Une qualité longtemps inégalée qui permettait, par la fonctionnement en 3×8, de produire jusqu’à 120 000 de ces pièces en 24 heures. Cela ne suffira cependant pas à l’entreprise qui déposera le bilan en 2004 suite à une pression trop importante sur les prix exercée par les équipementiers automobiles Valéo et Visteon qui étaient les clients de Thomé-Génot. Une démonstration invraisemblable du manque de solidarité industrielle évoquée dans le rapport Gallois, avec un équipementier de proximité situé à Charleville-Mézières, anciennement Ford, qui va tout simplement asphyxier les ateliers Thomé au détriment des relations industrielles historiques qui les lient. Tel un requin, Visteon demandera des baisses de prix chaque année sans considérer le fait que le tarif de la matière première lui, continuait d’augmenter, faisant même pression en demandant aux Nouzonnais la délocalisation de leur activité à l’Est de l’Europe pour continuer les affaires. Un honneur ancestral bafoué pour des raisons probablement liée à la financiarisation de profils de dirigeants, ces derniers ne s’inscrivant plus dans une tradition familiale et locale, ne jurant que par le taux de roulement et la trésorerie pour guider leurs firmes, sans se soucier des dynamiques territoriales et de leur importance. Relation de dépendance actée par Thomé-Génot, qui aura commis l’erreur de passer en monosourcing Ford contre davantage de volume de production, lui faisant perdre sa souveraineté et tendant le poignard au carolomacérien Visteon. C’est ainsi que la fermeture fut actée sur un défaut de trésorerie lié au prix de l’acier, celui-là même que l’on produisait pourtant quelques années plus tôt dans la région voisine, la Lorraine, et qui a fait tant défaut aux productions industrielles Françaises de biens intermédiaires, dont les atelier Thomé-Génot. Le sentiment général dans la vallée est alors celui de la fin d’une époque, celui de subir une mondialisation incontrôlable.

Sentiment qui était peut-être en réalité celui d’un présage. En effet, en cette année 2004 le groupe Américain Catalina l’emporte au tribunal de commerce avec une proposition de maintien des emplois ainsi que celle de l’embauche de 70 nouveaux intérimaires dans les atelier Thomé. Également, le tribunal signe la vente avec une condition d’investir dans le capital qui ne sera finalement jamais officialisée sans pour autant que le tribunal annule sa décision, l’idée d’une reprise étant à priori prédominante sur le bon sens. La presse ainsi que l’ensemble de la classe politique parlent alors d’un « sauvetage à l’Américaine », couvrant de compliments cet enterrement d’une direction familiale quasi centenaire au profit d’un fond d’investissement étranger qui allait redynamiser la vallée. Mal le leur pris, car trois années plus tard, en 2007, Thomé-Génot déclare cette fois sa liquidation définitive. Que s’est-il passé ? Un véritable braquage. Les nouveaux patrons ont tout simplement pompé l’argent de l’entreprise, par des salaires personnels astronomiques, par le transfert des fonds vers l’entité Catalina, par l’embauche d’un tas de consultants surfacturés pour détourner de l’argent et par la vente du patrimoine immobilier Parisien et Ardennais que possédait les ateliers. Le tout alors que, comme les Italiens dix ans plus tôt, Catalina a reçu énormément d’aides nationales, départementales et municipales pour son « sauvetage à l’Américaine », un raté monumental. Cet évènement fut un véritable drame pour le territoire et pour les ouvriers de l’usine, actant définitivement la mort économique de cette vallée sidérurgique de la Meuse. Le lendemain de la liquidation, une colère sans nom se répand parmi les effectifs de l’entreprise et les salariés vont se venger en pillant leur propre usine, récupérant tout ce qu’il restait, à la frontière du défoulement et de la quête pécuniaire. Certains diront que c’est avant tout les populations fraichement arrivées dans la vallée qui auront commis le gros du larcin, chacun sera juge des tendances ethniques en la matière. Quoi qu’il en soit, à partir de ce jour une lutte sociale s’engage pendant plusieurs semaines et va marquer la France entière. Cette dernière aura notamment pour effet d’orientée la colère des ouvriers vers l’État, lui reprochant la situation actuelle, ses choix ainsi que sa présente inaction face aux évènements. Contraint par l’opinion à sortir de ses réserves, ce dernier proposera en premier lieu un contrat de transition professionnelle visant à assurer pendant 12 mois, 77% du salaire brut aux salariés licenciés. Néanmoins cette proposition ne satisfera pas les ouvriers spoliés qui considèrent qu’il s’agit d’une compensation insuffisante ainsi que d’une manœuvre pour les faire sortir des chiffres du chômage à des fins politiques. Dès lors, la lutte s’intensifie et les violences augmentent avec comme revendication 30 000 euros d’indemnités pour chaque ouvrier. Devant la pression, cette requête finira par déboucher sur un accord à hauteur 25 000 euros en plus du CTP, soit 10 000 euros du Conseil Général, 10 000 euros du Conseil Régional auxquels s’ajoutant 5 000 euros en provenance de l’État pour ceux qui auront retrouvé un travail. Ce à quoi il faut ajouter un système d’aide pour les employeurs qui embaucheraient des personnes en CTP. Suite à cela, les occupations des ateliers et de la préfecture prennent fin et un retour au calme advient, émettant un silence assourdissant dans le vallée, celle-là même habituée au vacarme industriel. Finis le pilon, finis les alarmes, finis l’odeur du métal froid et les visages rougis, terminé le travail. La forge s’est éteinte, le cœur de Nouzonville avec. Deux Américains auront volé l’argent et la vie d’une vallée qui sert la nation depuis plusieurs siècles et ce sont les paieront les pots cassés, le pansement d’argent public sur un territoire amputé de son outil productif.

