Chimères américaines

0

Séduits et anesthésiés par le « rêve américain », nombre d’entre nous ne savent plus raisonner nos rapports aux pays de l’Oncle Sam sans biais, comme si ce dernier exerçait un charme ineffable. Que n’a-t-on entendu sur le « Nouveau Monde », cette terre de cocagne où chacun, maître de son destin, est libre d’accomplir ses rêves, d’aboutir ses projets, de mener la belle vie, cette vie rêvée des productions cinématographiques de la côte Ouest des États-Unis. Un niveau de vie confortable attend les entrepreneurs méritants, préservés des abus fiscaux du Vieux continent, mais aussi des hôpitaux à la pointe du progrès, un système éducatif remarquable et l’assurance que la richesse – seul critère du bonheur, hélas – se donnera plus souvent au travail qu’à l’hérédité. Le tableau merveilleux ainsi dépeint se dore encore des allures de la divine promesse, quand, par comparaison, l’Europe fait figure de vieille dame rassise, acariâtre et contrariée. En France en particulier, c’est bien connu, nous sommes engloutis sous la marée des impôts, qui ne sait que monter ; les autres sont tous des paresseux ; le chômage est inéluctable ; notre système de santé est à l’abandon ; nos universités sont en ruine ; notre justice est servile ; notre modèle social est un totem, un fétiche qui glorifie l’assistanat des cuistres et des autres. La France se partagerait entre le malheur des besogneux et la jouissance des sangsues. C’est d’autant plus vrai qu’en France, tout est fait pour décourager le travail, le mérite, l’effort. Ces discours sont désormais des éléments à part entière de notre inconscient collectif.

S’il y a là sûrement un fonds de vérité, qui n’est pas l’objet du présent propos, nous entendons apporter quelques éléments de réflexion à l’appui d’une double thèse : l’Amérique que « nous » imaginons est un mythe dont les promesses sont des leurres ; ces leurres sont au cœur des réformes et mouvements sociaux qui entraînent la France et le Vieux continent à sa ruine. Autrement dit, non seulement le rêve américain est un cauchemar, mais encore au nom de ce rêve sévit chez nous des maux qui aggravent notre difficulté à répondre aux défis des temps présents. Est-ce à dessein que nous fûmes abreuvés, bien des années durant, d’informations erronées voire félonnes ? Les hommes politiques ont depuis longtemps perdu le goût des nuances et même s’ils semblent avoir pris leurs distances avec l’ami américain depuis l’élection d’un trouble-fête à la Maison-Blanche, leur imaginaire est encore celui de l’American way of life et de la diplomatie du temps des Clinton. C’est qu’ils jouissent de la dichotomie du monde, héritée des illusions de la guerre froide, car elle simplifie tout et leur permet, à peu de frais, de renoncer aux exigences de la souveraineté, de la liberté. Nous avons franchi un pas de plus dans l’abjection, cependant, puisque la colonisation culturelle du modèle est si avancée qu’elle a même ingéré et digéré les propositions alternatives pour mieux les domestiquer. Or, la pertinence d’un modèle se mesure aux effets concrets de ce modèle et la valeur paradigmatique d’un mode de vie se mesure aux fruits de ce mode de vie. Comme Gaspard Proust ironisait sur un quelconque plateau de télévision : à la chute du mur de Berlin, personne n’a fui à l’est ! Et pourtant, ce sont aujourd’hui des médecins cubains qui viennent à la rescousse des pays développés que l’épidémie de COVID-19 frappe avec dureté.

Nous n’entendons pas ici vanter les mérites du mode de vie soviétique, car nous n’avons que peu de considérations pour ses fondements intellectuels, moraux et culturels. Nous souhaitons simplement nous accorder le temps de la réflexion avant d’embrasser la double injonction qui voudrait que les réussites du modèle américain soient évidentes, d’abord, et que ces réussites soient des invitations bienveillantes à la vassalisation heureuse, ensuite. En 1981, Ronald Reagan lançait cette boutade : « dans la crise présente, le gouvernement n’est pas la solution à notre problème. Le gouvernement est le problème. »[1] Le ton est donné, si bien qu’on revisite allègrement l’histoire de ce pays, dont on fantasme l’opulente classe moyenne – au mépris de l’histoire et des historiens qui, avec toute la rigueur et l’humilité des nécessités scientifiques, ont fait la démonstration que la classe moyenne américaine, même encore au temps de son opulence, est une création née de la volonté collective instrumentalisée par l’État[2]. D’ailleurs, depuis Reagan, la classe moyenne américaine, étroitement attachée au mythe de l’American way of life, se déclasse et se paupérise sans espoir de retour[3]. Sans doute les plus zélés adorateurs de l’Oncle Sam se réjouiront-ils de constater que nos classes moyennes, sur le Vieux continent, suivent une pente similaire[4]. Si nous terminons cette introduction par l’évocation de la classe moyenne, c’est qu’elle nous semble être la vie et le sang des démocraties libérales. Que penser d’un système, d’un modèle qui les condamne ? Nous ne sommes pas là pour nous hausser du col et assurer que « tout va bien » chez nous, en France, et qu’il n’y aurait rien à changer. Nous n’avons qu’un souhait : révéler quelques-unes des impostures du modèle américain, dont la brutalité ne nous est que trop méconnue.

 

La terre de toutes les opportunités ?

Aux États-Unis, on trouve facilement du travail, dans les grandes métropoles. Quiconque a longé les grandes avenues marchandes a rencontré la pancarte « Help Wanted » ici et là, car celle-ci est partout, en Floride comme en Californie. On peut de la sorte trouver un, deux, trois, plusieurs emplois. Même les expatriés trouvent rapidement du travail et quand bien même un licenciement vous touche trois mois après le début de votre contrat, quelle importance ? Moins de trois jours, parfois, suffisent pour retrouver un emploi. On se souviendra, avec nostalgie, de cet essayiste qui vantait les mérites du modèle libéral américain et n’hésitait pas à écrire que « les émeutes urbaines qui ont dévasté 300 villes françaises pendant les trois semaines de novembre 2005… témoignent de l’échec du pseudo-modèle social français »[5]. C’est certainement faire l’impasse sur les scènes de guerre qui ont touché Miami, Cincinnati ou Los Angeles. Le mythe est tenace : l’aisance financière serait le précipité direct du travail individuel et la pauvreté serait la conséquence immédiate de la paresse, car l’individu est le seul responsable de son propre parcours. Rockefeller est à la racine de cette légende, avec d’autres, et comme toujours un exemple fabuleux doit peser plus lourd qu’une légion de statistiques. L’effet inattendu de cette littérature est ailleurs et plus pernicieux : si la richesse dépend seulement du travail consenti, la pauvreté devient le marqueur d’une oisiveté coupable et l’argent possédé devient le révélateur des vertus morales, quand l’indigence devient le révélateur des vices et des indignités. C’est là le cœur d’un raisonnement qui justifie, aux États-Unis, qu’on abandonne les pauvres aux fosses de la société[6], quand même ils ne sont ni des parasites, ni des fainéants, puisqu’ils travaillent. On se méfie d’ailleurs tant du « pauvre », au pays de l’Oncle Sam, que le fisc américain (IRS) conduit plus d’audit auprès des familles modestes qu’auprès des familles aisées[7], ce qui est une idiotie économique, puisque les familles aisées génèrent des volumes de redressements bien plus importants !

