Jeanne d’Arc à travers les siècles

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« Quand un pays a eu des Jeanne d’Arc et des Napoléon, il peut être considéré comme un sol miraculeux » Ce sont par ces sincères paroles de l’écrivain Guy de Maupassant que l’on peut commencer notre réflexion. Jeanne d’Arc, emblème historique de la France, est aujourd’hui populaire auprès de tous. Cependant, plus les années passent, et moins la passion du peuple français pour cette mystérieuse figure est palpable. Et pourtant, que d’encre cette impétueuse jeune fille a fait couler ! En effet, son périple frôle le mythe. Personne n’imagine qu’une grêle jeune fille puisse concevoir « l’idée étrange, improbable, absurde, si l’on veut, d’exécuter la chose que les hommes ne peuvent plus faire, de sauver son pays »[1]. Néanmoins, rappeler la situation française en cette passionnante première moitié du XVème siècle est essentiel pour entrevoir la grandeur de Jeanne.

Jeanne d’Arc. Jules Bastien-Lepage. 1879, huile sur toile, conservée au Metropolitan Museum of Art, New York. Comme le veut le récit, Jeanne est dans son jardin quand, elle entend pour la première fois des voix, qui sont incarnées et visibles ici.

Dans un royaume de France meurtri par la guerre de Cent Ans face au sempiternel ennemi Anglais, dévasté par l’entente des Bourguignons avec « la perfide Albion », la monarchie est au bord de la destruction. Le ténu Charles VII ne peut plus défendre son territoire, et se réfugie dans ses fiefs exempts de la présence anglaise. « Le petit roi de Bourges » est le surnom moqueur que d’aucuns lui accordent, Bourges étant désormais le lieu de concentration du pouvoir dans le gracile royaume de France. Ainsi, acculé de tous les côtés, le roi ne peut qu’attendre un miracle, et ce dernier s’exprime en la personne de Jeanne d’Arc. Jeune fille du village de Domrémy se consacrant à une vie banale – bien que discrètement dérangée par le désordre qui règne dans le royaume – la petite Jeannette n’est pas plus singulière qu’un autre enfant. Mais c’est à 13 ans que tout change, avec l’intervention de saint Michel et des saintes Marguerite d’Antioche et Catherine d’Alexandrie. Ces figures bibliques viennent lui susurrer à l’oreille son devoir de mener à bien des missions pour sauver son royaume de la ruine : libérer Orléans, faire sacrer Charles VII, renvoyer l’ennemi hors du territoire…

Ainsi commence son périple, avec comme première ambition, s’approcher du roi. En passant à Vaucouleurs, Robert de Baudricourt, militaire partisan de Charles VII, lui permet de le rencontrer au château de Chinon – même si Robert de Baudricourt refuse de nombreuses fois, l’insistance cabocharde de Jeanne l’emporte. Le roi désire cependant s’assurer de la sincérité de ses paroles, que ce soit par un groupe de femmes pour savoir si elle est bien vierge, ou bien par un groupe d’ecclésiastiques à Poitiers, pour mieux déterminer son rapport à Dieu – il faut dire que l’entourage du roi se méfiait de Jeanne d’Arc au début, craignant qu’elle soit une envoyée du diable. Quand celle-ci est fondée, elle gagne l’autorisation de se battre pour la cause du roi. Elle doit cependant prouver qu’elle est digne de marcher auprès du roi, et c’est avec la remarquable libération d’Orléans qu’elle justifie sa position auprès du monarque. Se déroule ensuite un évènement mémorable à Saint-Benoît sur Loire. C’est dans le texte Breviarium historiale, aujourd’hui conservé au Vatican, que l’on retrouve cette brève histoire. Nous le savons, le royaume est en danger et Jeanne, messagère céleste, doit le sauver. Pour cela, elle désire renouveler le contrat autrefois établi entre Clovis et Dieu, faisant du royaume de France celui du Christ, et du roi, son serviteur. Ainsi, le 21 juin 1429, Jeanne entreprend une discussion avec le roi :

« Sire, me promettez-vous de me donner ce que je vous demanderai ? »

Après une hésitation, il consent.

« Sire, donnez-mois votre royaume. »

Assailli par le doute, il accepte, ayant donné sa parole : « Jehanne, je vous donne mon royaume ».

Elle commente : « Voici le plus pauvre chevalier de France : il n’a plus rien ».

Vient ensuite le plus importe. Elle exige ensuite que les secrétaires du roi présent à ce moment rédigent un acte notarial à ce propos :

« Notaire, écrivez, dit la pucelle inspirée : le 21 juin à quatre heures du soir, l’an de Jésus-Christ 1429, le roi Charles VII donne son royaume à Jeanne.

Écrivez encore : Jeanne donne à son tour la France à Jésus-Christ.

Nos Seigneurs, dit-elle d’une voix forte, à présent, c’est Jésus-Christ qui parle : “Moi, Seigneur éternel, je la donne au Roi Charles” »

Cette providentielle action est baptisée la « Triple Donation » et possède une portée incomparable. En donnant son royaume à Jeanne, elle est en mesure de le livrer au Christ, qui s’empresse sagement de le confier à Charles VII, qu’il considère légitime. La Triple Donation affirme donc l’autorité du Christ sur la France, et rend espoir à un Charles VII démuni et devient donc un évènement fondateur. C’est à la suite de cet exploit que l’on assiste au sacre du roi à Reims, qui donne un nouveau souffle à la lutte pour le pouvoir : le roi a les moyens de reprendre le territoire aux Anglais – même si ce dernier reste prudent à ce sujet, peut-être trop pour Jeanne d’Arc, qui désire « bouter hors de France » les Anglais. La Pucelle désire s’attaquer maintenant à une importante possession anglaise, Paris, lieu où siège le duc de Bedford, régent du royaume de France au nom de Henri VI. Mais là où le royaume de France semble se reprendre, c’est le début du déclin pour Jeanne. Après avoir constaté l’échec d’un assaut pendant lequel même Jeanne est blessée, le roi Charles VII juge préférable de laisser la ville aux Anglais, soucieux de ne pas gaspiller ses précieuses forces dans le siège. Cependant, loin de s’intéresser à la pragmatique politique de Charles VII, la jeune fille veut continuer à se battre. Elle commence ainsi à se frotter aux défaites, notamment quand elle essaye de reprendre la ville de la Charité-sur-Loire. Sans une aide suffisante de la part du roi, la tâche s’annonce rude. Elle demande donc un soutien aux villages avoisinants, mais, malgré toute sa bonne volonté et la bienveillance des villageois, elle droit rebrousser chemin. C’est à la suite de cette défaite que le roi décide d’anoblir la famille de Jeanne, afin exprimer sa gratitude envers cette sommité qui fait tant pour lui, mais dans un même temps, dans le but de bercer son ardeur. L’assouplissement des relations avec les Bourguignons est une opportunité pour le roi, mais la courageuse Lorraine ne veut pas cesser le combat. De plus, la reconnaissance et le prestige ne sont pas les objectifs poursuivis par Jeanne, elle qui désire si ardemment bouter l’ennemi en dehors de France. C’est en poursuivant son dessein qu’elle connaît sa perte, à Compiègne plus précisément. Désirée par la Bourgogne et les Anglais, les Français détiennent la ville et Jeanne compte bien défendre cette dernière. Les habitants implorent même l’aide de Jeanne. Avec sa propre fortune, elle engage des mercenaires et part en direction de la ville, sans le consentement du roi. C’est durant une sortie pour repousser l’ennemi directement, que le drame subvient, et qu’elle est capturée. Aux mains des Bourguignons, elle est vendue aux Anglais par Jean de Luxembourg qui se voit contraint de la livrer pour la somme de 10,000 livres. Commence le supplice pour la jeune fille, notamment sous la direction de l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, sinistre personnage qui décide de gagner la cause anglaise. Il voue une haine viscérale à Jeanne d’Arc, et elle lui rend bien, comme la retranscription du procès le prouve. Avant même le commencement du procès de Rouen, le sort de Jeanne est scellé, et les juges doivent s’atteler à trouver des prétextes pour l’accuser, quitte à faire preuve de malhonnêteté… Corrompus du début à la fin, ils bafouent les règles, comme l’illustrent les appels de Jeanne d’être jugée à Rome – donc directement sous l’autorité du pape – qui sont ignorés. Malgré tout, le procès, très précis dans sa retranscription – comme Cauchon l’exige – permet de mieux connaître la vie de Jeanne et le caractère échauffé de cette dernière, qui n’hésite pas à tenir tête à ses détracteurs. Hélas, la jeune fille finit par céder, et, abjure le 24 mai 1431 en déclarant ses erreurs, ce qui facilite grandement le travail des Anglais. Jeanne revient même sur ses paroles, car, au moment d’abjurer, elle accepte de ne plus porter son habit d’homme. Or, on retrouve Jeanne quelques jours plus tard dans sa cellule vêtue du costume prohibé. Par ce dernier acte de contestation, sa condamnation à mort est certaine, et, le souhait des Anglais va s’accomplir. C’est Cauchon lui-même qui vient annoncer la nouvelle aux Anglais, en s’écriant « farewell, farewell, faites bonne chère : c’est fait ». Accusée de blasphème, de sorcellerie, elle est un danger pour l’Église et ses fidèles mais aussi pour les Anglais : il faut purifier cette hérétique sur le bûcher. Transportée par charrette le 30 mai 1431 vers 8 heures du matin, elle est visible par tous, dévisagée par cette foule qui ne sait rien de cette jeune fille, si ce n’est qu’elle serait coupable. Le bourreau attache Jeanne sur cet imposant bûcher, dominant l’assemblée qui est là pour constater la fin de la Pucelle. Courageuse jusqu’au bout, elle refuse la possibilité d’être étranglé préalablement lui permettant de s’évanouir et d’éviter la souffrance du bûcher. Pieuse durant toute sa vie, elle désire cependant une chose : un crucifix qui se révèle à elle avant de rendre le dernier souffle. Le frère Ladvenu va ainsi brandir une croix devant la jeune fille, qui criera « Jésus » à plusieurs reprises, avant de s’abandonner à son triste sort, sombrant dans la mort par le feu, celle qu’elle craignait tant. Ainsi termina la vie trépignante de cette jeune paysanne en pleine guerre de Cent Ans. Laissant une marque indélébile dans le conflit, on dit d’elle qu’elle a donné la motivation au parti français de reconquérir sa couronne face à l’ennemi Anglais. Dès que la mort de Jeanne est annoncée, les Anglais se précipitent pour attaquer les Français : la sorcière n’étant plus, la victoire est assurée ! Hélas, l’histoire donne tort à ces tristes sires : les Français, au prix de nombreux sacrifices, réussiront à reprendre le contrôle du territoire.