Suite à ces évènements, le département tentera de subventionner une reprise avec moins de 50 employés nommée Ardennes Forge, cependant cette dernière échouera à pérenniser l’activité au bout de seulement un an d’existence. François Dury, dirigeant initial de Thomé-Génot dit être bouleversé par la situation, sa famille ainsi que lui-même ont failli à leur tâche et à présent la vallée sidérurgique de la Meuse va sombrer, la responsabilité pèse sur ses épaules. Pourtant il n’est pas seul, comme il le souligne l’air amer, après la liquidation de 2007 la collectivité a dû dépenser près de 30 millions d’euros, sans compter l’ensemble des aides préalables, et ce alors qu’il lui aurait fallu seulement 5 millions d’euros pour ne pas déposer le bilan et relancer son activité. Au monde de la politique court-terme, la préventif n’a hélas pas sa place. La famille Dury reconnaitra cependant que son obsession à ne pas faire appel à des fonds d’investissement et à garder jusqu’au bout une gestion familiale de l’entreprise, dans le respect du lègue hérité du patriarche ainsi que du devoir moral qui incombe à cette passation, aura été une décision certes courageuse mais qui a potentiellement empêché un sauvetage des ateliers dès les années 90. De leur côté, les Patrons Américains ont été condamnés en 2018 à deux ans de prison ferme en appel, suite à une condamnation en première instance à quatre ans. Tout comme la peine d’emprisonnement, l’amende individuelle a également été divisée par deux, passant de 200 000 à 100 000 euros. Condamnation qui reste néanmoins sans effets, 13 ans après les faits, les concernés refusant de se rendre à la justice Française et ne quittant plus les États-Unis depuis qu’un mandat d’arrêt d’international fut émis contre eux en 2017. Pour le reste, la population de la vallée qui travaillait dans les ateliers n’a pas systématiquement retrouvé du travail, et encore moins dans le même secteur d’activité, la métallurgie ayant pratiquement disparue des Ardennes suite à cette désindustrialisation progressive dont Thomé-Cromback et Thomé-Génot ne sont finalement que les symboles parmi tout un tas de petites entreprises portées disparues. De plus, on comprendra aisément que des ouvriers enracinés ne souhaitent pas, pour la plupart, déménager à l’autre bout de la France et quitter tout ce qu’ils possèdent pour effectuer leur premier métier. Manque de flexibilité nous dira la start-up nation. La savoir-faire a donc fatalement fini par s’éteindre faute de réceptacle à son émulation. L’activité métallurgique et ses métiers transmis de père en fils depuis plusieurs générations, semblent désormais n’être qu’une impasse professionnelle pour bien des familles. Le désarroi, la perte de confiance en l’avenir, le chômage, la recherche d’emplois dans d’autres secteurs et dans d’autres lieux rompent une tradition sociale et une vie en relative autarcie de la population de la Vallée. Celle qui forgea la culture locale comme le fer, celle qui souda les savoirs comme l’acier, celle qui façonna les hommes comme nul autre pareil. En 2017, le département Ardennais compte 16,9% de chômage contre une moyenne nationale métropolitaine à 9,4% ainsi qu’un taux de pauvreté à 18,9% contre 14,1% pour le reste du pays, le département n’a jamais eu un solde d’entrées et de sortie positif depuis la liquidation de Thomé-Génot (Insee 2020).

Pendant des générations leurs marteaux s’abattirent.

Pour la nation leurs enfants produisirent.

À la force de leurs bras ils façonnèrent notre monde.

Sans marcher dans leur pas nous le rendons immonde.

Par courage et abnégation ils voulurent bâtir.

Par félonie et abdication d’autres détruisirent.

Le ciel leur rendra cette dévotion profonde.

La relève combattra sans jamais se morfondre.


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