Ces pauvres sont-ils des artefacts, des cas atypiques aux marges du système économique américain ? Vu la légion d’ouvrages disponibles sur le sujet, il faut croire que non[8]. Ils sont même si nombreux qu’ils en deviennent des spectres, des invisibles, de ceux qu’on ne regarde plus, comme si au pays des égaux et de l’extase démocratique, s’était recréé de nouveaux privilèges, fondés moins sur le sang et l’héritage que sur la possession matérielle. Il y a ceux qui réussissent, ceux dont les enfants iront à l’université, et les autres, ceux qui « rêvent » d’une « vraie vie »[9]. Ces autres sont autant de familles défavorisées, dont près de 80 % peinaient, il y a quinze ans, à se loger car les « logements abordables », d’après une définition officielle, étaient encore trop coûteux[10] ; à l’époque, ces familles pauvres consacraient près de la moitié de leurs ressources au paiement de leur loyer, et les perspectives ne se sont depuis guère améliorées. Ce n’est là qu’un des facteurs pour expliquer l’évolution de la géographie de la pauvreté aux États-Unis. Entre 1970 et 1995, pendant à peu près trente ans, le nombre de personnes vivant dans des poches de très grande pauvreté a cru de façon très significative, jusqu’à atteindre plus ou moins, selon les estimations, 10,4 millions d’individus[11]. Par la suite, la tendance s’inverse et la décrue s’amorce, puisqu’on ne compte plus dans ces zones que 7,9 millions d’individus au détour de l’an 2000. Ce succès n’est pas celui des politiques de lutte contre la grande pauvreté, il est le résultat d’un déplacement géographique de la pauvreté des centres urbains vers les banlieues limitrophes ; la pauvreté n’a pas disparu, elle s’est diluée sur le territoire. Entre 1990 et 2000, le nombre de pauvres n’a que peu varié, de 31,7 millions à 33,9 millions. En 2018, ce nombre s’élève à 38,1 millions[12] ; sans douter de la fiabilité des sources officielles, rappelons que la méthodologie de ces statistiques fait l’objet de vives critiques[13].

Sans céder au plus sirupeux des misérabilismes, intéressons-nous un instant à l’une des plus remarquables apories du système libéral, tel que nous l’observons aux États-Unis en matière de crédit. La compétition serait de nature à faire baisser les prix, ce qui profiterait au consommateur. Cette approche libérale devait bien sûr toucher le secteur bancaire, mais avec le temps, ce fonctionnement s’est montré « néfaste pour les investisseurs individuels et les emprunteurs et bon pour les CEO et les actionnaires »[14]. C’est qu’une suite de décisions de la Cour suprême a autorisé les institutions financières à appliquer le taux de crédit en vigueur dans l’État de domiciliation ; une banque en Géorgie mais dont le siège social est enregistré dans le Nevada peut appliquer les taux d’intérêt en vigueur dans le Nevada. Or, le Delaware, par exemple, ne dispose d’aucune législation en matière d’usure : une banque dont le siège social est enregistré dans cet État peut donc appliquer à ses clients le taux d’intérêt de son choix. Bien sûr, s’est constitué un niveau de risque, le « credit rating », pour déterminer, d’après des critères plus ou moins généraux, le taux d’intérêt : plus le score d’un emprunteur est mauvais, plus le taux sera élevé ; pour les plus pauvres, la fourchette s’élève entre 29 % et 34 %[15] ! Nous n’irons pas ici dans le détail des manœuvres plus ou moins pernicieuses des institutions financières qui gardent à l’œil leurs débiteurs et saisissent la moindre occasion pour réévaluer à la hausse les taux. Ce cadre général conduit les familles pauvres, aux États-Unis, à des arbitrages indécents entre la nourriture, le logement, le soin, l’éducation des enfants et là encore, il ne s’agit pas d’entourer de commisération quelques cas isolés[16].