La mort de Jeanne d’Arc. Jules Eugène Lenepveu. 1874, huile sur toile marouflée au mur, conservée au Panthéon, Paris. On remarque le père Ladvenu qui brandit la croix face à cette Jeanne très pieuse, entourée de soldats, dont deux capitaines qui brandissent leurs épées en la pointant, comme pour désigner l’ennemi.

Mais, des interrogations subsistent à propos de Jeanne d’Arc. Qui était-elle véritablement ? Était-elle coupable ? Est-ce que son action a véritablement eu une importance pendant la guerre ? Charles VII a-t-il laissé volontairement Jeanne aux mains des Anglais ? Entendait-elle vraiment des voix et sa mission revêtait-elle vraiment un caractère divin ? Cette énumération pourrait occuper encore de nombreuses lignes, mais là n’est pas le but. Du XVème siècle au XXIème siècle, les historiens ont essayé de fournir des réponses à ces questions. Cependant, ces mêmes hommes se sont faits hâbleurs ou débineurs selon leurs besoins, à tel point que la mémoire de Jeanne n’en est pas sortie indemne. Bercée par les passions humaines, considérée comme « putain des Armagnacs » un jour et comme allégorie de la nation française le lendemain, l’intérêt sera ici de proposer une synthèse du parcours sans-pareil de cette jeune fille, de sa naissance, jusqu’à nos jours.

 

Jeanne de son vivant

 

Une augurale prophétie

Dans le royaume, une prophétie se balade, affirmant que « la France, perdue par une femme, sera restaurée par une Pucelle venue des marches de Lorraine ». Il est simple d’attribuer des noms aux deux personnages évoqués ici. Jeanne d’Arc est la courageuse jeune fille qui arrive de sa Lorraine natale, afin de sauver le royaume perdu par Isabeau de Bavière, qui, en signant le traité de Troyes à la place de son mari, le roi Charles VI – devenu fou – porte la responsabilité du sacrifice de la France. Néanmoins, cette prédiction n’est pas initialement destinée à Jeanne d’Arc. C’est Brigitte de Suède, sainte connue pour ses nombreuses prophéties, qui fait don de cette dernière. Elle prédit qu’un mariage entre les Anglais et les Français pourrait mettre fin aux conflits entre les deux nations. C’est chose faite quand Isabelle de France, la fille de Charles VI doit se marier à Richard II d’Angleterre. Ici, Isabelle, fille de Charles VI, vient réparer les erreurs d’une autre femme, Isabelle, fille de Philippe IV le Bel, qui, en se mariant en 1308 avec le roi Édouard II d’Angleterre, donne naissance au futur Édouard III, qui participe au déclenchement de la guerre de Cent Ans. Ainsi, le mariage avec Richard II permettrait de mettre fin à ce conflit. Malheureusement, le décès prématuré de Richard II en 1400 empêche cette paix annoncée. C’est donc la prophétie de Brigitte de Suède qui est modifiée afin de correspondre parfaitement à Jeanne, en intégrant le fait qu’elle soit originaire de Lorraine. Bien-sûr, ce n’est pas la seule prophétie à cette époque. On en trouve d’autres, dont une, cette fois-ci tirée de l’Historia regum Britanniae – Histoire des rois de Bretagne – s’inspirant de la parole de Merlin l’enchanteur, affirmant que « une vierge venue de la forêt de chênes chevauchera contre le dos des archers et tiendra secrète la fleur de sa virginité, et elle chassera les ennemis du royaume ». Ainsi, en taisant l’origine des prophéties, elles sont utilisées à des fins politiques. Ce sont les proches de Charles VII qui participent à la diffusion de ces dernières, essayant de trouver dans des ouvrages des extraits pouvant embrasser la cause de Jeanne. Dans toutes les prophéties utilisées, le personnage dont Jeanne doit subtiliser la place a un caractère prophétique qu’elle parvient parfaitement à incarner de son vivant.

 