Entrons cependant dans la dure réalité statistique. Il y a aux États-Unis, depuis plus d’une décennie, plus d’enfants en état de pauvreté que dans n’importe quel autre pays développé.[17] Si encore les États-Unis tenaient leur promesse de mobilité sociale et d’opportunité pour les plus dégourdis ! Les études comparatives abondent depuis plus d’une décennie pour montrer que la mobilité sociale intergénérationnelle est plus faible aux États-Unis qu’elle ne l’est dans différents pays européens[18]. C’est au pays de l’Oncle Sam que la pomme tombe au plus près de l’arbre : le divin marché, l’esprit libéral, la foire aux opportunités ne sont rien contre les hasards de la naissance. « The land of opportunity », ainsi nommait-on l’Amérique, ainsi alimente-t-on encore l’illusion du « rêve américain ». La réalité est autre : les enfants issus des familles les plus fortunées, en matière de patrimoine, ont près de 40 fois plus de chances d’être parmi les citoyens les plus fortunés à l’âge adulte que les enfants originaires de milieux défavorisés[19] ; les enfants restent à l’intérieur ou à proximité basse du quintile de richesse de leurs parents[20], si bien que toute perspective d’ascension sociale est quasi nulle ; les enfants d’une même fratrie voient leur situation économique étroitement liée entre elles[21], si bien que les individus d’une même fratrie ont une très forte probabilité de connaître un même destin économique. Aux États-Unis, dites qui est le père, vous saurez qui est le fils. En Europe, où sévit, à des degrés divers, l’interventionnisme social, la mobilité sociale est autrement plus élevée[22]. Contrairement à ce que le « pays des opportunités » laisse entendre à quelques esprits naïfs, la sueur et l’effort ne sont pas récompensés. Ceux qui n’ont donc, pour toute richesse, que leur sueur et leurs efforts, ne connaîtront rien des formidables opportunités promises, réservées à quelques heureuses familles[23]. Rappelons que l’insécurité alimentaire touchait en 2004 plus de 13 millions de foyers américains[24], et près de 14,3 millions de foyers en 2018[25]. Nous nous retiendrons ici d’évoquer en détail l’impact de la pauvreté sur le développement intellectuel, psychique et physique des enfants et nous nous contenterons d’évoquer que depuis près de vingt ans, la recherche se demande non pas si les ressources familiales affectent le développement de l’enfant, mais plutôt « pourquoi la recherche montre de façon si consistante que cela est le cas »[26]. S’il ne faut pas ici défausser les causes biologiques et génétiques d’un bon ou d’un mauvais développement individuel, il s’agit simplement d’introduire cette nuance, pour mieux caractériser certains mythes, certains rêves attachés aux représentations que nous avons des États-Unis, terre d’opportunités, land of the brave and home of the free. Il n’est donc guère étonnant d’avoir observé, en 2016, le réveil d’un peuple déclassé, oublié, d’un peuple qui a vu en quarante ans l’enrichissement des plus favorisés, la paupérisation de la classe moyenne et la création d’une cohorte immense de travailleurs pauvres[27]. Quelques économistes américains s’indignèrent quand, au tournant du nouveau siècle, la productivité a crû aux États-Unis de près de 14 % alors que le salaire annuel médian diminuait de près de 1,2 %[28].

 

Les fruits de la liberté ?

Sachons reconnaître qu’aux États-Unis, le niveau des prélèvements obligatoires est bien plus faible qu’il ne l’est en France : 46,2 % contre 27,1 % du produit intérieur brut, en 2017[29]. Cette prudence fiscale serait source de pouvoir d’achat, d’esprit d’entreprise, elle serait au cœur du rêve américain – rappelons que ce pays se serait fondé sur une apostrophe prophétique : « no taxation without representation ». Mais aux États-Unis comme en Europe, tout se paye, et si le poids de l’impôt est plus faible sur les épaules de l’Américain moyen, c’est parce qu’il ne jouira pas des mêmes avantages sociaux dont le Français moyen, par exemple, pourra bénéficier. Il en est pour qui ces mots, « avantages sociaux » déclenchent un réflexe pavlovien de dégoût et nous laissons ouverte la discussion des risques d’incitation à la paresse que représente une trop grande générosité de la puissance publique. En revanche, nous entendons battre en brèche quelques idées reçues sur ce mode de vie qui nous est promis comme l’idylle absolue.

En moyenne, les moyens attribués aux écoles publiques primaires et secondaires sont constitués de ressources[30] fédérales (8,3 %), de ressources régionales (État – 46,9 %), de ressources locales (44,8 %), d’après des statistiques de 2016. Bien sûr, d’un établissement à l’autre, ces ressources varient puisque le gouvernement fédéral n’accorde pas le même financement à tous les États, puisque tous les États n’investissent pas également dans le système éducatif, puisque les disparités de richesses varient d’un district à l’autre. On a par ailleurs observé que, depuis longtemps, l’organisation synergique des acteurs du système entraîne le schéma suivant : le gouvernement fédéral donne moins aux États pauvres, les États donnent moins aux districts désœuvrés, les districts donnent moins aux écoles nécessiteuses[31]. Ces inégalités sont si criantes qu’elles ont donné lieu à des actions en justice de la part des familles, dans les États qui sont d’ailleurs parmi les plus soucieux d’égaliser les chances en matière d’éducation[32]. Que dire alors de l’effort que doivent consentir nombre d’instituteurs pour équiper leur classe, leurs élèves ? En 2001, cet effort s’élevait à une moyenne de 450 USD par enseignant[33]. Certains reconnaissaient même avoir un « autre emploi » pour pouvoir disposer de l’argent nécessaire au bon fonctionnement de leur classe. En 2018, cet effort concernait près de 94 % des enseignants des écoles publiques, pour un effort moyen de 479 USD – 7 % d’entre eux reconnaissaient dépenser plus de 1,000 USD[34].

Quand la volonté de maintenir un système public éducatif s’étiole, les établissements publics d’éducation s’en remettent au mécénat, à l’esprit patriotique des grandes entreprises. Les quartiers les plus sinistrés sont le terrain de chasse de ces groupes privés. En 1983, un rapport confié au secrétaire d’État à l’éducation de Ronald Reagan déplorait et décrivait les performances terribles, pour ne pas dire catastrophiques, du système scolaire américain[35]. Mise en péril par la félonie de fonctionnaires oisifs, la nation attendait donc le secours du secteur privé[36]. Les attentes furent largement déçues. Les entreprises ne s’associèrent point à l’enseignement public pour en faire des écoles de haute qualité, des écoles capables de répondre aux attentes de l’économie ; elles s’associèrent aux écoles publiques pour en faire des centres nouveaux de profits et de bénéfices[37]. D’ailleurs, vingt ans après, les résultats demeuraient excessivement faibles, 36 % des élèves américains de 8 ans ne maîtrisaient ni les bases de la lecture, ni rien des savoirs dits fondamentaux[38]. Les enquêtes PISA de l’époque ne se montraient pas plus enthousiastes qu’elles ne le sont aujourd’hui – et nous savons d’ailleurs quelle prudence il faut conserver, quand on examine les résultats de ces enquêtes. La question de l’efficience suffirait à enterrer bien des illusions sur le système éducatif américain – nous évoquons ici les écoles publiques. Attardons-nous un instant sur les compromissions d’un monde avec l’autre, car l’enseignement public, il faut s’en convaincre, est devenu la proie facile, pour ne pas dire offerte, des compagnies commerciales et publicitaires[39].

Sponsoring, contrats d’exclusivité, espaces publicitaires, fourniture d’équipements divers, voilà quelles formes peut prendre la « générosité » des compagnies que les politiques sont toujours contents d’intéresser au sort de l’école publique. Reprenons ici un exemple qui continue d’alimenter les controverses. La compagnie Channel One met à disposition des écoles du matériel vidéo contre l’engagement de soumettre chaque jour jusqu’à 90 % des élèves à un flash d’information de 12 minutes, dont 2 minutes de publicité[40]. C’est là un public totalement captif, puisque les enfants sont ainsi contraints de regarder ces séquences : ceux qui refuseraient d’assister à la présentation encourent le risque d’une grave sanction[41] ; de la même façon, plusieurs enseignants ont parfois subi des menaces de renvoi parce qu’ils refusaient de laisser à Channel One son espace de diffusion[42]. Pour six jours de diffusion par an dont un jour complet de publicité, chaque tranche de vingt-quatre heures offertes à Channel One coûte au contribuable américain près de 300 millions de dollars[43]. On constate d’ailleurs que les écoles les mieux financées souscrivent à l’offre de Channel One dans seulement 10 % des cas, quand les écoles les plus défavorisées souscrivent au contrat proposé dans 60 % des cas. Par ailleurs, l’offre de Channel One ne vient pas compléter l’offre éducative traditionnelle, elle vient le plus souvent s’y substituer et proposer l’autopromotion de Channel One et du modèle consumériste. Parmi les effets délétères de cette exposition, l’Académie américaine de pédiatrie a montré il y a plus de quinze ans que les enfants retiennent plus de publicités qu’ils ne retiennent d’informations éducatives ou documentaires[44]. De là à considérer que le loup est entré dans la bergerie pour se saisir du temps de cerveau disponible des jeunes Américains, il n’y a qu’un pas que la littérature scientifique a documenté : dans les écoles, Channel One fait vendre[45], influence les enfants[46] et surtout, prépare leur adhésion[47] au matérialisme consumériste ainsi qu’à certains modes de vie. Autant dire que ces enfants grandiront toujours plus éloignés d’une critique sereine et authentique des valeurs matérialistes[48].

Channel One n’est qu’un cas emblématique parmi les autres pour illustrer cette intrusion du secteur privé dans les espaces désœuvrés du secteur public éducatif. Que dire de la bataille incessante que se livrent les géants Pepsi et Coca pour devenir les heureux mécènes d’écoles publiques en déshérence ? Chaque mission de sauvetage d’une école s’accompagne d’un contrat aux clauses essentielles, comme des quotas de consommation et des causes stipulant que les écoles doivent « faire de leur mieux » pour accroître les ventes de boissons[49]. Les écoles se trouvent ainsi contraintes par des clauses contractuelles et nous avons vu parfois des écoles organiser des « journées Coca-Cola » et gare aux enfants qui se présenteraient en classe avec un teeshirt aux couleurs d’une marque concurrente – pour mémoire, pour avoir tenté ce diable, un enfant fut sanctionné d’un pur et simple renvoi[50]. De nombreuses compagnies ont aussi pénétré le marché des supports académiques à destination des écoles publiques. C’est par exemple le cas de Kellog’s et d’un « kit pour petit déjeuner », qui s’accompagne de leçons farfelues sur l’alimentation[51]. D’autres ont développé ensemble des kits de lecture dont le premier exercice est une activité de reconnaissance des logos K-Mart, Pizza Hut, M&M’s, etc. Que penser de l’ensemble de ces kits, cependant, et des outils ainsi proposés plus ou moins gracieusement aux écoles publiques ? Nous avons tous souvenir du scandale suscité, bien des années après, par le kit de Procter & Gamble qui expliquait que la déforestation était bonne pour l’environnement car c’est ainsi que « la nature se débarrasse des arbres » ; le même kit expliquait que les couches jetables étaient préférables, pour l’environnement, et qu’il fallait abandonner les langes en tissu. Depuis longtemps, les études montrent que ces kits sont incomplets, biaisés, quand ils ne sont pas simplement de vastes plaisanteries[52]. Et pendant que ces prédateurs – il n’y a d’autres mots – investissent les écoles publiques, celles-ci sont désertées par les bons professeurs, depuis longtemps, sans que rien ne semble inverser la tendance[53]. On se souvient d’ailleurs du scandale de l’incompétence des éducateurs, au début des années 2000[54] : il dépassait largement le cadre des écoles publiques les plus défavorisées, mais il ne surprendra pas nos lecteurs de savoir que les enseignants les moins compétents sont légion dans les établissements les plus pauvres.

Enfin, rappelons qu’il pourrait surprendre, dans un pays réputé « libéral », qu’il existât encore des écoles publiques. Milton Friedman n’avait-il pas pourtant préconisé la privatisation complète du système, pour lui rendre son efficacité ? Quand il fit cette proposition au milieu des années 1990, il oubliait que la privatisation avait été tentée, sur une large échelle, au début des années 1970, quand on parlait alors des « contrats de performance ». Si Friedman n’en a pas gardé le souvenir, sans doute est-ce parce que l’expérience fut un parfait fiasco[55]. La débandade fut révélée par des études indépendantes, puis signalée par la presse : « il vaut mieux arrêter maintenant plutôt que d’attendre que les espoirs et les dépenses aient massivement explosé »[56] ; plus tard, des études s’intéressèrent à cette expérimentation, à d’autres exemples, pour conclure toujours aux mêmes résultats. Les espérances de Milton Friedman, que partagent les grands amis du « rêve américain », ne sont jamais qu’un opium à peine délectable. D’ailleurs, quand certains districts ont confié la gestion des écoles au secteur privé, on a assisté à la hausse des dépenses et à la baisse des résultats – l’exemple d’Education Alternative Inc. est ici emblématique[57], puisqu’il réussit une démonstration merveilleuse : une situation détériorée peut toujours empirer et s’aggraver. Mais relevons la tête et observons plus loin comme l’Oncle Sam lui-même sait questionner ses propres mythes, ses propres fétiches libéraux : en 1992, à la demande de l’administration Bush (père), un rapport devait présenter les résultats du large mouvement de privatisation de l’économie et de l’administration, caractéristique des années Reagan ; « après des années d’efforts pour transférer les prérogatives gouvernementales aux compagnies privées, la Maison-Blanche reconnaît aujourd’hui que les contracteurs gaspillent de vastes sommes »[58], car ce rapport est une critique de la vision reaganienne parmi les plus terribles. Voilà pourtant ce qu’est le modèle américain, et nous n’avons parlé, pour l’instant, que du système éducatif public et de ses aberrations – rappelons d’ailleurs que d’après les dernières statistiques disponibles, 10,2 % seulement des élèves scolarisés le sont dans des écoles privées.