Les attributs johanniques

Ce caractère prophétique est très important, étant donné qu’il insiste sur l’aspect divin de cette dernière. Considérée comme une envoyée de Dieu, en tant que figure prophétique, il faut rappeler qu’elle est une jeune fille prosaïque, guidée uniquement par Dieu. Elle abandonne l’avenir qui est déjà tracé pour elle par ses parents – qui ont déjà désigné son futur compagnon – pour suivre un autre chemin, celui exigé par la Providence, et accomplir ses multiples missions. Par cet aspect divin de sa mission, sa guerre est forcément considérée comme juste. À ce titre, elle insiste pour que les soldats ne jouent pas, ne pillent pas, ne violent pas… Elle veut que cette armée qu’elle guide soit moralement irréprochable.  Elle prouve son attribut divin à de nombreuses reprises durant son périple. Tout d’abord, on retrouve une scène, qui est contestée par de nombreux historiens, mais qui a le mérité d’être étudiée, car elle participe à la formation de l’image de la Pucelle. Alors que Jeanne est arrivée à Chinon, elle doit rencontrer le roi pour la première fois. On susurre aux oreilles du roi que la jeune fille est guidée par Dieu, mais ce roi méfiant, pour savoir s’il fait face à un imposteur, décide de mettre un autre individu sur son trône. Quand Jeanne est introduite dans la salle ou le roi se trouve, elle ne se dirige pas vers l’usurpateur, mais en direction de cette foule de flatteurs que l’on nomme courtisans, dans laquelle se cache le roi et se prosterne devant lui. Cette scène est considérée comme miraculeuse du fait qu’il y a peu de portraits du roi qui circulent, et que Jeanne n’a donc jamais vu le roi. Un autre exemple est le siège d’Orléans et la réussite de ce dernier à partir de moment où la Pucelle participe au siège. De plus, une anecdote revient souvent sur le siège : alors que les soldats veulent traverser la Loire, le vent souffle dans le sens contraire, et, par la simple arrivée de Jeanne, le vent changea de sens. Certains auteurs de l’époque voient en elle une bergère, chargée de guider les Français, de les protéger, face aux Anglais, et lui donnent pour comparaison David, le roi d’Israël. Sa présence auprès du roi est importante, de sorte à bien faire comprendre que Charles VII est le roi légitime car il profite de l’aide divine par l’intermédiaire de la Pucelle. Les différentes lettres, chroniques et autres récits de l’époque insistent de manière régulière sur le caractère singulier de cette dernière. Christine de Pizan n’hésite pas à déclarer que « Telle force n’eurent ni Hector ni Achille »[2] symbolisant le respect qu’elle a pour Jeanne.

Jeanne d’Arc en armure devant Orléans, Jules Eugène Lenepveu. 1874, huile sur toile marouflée au mur, conservée au Panthéon, Paris.

Néanmoins, son caractère prophétique n’est pas la seule chose qui rend Jeanne si intéressante. Sa personnalité était également singulière : très calme, pieuse, généreuse, elle savait aussi être énergique, impatiente et parfois même vulgaire dans sa manière de s’exprimer – quand elle s’adresse à de grands seigneurs elle est parfois maladroite mais ne s’en rend pas compte. Le plus impressionnant est probablement le répondant de Jeanne durant son interrogatoire à Poitiers dans un premier temps, mais surtout au moment de son procès à Rouen, ou de véritables joutes verbales sont retranscrites ! Prenons un exemple presque comique, à Poitiers, quand le frère Seguin, doté d’un fort accent limousin, s’adresse à elle. Il retranscrit ce moment dans sa déposition : « Je lui demandai quelle langue parlait sa voix. Une langue meilleure que la vôtre, me répondit-elle. Je parle limousin. Je lui demandai encore si elle croyait en Dieu ? “Oui certes, repartit-elle, et mieux que vous” ». Par cette incisive réplique, le répondant de Jeanne est impressionnant. En ayant une confiance totale en sa foi, elle n’est nullement effrayée par la situation.

Sa virginité est également un enjeu durant toute l’histoire. De nombreuses fois, Jeanne est accusée de ne pas être vierge, au point d’être traitée de « putain » à plusieurs reprises. Pourtant, sa virginité est vérifiée à plusieurs reprises, que ce soit au début du périple, à la demande du roi Charles VII, mais également par les Anglais, qui constatent la même chose : elle est vierge – et pourtant l’inverse aurait arrangé le parti anglais. D’un autre côté, sa virginité est un symbole de pureté qui lui donne toujours plus d’importance et de légitimité en tant que messagère de Dieu, et cette même virginité nous amène vers un autre point qui sera souvent reproché à Jeanne, le fait qu’elle porte un habit d’homme. Considéré comme un outrage, elle sera injuriée à de nombreuses reprises. Cependant, les historiens ont dégagé plusieurs hypothèses à ce propos, et notamment le fait que garder son armure lui permettait de se protéger et de garder sa virginité. Dans un milieu rempli d’hommes, il est normal qu’une jeune fille qui n’a même pas 20 ans préfère se prémunir des bassesses dont elle pourrait être la victime. D’autant plus que certains chroniqueurs content qu’elle aurait été victime d’attouchements, que ce soit pendant sa capture, mais aussi durant sa captivité. Un tailleur, qui devait normalement prendre les mesures de la jeune fille, s’était accordé quelques droits à l’encontre de Jeanne, ce qui lui vaut d’être accusé d’attouchements par cette dernière. Il y a certes d’autres aspects qui permettent à Jeanne de tant intriguer, mais nous n’en ferons pas une liste.

 

Un personnage qui ne fait pas l’unanimité

Là où la Pucelle profite de cette image plutôt positive d’un côté, elle a évidemment des détracteurs. Prenons l’exemple du Bourgeois de Paris, qui, dans son Journal d’un bourgeois de Paris, s’intéressant à la vie au début du XVème siècle, aborde aussi l’épisode Jeanne d’Arc et lui attribue le charmant surnom de « créature en forme de femme » Jeanne d’Arc est la bête noire des Anglais, à tel point que, durant l’assaut d’Orléans, elle se prend une flèche et est évacuée du champ de bataille. Les Anglais croient que son compte est réglé et donc la victoire acquise. Imaginons la terreur de ces derniers quand ils l’ont vu courir aux côtés des soldats en direction des remparts ! Ce même sentiment anime les Anglais, quand ils font périr la jeune fille sur le bûcher ; là ou l’ennemi était plutôt discret avant, il sort de sa tanière une fois la « sorcière » éliminée. Le siège de Louviers, place désirée par les Anglais, est uniquement attaquée quand ils ont la certitude que la Pucelle n’est plus. Ils craignaient que les mauvais sorts de Jeanne, puissent permettre à la forteresse d’être plus résistante, que les éléments se déchaînent face à eux… les affabulations à propos de Jeanne sont multiples. Une jeune fille qui a l’audace d’écrire aux Anglais qu’elle va les bouter en dehors du territoire au nom du Dieu est d’abord considérée comme une folle, mais quand elle prouve son efficacité, elle devient une « sorcière de France » – c’est ainsi qu’un chroniqueur anglais la qualifie. On trouve même un édit du duc de Bedford ayant pour but de sanctionner ceux qui osent s’enfuir par peur des « enchantements de la Pucelle » simplement car une rumeur affirme qu’elle se trouve dans un château que les Anglais veulent attaquer.

Cette image la poursuit bien évidemment, et, par exemple, durant son procès, sainte Catherine, sainte Marguerite et saint Michel ne sont que des diables qui viennent l’aider à accomplir sa sombre tâche.
Seulement, les accusations faisant de Jeanne une sorcière ne sont pas les seules ! Certains lui préfèrent le surnom de « putain des Armagnacs » en référence au conflit civil entre les Armagnacs et les Bourguignons. Jeanne étant réputée pour sa virginité, elle est également attaquée à ce sujet… Ainsi, la pureté de la Pucelle est mise à mal. Considérée comme une « putain prouvée », elle est accusée de « satisfaire » les commandants de l’armée du roi Charles VII. Certains vont même jusqu’à l’accuser d’avoir des relations intimes avec le roi lui-même ! En vérité, il n’en est rien et comme nous l’avons déjà vu, sa virginité a été vérifiée. Mais les Anglais n’en démordent, en utilisant le fait qu’elle soit militaire pour justifier qu’elle ne soit plus vierge. Parfois, Jeanne est même traitée de « laideron » – là où d’autres sources attestent le contraire. Tous les moyens pour s’en prendre à son image sont bonnes, et ce, peu importe le siècle. Un chroniqueur inconnu écrit un Livre des Trahisons de France envers la Maison de Bourgogne, dans lequel il s’en prend même aux Français, qui sont agonis d’injures, comme le fait qu’ils soient des « fols et simples gens » puisqu’ils croient aux différentes rumeurs qui mettent en avant la figure de Jeanne.

 

L’espoir en Jeanne même après sa mort

 

La fausse Jeanne d’Arc

Un événement absurde qui survient cinq années après sa mort vient questionner la relation que les Français entretiennent avec la mémoire de Jeanne. En effet, l’idée d’une résurrection est évoquée, du fait qu’une jeune fille se fait passer pour Jeanne d’Arc en mai 1436. Les informations à son propos sont minces, mais livrent une histoire burlesque. L’usurpatrice reçoit de nombreuses acclamations – mais également de l’argent – par les habitants de la ville d’Orléans quand elle visite cette dernière, sans que les Orléanais ne se questionne vraiment. Elle serait même retournée à Domrémy pour visiter la famille de la vraie Jeanne et celle-ci n’aurait même pas manifesté de contestations face à la miraculeuse revenante – bien que ce point soit généralement considéré comme hyperbolique. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, étant donné qu’elle aurait même participé à différentes batailles, auprès des anciens compagnons d’armes de Jeanne. Hélas pour elle, subtiliser le nom ne suffit pas, son imposture est rapidement repérée et on perd rapidement sa trace. La position du roi à ce propos est cependant ambiguë. On peut se demander pourquoi, malgré qu’il sache pertinemment que cette femme essaye de se faire passer pour Jeanne d’Arc – qui a tant fait pour lui – ne réagisse pas. Henri Wallon évoque l’hypothèse que cette situation est en réalité profitable au roi, ce qui explique son silence. Il faut tout de même évoquer une grave conséquence de ce simulacre : les commémorations pour célébrer la mort de la jeune fille dans la ville d’Orléans sont interrompues durant deux longues années. Cette anecdote est cependant révélatrice d’un fait important : Jeanne d’Arc était un symbole au moment de sa mort, et elle parvient à le rester. Elle ne s’efface pas dans cette guerre de Cent Ans si décisive pour l’avenir de la France ; au contraire, elle incarne le besoin de vaincre l’ennemi.

 

Le procès de la réhabilitation

Avec le rapide déclin des Anglais, des discussions à Arras en 1435 débouchent sur une paix entre la France et la Bourgogne. L’Angleterre, furieuse, adopte un comportement belliqueux envers son ancien allié. En réponse, la Bourgogne joint ses forces à la France pour aider le roi à reprendre son territoire, notamment Paris – qui supportait de moins en moins la présence anglaise. La situation qui semble se stabiliser, le roi peut maintenant s’intéresser à cette curieuse jeune fille qui apporte son aide à la monarchie pour finir abusée par les Anglais. C’est Guillaume Bouillé, membre de l’Université de Paris, qui est chargé d’enquêter à ce sujet. Il fait part au roi de ses doutes concernant la sincérité du procès, et reçoit l’ordre de questionner les survivants de l’audience, afin de mieux connaître le déroulement de celui-ci. Hélas, cette enquête est interrompue rapidement, sans raison particulière, bien que les historiens retiennent généralement l’impératif militaire comme principale cause, car le territoire n’est pas encore totalement pacifié. Cependant, un problème se pose : l’autorité royale, malgré son pouvoir, ne peut pas modifier un jugement ecclésiastique : il faut disposer de l’autorité pontificale pour cela. Le pape Nicolas V donne donc l’ordre au légat Guillaume d’Estouteville, d’aller se renseigner sur ce cas. Ainsi, avec l’aide de Jean Bréhal, inquisiteur chargé de gérer le nord de la France, il ouvre une enquête en 1452 pour juger s’il est pertinent ou non d’ouvrir un nouveau procès. Cependant, malgré les arguments avancés, l’espoir d’un nouveau procès s’éloigne, notamment par raison politique. En effet, le pape est inquiet au sujet de l’Empire Ottoman qui grandit, et souhaite pouvoir compter sur la France et l’Angleterre afin de pouvoir lutter face au péril turc en cas de guerre. Ainsi, prendre parti pour une révision du procès de Jeanne d’Arc réclamée par le roi de France, c’est froisser les Anglais et donc perdre un allié important. Conscient de la situation délicate, Charles VII convoque la famille de Jeanne d’Arc afin que cette dernière réitère une demande. Par cette action, l’affaire deviendrait privée, et donc, le pape pourrait totalement prendre parti sans froisser les Anglais. C’est le pape Calixte III qui reçoit cette demande et qui ordonne donc à une commission de s’occuper de cette affaire. Ainsi, la mère de Jeanne d’Arc, accompagnée de ses deux fils, sont présentés devant cette commission et doivent plaider pour la cause de Jeanne. L’autorisation de procéder à une nouvelle étude du procès est accordée, et, pendant six mois, de nombreux témoignages sont entendus, comme celui de Jean de Dunois, le bâtard d’Orléans, camarade d’armes de Jeanne, ou encore de Jean II d’Alençon, proche de la Pucelle également – et qui, malgré son investissement auprès de la cause du roi de France pendant sa jeunesse, va très rapidement s’éloigner de lui. De nombreux rapports sont réalisés pour mettre en lumière des aspects défaillants de l’ancien procès – notamment la haine que Cauchon entretient et ne cache pas envers Jeanne, le fait que sa volonté d’être jugée par le pape soit ignorée sous prétexte « qu’on ne pouvait pas aller quérir notre saint père si loin » … C’est finalement le 7 juillet 1456 que le jugement est rendu : l’annulation du premier procès de Jeanne d’Arc est obtenue, son honneur est rétabli, et les juges qui ont servi les intérêts des Anglais sont couverts d’opprobre.

Ce procès avait en vérité un but bien particulier, qui est celui de protéger l’image du roi et d’affirmer son pouvoir. Durant le premier procès, Jeanne d’Arc est au centre, elle est accusée de multiples choses et, Charles VII, ayant accepté l’aide de celle-ci, a une réputation ternie. Cette révision du procès est donc l’occasion pour rendre du prestige à l’image de Charles VII. D’un autre côté, il affirme son pouvoir étant donné qu’il arrive d’un côté à reprendre son territoire par les armes, et parvient à réparer l’injustice au travers de ce procès. Charles VII sort donc ennobli du procès. Du côté de Jeanne d’Arc, celle-ci est bien-sûr innocentée, mais cela ne va pas plus loin. Elle reste pour certains cette jeune fille étrange, à propos de laquelle on ne sait que trop peu de choses. Elle est mentionnée dans les différentes histoires racontant la vie de Charles VII, mais on ne lui rend pas vraiment mérite. Par exemple, dans les Vigiles de la mort du roy Charles VII, ouvrage publié vers 1470, on y retrouve l’histoire du roi, en insistant sur les différentes batailles de ce dernier. La Pucelle est certes mentionnée, mais volontairement oubliée durant le sacre, et non représentée sur l’illustration qui accompagne le passage du règne :

D’un autre côté, même si nous connaissons Jeanne aujourd’hui comme une sainte, il n’était même pas imaginable de la considérer ainsi à l’époque, à tel point que, dans l’Histoire de Charles VII de l’évêque de Lisieux Thomas Basin, ce dernier considère Jeanne d’Arc comme une simple chrétienne, et n’est pas d’accord avec le fait de la comparer aux différents saints et martyrs – néanmoins, ce même évêque rédige un ouvrage dans le but de réhabiliter la Pucelle en 1453. Ainsi, Jeanne d’Arc, tout en étant réhabilitée par ce procès, permet à Charles VII d’affirmer sa position dans une France majoritairement sous l’égide royale. La question est maintenant de savoir si cette image négative qui a traversé les villes et villages du royaume est vouée à s’estomper avec le temps ? Avec la mort de Charles VII, principal acteur de la mémoire de Jeanne, le simple souvenir de cette dernière peut être considéré en danger, d’autant plus qu’elle est sur le point de quitter son « âge ténébreux » pour embrasser l’ère moderne.