Les thuriféraires de l’American way of life devraient d’ailleurs se réjouir, ces façons de faire arrivent en France. Voilà plus d’une décennie que le législateur français laisse entrer dans les classes le marché et la publicité[59]. Le pédagogisme mou et pénétré de l’esprit du care[60] s’est emparé des institutions de formation des maîtres et des professeurs. Dans un ouvrage saisissant, Jean-Paul Brighelli a montré que le système éducatif s’est détourné de la formation du citoyen éclairé pour produire « une main-d’œuvre bon marché, mise en concurrence avec un sous-prolétariat exotique », une fourmi « formée à une tâche précise, et surtout débarrassée de la culture globale qui lui permettait, jadis, d’analyser le système, de se représenter dans ce système – et , in fine, de le critiquer » car «  notre société a compris qu’il était de toute première importance de fabriquer les personnels acculturés dont le marché avait besoin »[61].

 

Le mirage de la prospérité ?

On s’en souvient, en l’an 2000, Bill Clinton affirmait que le système de santé américain était le meilleur au monde[62]. Comment pourrait-il en être autrement ? Les États-Unis sont le pays qui dépense le plus pour leur système de santé – près de 17 % du produit intérieur brut[63]. Selon le World Economic Forum, pourtant, en 2018, les États-Unis sont à la 37ème place du classement, pour ce qui est de l’espérance de vie. Revenons sur une vieille définition de l’Organisation mondiale de la santé : « un système justement financé assure une protection financière pour tous ; un système de santé dans lequel les individus ou les foyers sont parfois plongés dans la pauvreté à travers l’achat de soins nécessaires, ou sont forcés de faire sans soin en raison des coûts, est injuste. »[64] Pour la variable d’équité, les États-Unis étaient, en l’an 2000, en 54ème place du classement mondial, après le Bangladesh et la république de Corée. On comprend mieux pourquoi les jeunes générations, aux États-Unis, ont pu se montrer sensibles aux discours de certains candidats à la présidentielle, en 2012 comme en 2016, autour des questions de santé. C’est qu’il n’est pas faux d’affirmer que de nombreux américains sont amenés à choisir entre le risque de ruine financière et le risque de mort pour cause d’incapacité à financer les soins nécessaires. Les dettes médicales conduisent à la faillite de nombreuses familles américaines, chaque année et depuis longtemps, des millions d’individus, parfois assurés, parfois non assurés, ne peuvent obtenir les soins dont ils ont besoin, pour des raisons financières[65]. En d’autres termes, l’Amérique a le meilleur système du monde pour qui peut bien le payer.

Les Américains sont les premières dupes de ces vieux discours. Ils ont oublié certainement la hausse considérable du coût des couvertures privées, entre 1995 et 2004, qui ne fut jamais suivie d’aucune décrue, en dépit des promesses d’un marché libre et concurrentiel. Certaines hausses atteignirent plus de 71 % tandis que, dans la même période, les compagnies accumulèrent près de deux milliards de profits supplémentaires[66]. Les Américains ont aussi oublié qu’entre 1987 et 2005, le nombre de personnes dépourvues de toute assurance a augmenté de 31 à 46,6 millions[67]. Ce nombre était de 48 millions en 2012, de 27,5 millions en 2018, toujours selon les données officielles. Ils n’en demeurent pas moins persuadés, depuis longtemps, que « les gens qui n’ont pas d’assurance reçoivent les soins dont ils ont besoin »[68] ; c’est une illusion. Les personnes sans assurance-santé ou peu couverts s’exposent à des difficultés considérables, dans un système où l’argent offre les seules garanties. Parmi ces difficultés, nous pouvons énoncer : le non-accès aux tests de dépistage du cancer, ce qui retarde les diagnostics et conduit à des morts prématurés, car les soins deviennent alors trop chers ; le non-accès aux soins recommandés en temps utile pour les maladies chroniques, avant la cécité ou l’amputation pour le seul exemple du diabète. Il ne s’agit pas que des cancers et des maladies chroniques. La littérature abonde pour décrire ce qu’est le rêve américain en matière de santé : un cauchemar où les pauvres – pas les paresseux, les pauvres – n’ont qu’un accès très limité aux soins même les plus élémentaires, ce qui signifie que tout accident de la vie peut être fatal quand, dans un autre pays développé, il ne serait, justement, qu’un accident facilement dépassable. Plus de 70 % des non assurés ont un emploi et 60 % d’entre eux travaillent dans des entreprises qui ne proposent pas de couverture de santé. Les 40 % qui restent renoncent car ils ne sont pas éligibles pour les programmes proposés, car ils n’en ont pas les moyens. Pour des millions d’individus, le système de santé américain n’est pas « le meilleur du monde ».

Certains accuseront les procédures d’accès aux soins pour dédouaner l’excellence efficience du système de santé, qu’on associe volontiers à l’excellence technologique prêtée aux États-Unis. Une étude a depuis longtemps réglé le sort de cette question et n’a pas été depuis démentie : les poches d’extrême compétence « bénéficient à 2 % ou 3 % de la population au plus, et aux citoyens les plus riches des autres nations qui viennent aux États-Unis pour les traitements hautement spécialisés. Dans l’ensemble, et excepté ces poches d’excellence, le système est de second ordre lorsqu’il s’agit de satisfaire au quotidien les besoins médicaux de la population au sens large. »[69] Les hôpitaux américains, loin d’être des modèles d’excellence, sont non seulement déficients, mais encore dangereux. Deux études ont fait date, en 2003 et 2006, publiées dans le très sérieux New England Journal of Medicine, ont montré que pour différentes pathologies, la nomenclature de soins et d’examens recommandés, comparée aux soins et examens effectivement pratiqués, diffère d’une moyenne de 55 %[70]. Selon le statut économique des patients, des différences significatives sont observées : les pauvres sont moins bien soignées que les riches, quoique riches et pauvres soient collectivement mal soignés. On se souvient du scandale révélé par le très solennel Institute of Medicine, qui révélait que les erreurs médicales faisaient entre 50 000 et 100 000 morts[71] par an au pays de l’Oncle Sam. On peut penser aux erreurs les plus grotesques, comme l’amputation du mauvais membre, les matériels oubliés à l’intérieur du patient, etc. On pense moins à d’autres sottises, plus discrètes, mais qui résultent d’une même culture du profit.