 

De la fin du Moyen Âge à la fin de l’Ancien Régime

 

Les dernières péripéties du Moyen Âge et la discrète Renaissance

Malgré la mort de Charles VII, il reste des bribes de souvenirs envers la Pucelle. Même si Louis XI ne l’évoque que trop peu dans son Rosier des guerres destiné à son fils Charles VIII, ce dernier se montre plus reconnaissant que son père envers Jeanne. Pour preuve, le château d’Amboise, où réside Charles VIII, est un lieu où de nombreuses reliques ayant appartenu à des figures importantes de notre histoire sont entreposées, comme les armes de saint Louis, de Charles VII, de du Guesclin, de Charlemagne… Dans cet édifice, on décide d’entreproser le harnois de Jeanne, prouvant qu’elle est estimée par la monarchie française pour son action, comme un personnage décisif pour l’histoire de France. Plus tard, c’est Louis XII qui règne, fils de Charles Ier d’Orléans, capturé par les Anglais, que Jeanne devait libérer – en plus de libérer la ville d’Orléans, elle devait libérer le duc d’Orléans. Même si elle parvient à chasser les Anglais d’Orléans, elle n’est pas en mesure de reprendre le duc d’Orléans des griffes anglaises. Néanmoins, conscient de la bonne volonté de cette jeune fille de vouloir faire libérer son père et de son exploit à Orléans, Louis XII la tient en respect et fait en sorte qu’une compilation de textes mettant en scène sa vie soit réalisée.

Avec la fin du Moyen Âge qui s’amorce, la Renaissance, cette période de progrès artistiques, qui puise son inspiration dans l’Antiquité gréco-romaine est une étape pour Jeanne. D’autant plus que c’est une tâche ardue pour une jeune fille issue du peuple et chrétienne de trouver sa place à ce moment.  Néanmoins, la Renaissance et la littérature humaniste influence sobrement Jeanne. Quelques ouvrages voient le jour, dans lesquels Jeanne n’est pas le sujet principal, mais où elle est mentionnée à juste titre pour ses exploits. Anne de Bretagne, reine de France, demande au religieux Antoine Dufour de réaliser un ouvrage intitulé Les vies de femmes célèbres  dans lequel Jeanne apparaît. Les Annales de France de Nicole Gilles, notaire et secrétaire du roi, qui sont publiées en 1525 apportent quelques pages à propos de Jeanne d’Arc. Il propose donc une rapide histoire de cette dernière, en mettant de côté les miracles, mais sans remettre en cause son comportement pieux. Le fait de remettre en cause la présence de miracle dans l’épopée de Jeanne est une idée régulièrement reprise, notamment au XIXème siècle. Néanmoins, beaucoup de documents sont formels à son propos : elle est modeste, humble, fervente dans son action, et l’idée que Jeanne ait redonné de l’espoir au peuple et au roi est de plus en plus populaire. Malgré tout, les éreinteurs de Jeanne sont toujours là, et ce pour longtemps. Éprouvant de l’insatisfaction face aux récits proposés dans les chroniques officielles, certains historiens se tournent vers les chroniques bourguignonnes pour réaliser leurs travaux. Évidemment, il est facile de se douter que ce sont des chroniques plutôt virulentes à l’égard de Jeanne, insistant sur le fait que Jeanne n’était en vérité qu’un outil pour la cour, que sa chasteté n’était pas réelle

Représentation de Jeanne d’Arc au siège d’Orléans, visible dans Les vies de femmes célèbres.

 

Ère de la Réforme et des théories

Le monde chrétien est bouleversé durant l’ère de la Réforme et la mémoire de Jeanne l’est aussi par répercussion. D’un côté, les Ligueurs voient Jeanne comme un exemple, tandis que les Protestants, eux, s’attaquent aux différents monuments catholiques, comme le monument à Jeanne d’Arc présent sur le pont d’Orléans, accusé de représenter «  le symbole détestable d’une forme dévoyée de vénération, représentative des errements catholiques »[3]. Pour répondre aux différentes attaques, Fronton du Duc, en 1580, utilise l’image de Jeanne pour sa pièce de théâtre Histoire tragique de la Pucelle de Domrémy, aultrement d’Orleans, permettant de mettre en avant l’image de cette jeune fille – notons que cette pièce est la première d’une abondante liste qui utilise le personnage de Jeanne.

À cette crise du monde chrétien s’ajoute une autre épreuve, la volonté de certains auteurs d’accabler Jeanne d’invectives. En effet, avec la volonté d’affirmer le pouvoir du roi, mettre en avant une jeune fille issue du peuple est totalement contre-productif. Certaines théories fleurissent donc pour réduire l’influence jugée trop gênante de Jeanne. On peut s’intéresser à une théorie que l’on retrouve durant plusieurs siècles, affirmant que sa mission consistait simplement à libérer Orléans et à faire couronner le roi. Suite au triomphe du sacre, Jeanne devait donc retourner à ses occupations, et donc fonder une famille – elle disait garder sa virginité jusqu’à la fin de sa mission. Néanmoins loin de s’arrêter elle est motivée par le fait de se battre contre l’ennemi. Ainsi, on estime que Jeanne continue sa mission par orgueil, et non dans un noble but. On s’éloigne donc de cette image très chrétienne, très pieuse, et son orgueil fait courir Jeanne à sa perte. C’est une version très intéressante car elle permet de retirer une épine du pied de la monarchie en expliquant pourquoi le roi n’aide pas Jeanne et démontre donc que la monarchie n’a pas abandonné Jeanne. En effet la fin de Jeanne est le résultat d’un châtiment divin causé par son péché d’orgueil, et donc malgré toute la bonne volonté de Charles VII, il ne peut pas s’opposer à Dieu. L’historien Girard du Haillan va encore plus loin dans les attaques envers la jeune fille, car, même s’il reprend l’idée commune qu’elle encourage les Français à se battre, il n’hésite pas à la qualifier de « garce », insistant sur le fait qu’elle a des relations avec le bâtard d’Orléans, Jean de Dunois. Face à ces sempiternelles accusations, d’autres historiens produisent des ouvrages dans lesquels Jeanne est mentionnée, et où ils prennent sa défense face aux mauvaises langues. Jean Du Tillet déclare que ces gens sont des « esprits légers » ; le calviniste Nicolas Vignier déplore l’attitude de ces hommes qui s’attaquent à cette jeune fille pour des choses futiles. Même si on ne veut pas croire au caractère divin de la mission de Jeanne, il est indubitable que son action a été profitable dans le déroulement de la guerre, que ce soit par les batailles qu’elle mène, ou bien par sa simple présence, en donnant du baume au cœur aux Français ou bien en apeurant les Anglais à tel point qu’ils fuient le combat. Les défenseurs de la mémoire johannique voient en Jeanne une figure conciliatrice sous laquelle les Français doivent se réunir et cette idée habitera de nombreux historiens dans leurs travaux. Néanmoins, même si de nombreux ouvrages fleurissent dans ce XVIème siècle si prospère au changement, ce ne sont que des guerres intestines entre historiens. En dehors de ça, le pouvoir royal a donc une ligne claire sur Jeanne : accepter son aide mais ne pas en faire une héroïne susceptible de faire de l’ombre au roi. Le peuple, lui, garde consciencieusement Jeanne dans sa mémoire. Il cultive un intérêt pour la Pucelle, notamment à Orléans, poumon de la mémoire populaire de Jeanne.

 

Le XVIIème siècle, temps de concordance

Là où le XVIème siècle était synonyme de divergences sur la figure de Jeanne, le XVIIème siècle s’accorde sur un fait : Jeanne est une héroïne. Cette idée est présente au sein de sa famille, qui, ayant été anoblie par Charles VII grâce à l’action de Jeanne, décide de participer à la réhabilitation. C’est Jean Hordal, petit-neveu de Jeanne d’Arc, qui réalise un ouvrage mettant en valeur la jeune fille, en proposant un travail de synthèse, basé sur de nombreux témoignages. Charles du Lys, cousin du premier – et proche du roi Henri IV – propose également un travail sur Jeanne d’Arc, sous forme de recueil cette fois-ci. Il mélange des poèmes en latin et en français, de différents auteurs ; ici, un poème réalisé par le poète Pierre Patris, que l’on trouve dans le Recueil d’inscriptions et poésies en l’honneur de la Pucelle d’Orléans :

C’est également au XVIIème siècle que le poète Jean Chapelain, accorde à Jeanne d’Arc du verbeux poème intitulé La Pucelle ou la France délivrée. Tout en évoquant les exploits de la Pucelle, il fait sombrer cette dernière dans la caricature du héros littéraire, au grand dam des historiens, qui doivent désormais composer avec cette vision de la Pucelle. Ne souhaitant pas que Jeanne devienne une ombre pour la monarchie, celle-ci, tout en précisant que ses actions sont héroïques, décide d’en faire un personnage plus religieux et moins politique. Le roi est donc l’architecte de la victoire, et l’idée que l’on veut attribuer à Jeanne est qu’elle est « Mise par Dieu à la disposition du monarque grâce aux prières intenses de celui-ci, Jeanne n’est que l’instrument édifiant de la Providence, dépourvue de volonté propre »[4]. La monarchie reprend également la théorie de l’orgueil  qui perd Jeanne quand elle commence à prendre des initiatives dans différentes batailles. L’image de Jeanne consumée par son péché pouvait être intéressante également pour pousser les gens à s’en éloigner : malgré une vie pieuse, celui-ci peut venir tout désoler. Richelieu, l’homme qui domine la première moitié du XVIIe, amoureux des arts, demande au peintre Simon Vouet de réaliser plusieurs portraits féminins, dont celui de Jeanne d’Arc – il est conscient que celle-ci doit servir d’exemple pour le peuple français.

Jeanne d’Arc en costume de guerre. Simon Vouet. Huile sur toile, conservée aujourd’hui au musée de la ville de Rouen.

Hélas, le « siècle des Lumières » vient mettre un terme à cette vision angélique de Jeanne. En effet, loin de suivre l’idée commune du XVIIème siècle, il va s’attaquer à la jeune fille, et accoucher finalement de la Révolution Française, symbole de renouveau pour une héroïne rattachée initialement à la monarchie.

 

Le siècle des Lumières et la Révolution Française

 

Voltaire, ou le paroxysme de la critique raisonnée

Le siècle des Lumières, connu pour ses philosophes brillants, a été le pourfendeur de l’Ancien Régime. En quête de rationalisme, ils s’attaquent à différents piliers de la monarchie, dont l’Église, qui en ressort définitivement affaiblie. Que représente Jeanne en cette fin du XVIIIème sicèle ? Une jeune fille qui s’est battu pour son roi et son Dieu – des concepts névralgiques pour les Lumières – et qui appartient au Moyen Âge, temps ténébreux dominé par l’ignorance et la superstition – une image bien sombre de cette période si riche qui subit un jugement similaire pendant la Renaissance. Jeanne semble rassembler les tares et devient dès lors une proie facile. Il faut cependant bien saisir que la plupart du temps, les écrivains ne s’attaquent pas à Jeanne mais à la société qui instrumentalise Jeanne – même si la manière dont Jeanne est tournée en dérision reste discutable.

Voltaire est probablement un des plus pernicieux à l’encontre de Jeanne. L’histoire veut que, durant une discussion dans le salon du duc de Richelieu, les membres présents se soient mis à se moquer de l’œuvre de Chapelain. L’hôte de ces lieux aurait ainsi prononcé ces mots à notre écrivain « Et vous, Voltaire, ne nous ferez-vous pas une Jeanne ? » Au début hésitant, il accepte finalement et se met au travail, en modifiant cette œuvre jusqu’à la fin de sa vie. On sait même que l’œuvre a été dérobée par certaines personnes dans le but de s’attribuer le mérite de celle-ci – c’est notamment ceci qui contraint l’écrivain à la publier, étant donné qu’elle était destinée à se cantonner à la sphère privée. C’est donc de cette manière que naît La Pucelle d’Orléans. Dans son œuvre, généralement qualifiée de burlesque, Voltaire n’évoque pas seulement le cas de Jeanne, s’attaquant aussi à Agnès Sorel par exemple, favorite de Charles VII, et par ricochet, à la personnalité du monarque lui-même. Il propose des descriptions des personnages principaux de son histoire – Charles VII, Dunois… – et Jeanne est ici représenté comme une « Une robuste et grasse chambrière » mais également pudique, comme l’atteste ce passage :

Dans les 8,500 vers de son œuvre, Voltaire explique comment Jeanne n’est rien de plus qu’une paysanne utilisée à son insu par le pouvoir, en accusant donc la monarchie, et met la mort de Jeanne d’Arc sur le dos de l’Église déraisonnée – tout en accusant la monarchie de n’avoir rien fait pour contrer le jugement. L’ouvrage reprend également une thématique chère aux yeux des détracteurs de Jeanne, celle de sa virginité, qui est ici mise à l’épreuve. Voltaire doit déconstruire l’image de la Pucelle se basant sur plusieurs siècles de travaux, qui, pour beaucoup, témoignent de sa pureté, de son innocence, de sa fidélité, en un mot, de la pureté. Par cette attaque envers Jeanne, il est simple pour Voltaire de s’en prendre ensuite à la monarchie et à l’Église. Même s’il constitue une importante charge à l’égard de la mémoire de Jeanne, ce poème n’est pas le seul texte de Voltaire qui évoque la Pucelle. En effet, dans son Esprit sur les mœurs et l’esprit des nations, on y retrouve un discours profondément travesti. Et pour cause, il s’inspire d’un chroniqueur du XVème siècle, Monstrelet, qui était de ceux qui calomniaient Jeanne en utilisant des sources douteuses – bourguignonnes par exemple. Ce même Monstrelet disait ceci à propos de Jeanne : « Elle fut meschine (chambrière) dans une hôtellerie, et était hardie de chevaucher chevaux et de les mener boire et aussi de faire appertises et autres habiletés que jeunes filles n’ont point accoutumé de faire ». Une image aux antipodes de la vérité mais que Voltaire reprend sans vergogne, par exemple, en précisant qu’elle n’était pas âgée de dix-huit années, mais de vingt-sept. Cependant, il reste plus ou moins honnête sur un aspect de l’action de Jeanne d’Arc, c’est le volet héroïque. On ne peut pas croire que Voltaire, esprit érudit, soit suffisamment sot pour écrire ce tissu de mensonges volontairement. Il décide d’utiliser Monstrelet comme source – les travaux de ce dernier sont obsolètes sur certains points et des études bien plus sérieuses ont été réalisées depuis – étant donné qu’il peut critiquer le régime en place avec celle-ci, même s’il fait preuve d’une certaine malhonnêteté intellectuelle.

On peut également évoquer Montesquieu qui est également critique à l’égard de Jeanne d’Arc, et déclare que : « La pucelle d’Orléans, les Anglois la prirent pour sorciere, les François pour prophetesse et envoyée de Dieu ; elle n’etoit ni l’une ni l’autre. Voyés le même journal ou on paroit porté à croire que c’etoit une fourberie » Même s’il ne croit pas à l’idée providentielle de Jeanne, qui est utilisée par le pouvoir, il n’est pas aussi virulent, agressif, dans son utilisation de Jeanne d’Arc, contrairement à Voltaire – bien qu’il compare Jeanne à une « fourberie ». La volonté de s’attaquer à Jeanne est omniprésente dans ce siècle, afin d’en faire un personnage plus « raisonnable ». Certains, soucieux d’affaiblir la monarchie et l’Église calomnient Jeanne. D’autres proposent des interprétations différentes du parcours de Jeanne d’Arc, notamment François de L’Averdy, homme au service du pouvoir royal, qui souhaite lutter contre l’image odieuse donnée par Voltaire. Cependant, il reste tout de même contaminé par les idées des Lumières et ne parvient pas à baser l’action de Jeanne uniquement sur l’argument divin, et c’est ici la naissance d’un nouveau point de convergence pour beaucoup d’historiens. L’honneur de Jeanne sort fangeux de cette période des lumières, et les études à son sujet sont plus timides. Néanmoins, dès la fin du XVIIIème siècle, on peut se questionner sur la place de Jeanne et sur son évolution : est-elle restée un symbole de la monarchie française, ou bien a-t-elle obtenu son indépendance, et est désormais une représentation de la nation française ?