 

Aux sources de ce cauchemar

Si nous avons traité d’abord des questions d’éducation, c’est qu’une démocratie vertueuse a besoin de citoyens éclairés. Si nous avons traité ensuite des questions de santé, c’est que l’épidémie en cours nous l’imposait. On nous opposera certainement qu’il est des secteurs où le modèle américain tient ses promesses. Nous souhaitons à présent proposer une synthèse et expliquer le vice originel du « mythe américain ». Opulence, liberté, justice, équité, sont-ce là les quatre piliers du modèle tant vanté ? Nous affirmons qu’il n’en est rien et qu’au cœur de l’American way of life, il y a tout autre chose, désormais. Pourtant, nous connaissons les ficelles des métiers du divertissement : tel album s’est vendu largement aux États-Unis, tel ouvrage est un best seller aux États-Unis, et nous pourrions à l’infini multiplier les exemples, tous se ressemblent, puisqu’il s’agit de nous vendre des produits comme on nous vend ce pays de rêve, car nous ne serions que cela, des consommateurs dont les rêves et les désirs se monnaient, se négocient, s’achètent et se vendent. C’est là le cadeau empoisonné de l’Oncle Sam. Nous sommes passés d’une société de producteurs à une société de consommateurs et l’esprit consumériste s’est étendu à tous les aspects, à toutes les périodes de nos vies. Le marché a ainsi pénétré au plus loin de nous, dans des secteurs où il était exclu il y a moins d’un demi-siècle. Les rapports humains, les relations professionnelles, amoureuses et amicales ont désormais adopté le fonctionnement et les valeurs du marché, pour le plus grand profit des individus, nous a-t-on dit ; cette société des violences, des insatiabilités, des voracités interindividuelles a déferlé sur l’Europe vieillie et fatiguée, après la guerre, pour s’imposer comme le dernier acte d’une colonisation culturelle à peine dissimulée.

C’est qu’il faut désormais s’auto-construire, être un self-made-man, du pied en cap. Ainsi les liens entre les humains ne sont rien, sinon des choses fragiles, quand ils ne sont pas tout simplement des entraves. Dès qu’une relation n’apporte plus satisfaction, contentement, dès qu’elle n’excite plus, dès qu’elle ne séduit plus, il faut la rompre, il faut la rejeter, la jeter, comme on jette une quelconque marchandise. Un seul des « partenaires » de cette relation suffit d’ailleurs pour mettre fin à celle-ci, puisque chacun s’autorise à traiter les autres comme un quelconque objet de consommation, jetable et remplaçable, ce qui est « l’exact opposé de l’amitié, de la dévotion, de la solidarité et de l’amour – ces relations de type je-tu censées cimenter l’édifice de l’unité humaine » [72]. Nous faisons ce détour par la question des relations humaines car elles nous semblent être le meilleur révélateur de ce que devient l’individu livré à lui-même, comme agent rationnel du marché libre, comme réceptacle des promesses de l’American way of life et de son cortège de principes philosophiques. Puisque nul ne se doit contraindre à la compagnie de personne, comme en témoigne le « jeu » du marché de la rencontre, il faut se rendre le plus séduisant possible, le plus désirable possible, afin d’augmenter sa valeur sur ce même marché ; les réseaux sociaux ont formalisé et renforcé cette marchandisation des rapports humains : les membres de ces réseaux cherchent à attirer l’attention, à obtenir de la reconnaissance, à participer au grand jeu de la socialisation en comptant le plus d’amis possible. L’industrie du divertissement a encouragé la passion, l’obsession de la célébrité.

D’une certaine façon, le consommateur n’est-il pas devenu lui-même, consentant et béat, un bien de consommation ? L’auto-réification tourne à plein quand chacun se voit comme un objet valorisable, sur un marché. La rencontre peut être amoureuse, sexuelle, elle est aussi professionnelle et d’ailleurs se démultiplient les réseaux marchands qui proposent de mettre en lien les employeurs et les employés, les associés, etc. Pour atteindre ses objectifs, il faut se rendre attirant ; parce que le contexte est concurrentiel, il faut être réactif, flexible, motivé, dynamique. Il faut être souple pour se plier aux exigences du moment, il faut être docile pour subir le formatage des objets de désir. Le consumérisme, né de l’exaltation du mode de vie américain et de l’extension sans fin du marché comme processus civilisateur, nous conduit désormais à ce monde du marketing de la personne, que les plus hardis entrepreneurs américains désignent du nom de personal branding : c’est à lui que nous devons ce monde de la compétition individualiste, dont les ramifications sont infinies, puisqu’elles conduisent à se poser comme le manager de sa propre identité. Tout individu doit donc déployer des stratégies, s’armer d’outils et de savoir-faire, car son identité n’est qu’un projet, une suite de choses, de tâches à entreprendre, à accomplir comme on prépare la mise en vente, sur le marché, d’un quelconque produit. L’appartenance à un groupe, à une communauté n’est plus déterminante pour la construction de l’identité : tout au plus l’appartenance à un groupe, désormais, n’est-elle qu’un atout, un facteur positif, un avantage concurrentiel, car les membres de ma communauté ne sont rien, sinon ces miroirs où je pourrai reluire, sinon ces bouches affamées qui me consommeront.

Il faut bien remarquer que ce monde a poussé sa logique jusqu’à son terme, ou presque, puisqu’il est facile, désormais, d’obtenir la reconnaissance d’une identité, sans avoir réellement à la pratiquer, à l’éprouver. Cela permet des remaniements nombreux et réguliers, car l’identité individuelle se fait liquide, changeante, muable. L’identité doit être autodéfinie, tout individu doit pouvoir se construire lui-même, n’est-ce pas ? Cette obsession consumériste, véritable passion collective de l’Occident, née dans le ventre des États-Unis, empêche l’enracinement et ruine d’ailleurs toute prétention à la sérénité comme à la satisfaction individuelle, puisque l’individu qui se donne à consommer doit d’abord satisfaire l’autre fantasmé qu’il imagine comme son client et son concurrent, oubliant lui-même ce qui pourrait bien le contenter. Car la capacité de consommation, et non plus de production, fournit l’interface entre les individus et les autres, et la société. La capacité à consommer définit le statut social. L’excellence d’une personne se mesure à sa performance consumériste, qui devient l’indice premier d’évaluation des vertus et des vices de son prochain. Qui est le consommateur traditionnel ? Dans les années 1960, on pense qu’il s’agit d’un individu qui croit ce que la publicité serine à la télévision, car il pense que les biens et les services proposés sur le marché viennent satisfaire ses besoins. Ce consommateur-là, traditionnel, qui vit le besoin comme un état de tension et cherche donc à le satisfaire, est l’ennemi juré du capitalisme de la jouissance. Il est déjà dépassé, démodé, il a même disparu.

Aux États-Unis, et bientôt partout en Occident, le consumérisme s’est renforcé quand la consommation est devenue une activité autotélique, quand elle est devenue une fin en soi, sans autre objectif que sa perpétuation. Elle est une culture, une façon d’être, un mode de vie qui a sa racine dans l’American way of life. Contrairement à la société des producteurs, qui fonde la satisfaction sur la prudence, l’épargne et la recherche de la stabilité, la société de consommation, où le consommateur s’est perdu lui-même comme bien de consommation parmi les autres, fonde la satisfaction sur l’augmentation constante du nombre et de l’intensité des désirs : il faut jouir, vivre des expériences, découvrir, s’évader, et si possible immédiatement ! L’accumulation des biens n’est d’ailleurs plus qu’une étape, la joie ultime vient de la multiplication des sensations, des plaisirs, des joies, des émotions. L’achat d’un produit pour lui-même ne suffit plus, il faut faire du shopping. Cette culture consumériste rejette l’apprentissage, l’érudition, l’accumulation et il en va des choses comme des savoirs, où le mot d’ordre est : « papillonnez ! » D’une certaine manière, parce qu’elle se fonde sur l’éphémère et l’immédiateté de la résolution du désir, pour mieux laisser le désir se démultiplier, cette culture consumériste encourage le désengagement, la discontinuité et l’oubli. Rien de surprenant à voir les individus disparaître dans l’océan des marchandises et des biens immatériels. Comment ne pas croire au bonheur promis par l’Oncle Sam, quand nous sommes avachis dans la consommation de biens culturels façonnés pour nous bercer d’illusions ? Et comme le disait Valéry de l’Europe qui renonce à l’histoire : « ce sont des peuples heureux qui nous imposeront leur bonheur »[73]. Il faut pourtant renouer avec l’histoire, et s’obliger à regarder les faits dans leur singulière authenticité. Le mythe du modèle américain demeurera et ses séductions s’exerceront sur nous avec toute la puissance magique de l’antique Babylone sur Alexandre, tant que nous n’aurons pas remis l’église au milieu du village.

Télécharger

Bibliographie

Bauman, Zygmunt. S’acheter une vie, Jacqueline Chambon, 2008.

Desmurget, Michel. Mad in U.S.A : Les ravages du « modèle américain », 2008.

Draut, Tamara. Strapped: Why America’s 20 – and 30 – Somethings Can’t Get Ahead, Doubleday, 2006.

Duncan, Greg et al. Unequal Chances, Princeton University Press, 2005.

Ehrenreich, Barbara. Nickel and Dimed: On (Not) Getting by in America, First Owl Books Edition, 2002.

Kasser, Tim. The High Price of Materialism, MIT Press, 2002.

Schor, Juliet. Born to Buy, Scribner, 2004.

Shipler, David K. The Working Poor: Invisible in America, Vintage Books, 2005.


[1] Reagan, Ronald. First Inaugural Address, 20 janvier 1981.

[2] Lind, Michael. « Are We Still a Middle Class Nation ? » dans The Real State of the Union, Basic Books, 2004.

[3] Rank, Mark Robert. One Nation Underprivileged: Why American Poverty Affects Us All, Oxford University Press, 2005.

[4] Chauvel, Louis. Les classes moyennes à la dérive, Seuil, 2006.

[5] Baverez, Nicolas. Que faire : Agenda 2007, Perrin, 2006.

[6] Shipler, David K. The Working Poor: Invisible in America, Vintage Books, 2005.

[7] Ibid, pp. 15 à 16.

[8] Sered, Susan et Rushika Fernandopulle. Uninsured in America: Life and Death in the Land of Opportunity, University of California Press, 2005 ; Rank, Mark. The Realities of Welfare in America, Columbia University Press, 1994.

[9] Ehrenreich, Barbara. Nickel and Dimed: On (Not) Getting by in America, First Owl Books Edition, 2002.

[10] National Low Income Housing Coalition, Out of Reach, 2005.

[11] Jargowsky, Paul. « Stunning Progress, Hidden Problems: the Dramatic Decline of Concentrated Poverty in the 1990s », The Living Cities Census Series, Washington, DC, Brookings Institution, 2003.

[12] United States Census, Income and Poverty in the United States: 2018.

[13] Kurtzleben, Danielle. 50 Years Later, a War Over the Poverty Rate, U.S.News, 6 janvier 2014.

[14] Draut, Tamara. Strapped: Why America’s 20 – and 30 – Somethings Can’t Get Ahead, Doubleday, 2006.

[15] Shipler, David K. The Working Poor: Invisible in America, Vintage Books, 2005.

[16] Shirk, Martha, Bennett, Neil et Lawrence Aber. Lives on the Line: American Families and the Struggle to Make Ends Meet, Westview Press, 1999.

[17] Economic Policy Institute, The State of Working America 2006-2007, Cornell University Press, 2007 ; Bradbury, Bruce et al. « Labour Income, Social Transfers and Child Poverty », Social Indicators Research, 143 (1), 2018, pp. 251 à 276.

[18] Duncan, Greg et al. Unequal Chances, Princeton University Press, 2005.

[19] Gokhale Jagdeesh et Lawrence Kotlikoff. « Simulating the Transmission of Wealth Inequality », The American Economic Review, 92 (2), 2002, pp. 265 à 269.

[20] Economic Policy Institute, The State of Working America 2006-2007, Cornell University Press, 2007.

[21] Mazumder, Bhashkar. « Sibling Similarities and Economic Inequality in the US », Journal of Population Economics, 21 (3), 2008, pp. 685 à 701.

[22] Solon, Gary. « Cross Country Differences in Earnings Mobility », Journal of Economic Perspectives, 16 (3), 2002, pp. 59 à 66.

[23] Hout, Michael. « Americans’ Occupational Status Reflects the Status of Both of their Parents », Proceedings of the National Academy of Sciences, 115 (38), 2018, pp. 9527 à 9532.