 

La Révolution Française

Ainsi se pose un dilemme pour les instigateurs de cette épopée révolutionnaire : que faire de Jeanne d’Arc ? Il est vrai qu’elle est une figure de l’Ancien Régime, dont la Révolution veut s’éloigner. Mais d’un autre côté, Jeanne semble désormais ancrée dans l’esprit des français. À ce titre, utiliser son image, pour qu’elle devienne le porte-drapeau de la cause révolutionnaire est intéressant. De plus, n’oublions pas la modeste origine de Jeanne : une fille du peuple, ce même peuple que la Révolution dit vouloir libérer de l’emprise de l’Ancien Régime. La question se pose donc entre un rejet et une manipulation de Jeanne d’Arc. Ainsi, certains considèrent Jeanne comme cette victime du pouvoir royal, qui n’a aucun remords à l’abandonner ; pour d’autres – qui s’avancent grandement – Jeanne est cette fille du peuple qui aurait participé à la prise de la Bastille le 14 juillet, en apportant son aide aux révolutionnaires. Face à cette fièvre révolutionnaire qui gangrène le peuple français, même les Orléanais, qui considèrent Jeanne comme la sauveuse de la ville ne fêtent plus la libération de la ville en l’honneur de la Pucelle depuis 1793. Ainsi, jusqu’en 1803, la Pucelle est privée de commémorations dans cette ville qui doit tant à Jeanne pourtant. Ces derniers sont pourtant réticents à ce recours, mais la situation l’exige. On demande même aux Orléanais de faire fondre la statue de Jeanne d’Arc et de Charles VII afin d’en faire des canons, face à quoi ils s’opposent dans un premier temps. Hélas, ils ne désirent pas rentrer en conflit pour ça, et cette statue, jugée trop royaliste et donc trop oppressive est détruite – notons tout de même que la ville arrive à obtenir un léger dédommagement, celui de pouvoir garder un canon et de le nommer Jeanne d’Arc, symbolisant cet attachement extraordinaire des Orléanais envers leur libératrice.

D’un autre côté, on peut assister à la naissance de la République en tant qu’allégorie, plus précisément à travers le personnage de Marianne. En effet, on peut s’imaginer que Marianne est une pâle copie de Jeanne d’Arc. Les deux doivent apporter un élan au peuple, avec la résistance et la reconquête du territoire face au péril anglais pour l’une, et la Révolution dans le but d’abattre l’Ancien Régime et de régénérer la société pour l’autre. On peut aussi noter que ce sont deux jeunes filles qui viennent du peuple, loin des hautes sphères de la société… Mais dans ce cas, pourquoi ne pas prendre Jeanne d’Arc ? Il est probable que les révolutionnaires aient réalisé que régénérer l’image de Jeanne d’Arc serait long et laborieux. Bien qu’elle soit une représentation de la France, elle a été principalement présentée comme un symbole de la monarchie. En utilisant des traits similaires à Jeanne, il était simple de la substituer. Ainsi, naît cette allégorie de la République, animée par la liberté et la cause populaire, soucieuse de son bien-être. L’image de la jeune fille était intacte, mais son discours différait en bien des points. La Révolution, fille des lumières, est tout de même moins sévère que sa mère envers Jeanne d’Arc. Loin de vouloir faire subir une damnatio memoriae à Jeanne d’Arc, le but est dans un premier temps de l’affaiblir, de ne plus la considérer comme porte-drapeau de la monarchie, mais comme victime. À ce titre, il était chose aisée pour la Révolution Française de s’emparer de l’image de Jeanne pour servir ses intérêts. Mais les différentes attaques subies n’ont pas suffisamment brisé l’image de Jeanne et les révolutionnaires voyaient en elle une étincelle qui aurait mis en danger la révolution. Reprendre la Pucelle en tant que symbole aurait été un pari très audacieux pour la République. En jouant la prudence avec Marianne, ils soumettent à la France une nouvelle Jeanne. Le fait que cette allégorie républicaine soit toujours évoquée de nos jours est une preuve de sa remarquable insertion dans la vie publique française. C’est dans ce schéma où elle est remplacée que Jeanne doit commencer le XIXème siècle. Là où on peut croire que le déclin de Jeanne va s’accentuer durant cette époque, elle signifie en vérité la consécration de son épopée.

 

Le XIXème siècle : âge d’or pour l’historiographie johannique

 

De l’Empire aux nouvelles exaltations

Considéré par certains comme le siècle du progrès, il est, dans notre cas d’étude, un moment intense pendant lequel les études johanniques seront légion. L’Empire est tout d’abord intéressant dans notre analyse, étant donné que Napoléon Bonaparte ne rejette pas l’image de Jeanne. Réussissant à se hisser en haut du pouvoir, il est conscient que rejeter totalement le passé revient à un suicide de la France. Jeanne d’Arc est un symbole important, il en est conscient et s’attèle timidement à le montrer. On a par exemple un dessin de Charles Lameire, sur laquelle sont représentés de nombreux personnages historiques, défilant de manière chronologique. On distingue évidemment à l’avant Jeanne d’Arc, suivi de Henri IV, et de Richelieu, arborant des oriflammes différentes, dont le drapeau républicain à la fin, avec Napoléon, qui sonne comme l’aboutissement de la glorieuse histoire française. Par cette simple esquisse, il se place dans le sillage de ces personnages.

Jeanne d’Arc, Henri IV et le consul Napoléon Bonaparte. Charles Lameire. Dessin réalisé entre 1898 et 1903. Conservé au musée d’Orsay, Paris.

Napoléon estime suffisamment l’action de Jeanne d’Arc pour accepter de la considérer comme un personnage national. Se dressant comme une synthèse de cet Ancien Régime et de la Révolution, il essaye de concilier les deux. Napoléon n’a aucune raison de rejeter Jeanne d’Arc en vérité : il souhaite rassembler la France divisée et en même temps, diffuser des valeurs importantes sous l’Empire – Jeanne est un personnage autour de laquelle toute la France peut se retrouver car elle est catholique d’un côté et en même un symbole indissociable de la France désormais. En effet, Jeanne est militaire au même titre que Napoléon, et l’armée avait un rôle majeur sous l’Empire. D’un autre côté, c’est contre les Anglais que Jeanne se bat au XVème siècle, et « la perfide Albion » est considérée comme un ennemi dans le roman napoléonien… Ce sont ses aspects qui invitent Jeanne à ne pas être oubliée sous l’Empire. Néanmoins, c’est également sous l’Empire qu’une burlesque théorie fait son apparition. Celle-ci nous raconte que Jeanne serait en réalité la demi-sœur de Charles VII, de sang noble, cela justifiant son action envers ce dernier ! Pierre Caze, qui dévoile cette théorie, remet donc en cause l’idée comme quoi Jeanne serait une fille du peuple, étant donné qu’il est impensable qu’une jeune fille d’un petit village puisse se hisser auprès du roi de cette manière. Cette théorie est bien évidemment jugée obsolète de nos jours.

Avec la chute de Napoléon et le retour de la monarchie à travers la Restauration, la logique veut que Jeanne retrouve ses lettres de noblesse. Louis XVIII fait ériger un monument en hommage à cette dernière dans sa ville natale de Domrémy – l’événement attire de nombreuses personnes – et il fait de la maison de Jeanne d’Arc un lieu public, comparable donc à un lieu de culte, pour que les adorateurs de Jeanne puissent venir lui rendre hommage. De plus, Jeanne est cette jeune fille qui admire la monarchie, en mourant pour cette dernière, et doit donc être un exemple pour tous les Français. Au même titre, durant la Restauration, les artistes s’intéressent à Jeanne, que ce soit Pierre Révoil, avec sa Jeanne d’Arc prisonnière à Rouen en 1819 ou encore, Paul Delaroche, à travers son tableau Jeanne d’Arc, malade, est interrogée dans sa prison par le cardinal de Winchester.