[24] Nord, Mark. Household Food Security in the United States, 2004, United States Department of Agriculture, Economic Research Report, octobre 2005.

[25] Coleman-Jensen, Alisha. Household Food Security in the United States, 2018, United States Department of Agriculture, Economic Research Report, septembre 2019.

[26] Division of Behavioral Social Sciences Education. From Neurons to Neighborhoods: The Science of Early Childhood Development, National Academies Press, 2000.

[27] Près de 7,6 millions.

[28] Economic Policy Institute, The State of Working America 2006-2007, Cornell University Press, 2007.

[29] OCDE, Statistiques des recettes publiques 2017, 2017.

[30] McFarland, Joel. The Condition of Education 2019, NCES 2019-144, mai 2019.

[31] The Education Trust, The Funding Gap 2006, Washington, DC, 2006.

[32] Vaishnav, Anand. School Financing Unfair, Judge Rules, Boston Globe, 21 avril 2004.

[33] Moulthrop, Daniel. Teachers Have It Easy: the Big Sacrifies and Small Salaries of America’s Teachers, The New Press, 2005, p. 57.

[34] Chokshi, Niraj. 94 Percent of U.S. Teachers Spend Their Own Money on School Supplies, Survey Finds, The New York Times, 16 mai 2018.

[35] National Commission on Excellence in Education, A Nation at Risk: the Imperatives For Educational Reform, Department of Education, 1983.

[36] Friedman Milton. Public Schools: Make Them Private, Washington Post, 19 février 1995.

[37] Molnar, Alex. Giving Kids the Business: the Commercialization of America’s Schools, 2018.

[38] National Center for Education Statistics. The Nation’s Report Card, National Assessment of Educational Progress, Department of Education, 2006.

[39] Linn, Susan. Consuming Kids, Anchor Books, 2005 ; Quart, Alissa. Branded: The Buying and Selling of Teenagers, Basic Books, 2003.

[40] Desmurget, Michel. Mad in U.S.A : Les ravages du « modèle américain », 2008.

[41] Strickland, Eliza. Watch or Go To Jail, Adbusters, 34, 2001.

[42] Molnar, Alex. Giving Kids the Business: the Commercialization of America’s Schools, 2018.

[43] Sawicky, Max et Alex Molnar. The Hidden Cost of Channel One: Estimates For the Fifty States, Education Policy Studies Laboratory, Arizona States University, 1998.

[44] Weintraub Austin, Erica et al. « Benefits and Costs of Channel One in a Middle School Setting and the Role of Media-Literacy Training », Pediatrics, 117 (3), 2006, pp. 423 à 433.

[45] Greensberg, Bradley et Jeffrey Brand. « Television News and Advertising in Schools: Channel One Controversy », Journal of Communication, 43 (1), 1993, pp. 143 à 151.

[46] Fox, Roy. How do Kids Respond to Commercials », in Harvesting Minds : How TV Commercials Control Kids, Westport, CT: Praeger, 1996.

[47] Reid, Linda et Alberto Gedissman. « Required TV Program in Schools Encourages Poor Lifestyle Choices », AAP News, 17 (5), 2000, p. 227.

[48] Kasser, Tim. The High Price of Materialism, MIT Press, 2002.

[49] Linn, Susan. Consuming Kids, Anchor Books, 2005

[50] Klein, Naomi et al. No Logo : la tyrannie des marques, Leméac, 2001.

[51] Schor, Juliet. Born to Buy, Scribner, 2004.

[52] Consumers Union, Evaluations, Captive Kids: a Report on Commercial Pressure on Kids in Schools, Consumers Union, 1995.

[53] Prince, Cynthia. The Challenge of Attracting Good Teachers and Principals to Struggling Schools, Arlington, American Association of School Administrators, 2002.

[54] Rossi, Beaupre. 5234 Illinois Teachers Failed Key Exams, Chicago Sun-Times, 6 septembre 2001.

[55] Molnar, Alex. Giving Kids the Business: the Commercialization of America’s Schools, 2018

[56] Rosenthal, Jacob. Learning Plan Test is Called a Failure, New York Times, 1 février 1972.

[57] Molnar, Alex. Giving Kids the Business: the Commercialization of America’s Schools, 2018

[58] Schneider, Keith. US Cities Waste in Its Contracts, New York Times, 2 décembre 1992.

[59] Mahler, Viviane. Souriez, vous êtes ciblés : la grande manipulation des consommateurs, Albin Michel, 2007.

[60] Carol Gilligan et al. Une voix différente : pour une éthique du « care », Flammarion, 2008.

[61] Brighelli, Jean-Paul. La Fabrique du crétin, Gallimard, 2006.

[62] Barlett, Donald et James Steele. Critical Condition, Broadway Books, 2006.

[63] National Health Expenditure Accounts, Centers for Medicare and Medicaid Services, États-Unis, 2019.

[64] Organisation mondiale de la santé. The World Health Report 2000, Health Systems: Improving Performances.

[65] Himmeltstein, David et Steffie Woolhandler. « Care Denied: US Residents Who Are Unable to Obtain Needed Medical Services », American Journal of Public Health, 85 (3), 1995, pp. 341 à 344.

[66] Barlett, Donald et James Steele. Critical Condition, Broadway Books, 2006.

[67] DeNavas-Walt, Carmen, Proctor, Bernadette et Cheryl Hill Lee. Income, Poverty and Health Insurance Coverage, Bureau of Census, 2005.

[68] Institute of Medicine. Coverage Matters: Insurance and Health Care, Committee on the Consequences of Uninsurance, Board on Health Care Services, National Academy Press, 2001.

[69] Barlett, Donald et James Steele. Critical Condition, Broadway Books, 2006.

[70] McGlynn, Elizabeth et al. « The Quality of Health Care Delivered to Adults in the United States », New England Journal of Medicine, 348 (26), 2003, pp. 2635 é 3645 ; Asch, Steven et al. « Who Is at Greater Risk for Receiving Poor-Quality Health Care ? », New England Journal of Medicine, 354 (11), 2006, pp. 1147 à 1156.

[71] Institute of Medicine. To Err is Human: Building a Safer Health System, National Academy Press, 2000.

[72] Bauman, Zygmunt. S’acheter une vie, Jacqueline Chambon, 2008.

[73] Valery, Paul. Regards sur le monde actuel, Gallimard, 1962.

Partager :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.