Jeanne d’Arc, malade, est interrogée dans sa prison par le cardinal de Winchester. Paul Delaroche. 1824, huile sur toile, conservée au musée des Beaux-Arts de Rouen. On remarque une représentation très pieuse de Jeanne, qui, malgré l’intervention du cardinal, reste fidèle à Dieu.

Une historiographie républicaine qui s’intéresse à Jeanne

Le XIXème siècle étant une époque où l’image de Jeanne profite d’une certaine recrudescence, les historiens s’attèlent à analyser Jeanne sous de nombreuses facettes. Ces personnages n’ont pas l’intention de reprendre les thèses qui ont traversé les siècles, mais de complètement revisiter l’histoire de Jeanne. N’oublions pas que, avec le triomphe de la Révolution, une nouvelle vision de l’histoire s’offre aux historiens – ces derniers étant influencés par les évènements de leur temps. Ainsi, tout en modifiant la vision historique de Jeanne, qui voulait que cette dernière soit utilisée pour redonner de l’espoir aux Français, elle est plutôt une réaction à l’inaction du roi qui reste à Bourges sans agir face aux Anglais qui s’emparent du territoire. Le message politique est clair dans cette analyse, et pour cause, ces historiens sont contre le retour des Bourbons, considérant ces derniers comme des alliés de l’ennemi, et non des Français, légitimant ainsi la République comme réponse logique. Jeanne au XVème siècle se révolte contre l’étranger présent en France, mais au XIXème siècle, les Français se révoltent contre les dirigeants qui dirigent le pays, et qui sont considérés comme des étrangers – rappelons que les Bourbons sont accusés d’être revenue « dans les fourgons de l’étranger ».  Jeanne est maintenant cette jeune fille, soucieuse du peuple, qui se place face à une monarchie déjà essoufflée sous Charles VII. Détacher Jeanne d’Arc à la monarchie est un travail qui a été commencé au XVIIIème siècle et qui continue au XIXème siècle, étant convaincu que Jeanne doit plutôt être un symbole de la République française. Henri Martin par exemple, dans son Histoire de France, nous présente un affreux tableau d’un Charles VII odieux, égoïste, autoritaire… Pour preuve, dans le tome six de son histoire, il évoque le comportement de roi envers son fils, le futur Louis XI, qui n’hésite pas à se révolter durant sa jeunesse : « Celui qui avait montré au monde un prodige d’ingratitude et d’insensibilité devait se briser à son tour contre un cœur de pierre ». Pour lui, Charles VII n’a que trop peu de qualités, et est criblé de défauts : « Charles VII […] avait au moins les avantages négatifs de son vice, la “méconnoissance” et ne gardait guère plus de mémoire des offenses que des bienfaits ». Ainsi, on a une manipulation de l’histoire réalisée ici, dans le but de faire oublier l’ancienne image au profit d’une nouvelle, plus républicaine. Néanmoins, si une nouvelle histoire autour de Jeanne d’Arc est possible, c’est grâce à l’impulsion de deux hommes : Jules Quicherat dans un premier temps, et Jules Michelet plus tard.

 

La mise au jour des sources par Jules Quicherat

Jules Quicherat est sans doute un des plus éminent spécialiste de Jeanne d’Arc parmi les républicains du XIXème siècle. Diplômé de l’École des chartes, en 1839 – il a alors 26 ans –la Société de l’histoire de France lui délègue l’étude des sources connues concernant Jeanne d’Arc. Il publie donc 5 ouvrages, de 1841 à 1849, reprenant les sources de Jeanne d’Arc. Ce sont en vérité des ouvrages essentiels dans l’étude du cas Jeanne d’Arc, permettant de faciliter l’accès aux sources. Cependant, ce travail est ordonné à la suite d’une annonce de Guido Görres, historien allemand, qui déclare vouloir produire un travail important concernant les procès de Jeanne d’Arc. Il est inimaginable qu’un sujet si important soit traité par un étranger. Ainsi la société déclare que « il paraîtrait convenable que la France ne se laissât pas enlever l’honneur d’une telle publication qui intéresse à un si haut degré l’histoire nationale » et confie donc le travail à Quicherat. Cependant, il faut bien prendre en compte le fait que ce dernier est républicain et donc, susceptible de proposer une lecture différente de ce procès. Il tire ainsi de nouvelles conclusions, qui viennent briser l’idée commune que l’on se fait de Jeanne.

Tout d’abord, il était coutume de considérer le second procès comme plus véridique, étant donné que le premier avait comme seul but de condamner Jeanne, et s’attelait à trouver des chefs d’accusation, même s’ils étaient erronés. Jules Quicherat remet en cause cet argument, insistant sur le but du second procès de Jeanne, qui est, rappelons-le, de réhabiliter Jeanne d’Arc officiellement, et officieusement de mettre en avant le pouvoir royal. Ainsi, sans forcément dire que le premier est exempt de reproches, il insiste sur le fait que le second n’a pas à être considéré comme plus fiable que le premier. D’autant plus qu’il relève des aspects suspects dans le second, notamment quand cette dernière précise que la mission de Jeanne devait s’arrêter au sacre de Charles VII, ce qui permettait de légitimer l’ineffaçable thèse de l’orgueil qui perd Jeanne. En s’intéressant à la chronique de Perceval de Cagny – un personnage qui a l’occasion de rencontrer Jeanne – il découvre que d’après lui, Jeanne a toujours considéré que sa mission serait terminée quand les Anglais seraient boutés hors de France, et que, c’est à la suite de désaccord avec la cour que le roi se montre très réticent à lui venir en aide. Par cette découverte, Jules Quicherat permettait enfin à cette thèse toujours présente au début du XIXème siècle de s’évanouir. Ne s’arrêtant pas là, il continue à livrer ses conclusions, déclarant que Jeanne est une fille du peuple, qui veut sauver la patrie, mais que son roi décide de laisser à son sort, sans venir l’aider. Ce tableau est en vérité très proche de celui dressé plus haut par Henri Martin, et pour cause, il s’inspire beaucoup des travaux de Quicherat pour réaliser son Histoire de France. Notons enfin l’ironique commentaire de Jules Quicherat à propos de l’ouvrage de Voltaire, qui déclare « L’effet de Voltaire fut de restaurer les études sur Jeanne d’Arc. » Ainsi, à travers son œuvre, Quicherat participe au renouveau historiographique de Jeanne d’Arc, en proposant une excellente base de travail à quiconque désire s’intéresser à elle. Cependant, là où son travail se cantonne à la sphère intellectuelle principalement, un autre historien joue un rôle important dans le but de diffuser cette nouvelle image de Jeanne.

 

Jules Michelet : la popularisation de la lecture républicaine

Bien connu pour ses multiples ouvrages concernant l’histoire de France, les mots qu’il pose sur la vie de Jeanne d’Arc sont considérés comme extrêmement justes au XIXème siècle. Son Histoire de France est probablement son écrit le plus connu aujourd’hui, et il consacre de nombreuses pages à cette dernière, mais s’attarde plus longuement dans un texte biographique de la Pucelle. Dans celui-ci, il nous livre un superbe profil de la jeune fille, en insistant évidemment sur les poncifs. Pour Michelet, Jeanne est le peuple, sa plus pure et parfaite incarnation, arborant les plus beaux sentiments de ce dernier. Elle n’est aucunement considérée comme un être divin, ni comme une sorcière comme certains le suggèrent à l’époque – Michelet nous apporte même une anecdote expliquant qu’un homme du clergé jette de l’eau bénite à Jeanne pour s’assurer qu’elle ne soit pas un être diabolique, ce à quoi elle répond « Approchez hardiment, je ne m’envoulleray pas ». Michelet, anticlérical convaincu, veut s’éloigner de cette vision providentielle de l’histoire, et considère plutôt que la volonté du peuple est le moteur de l’histoire, et que Jeanne est donc son illustration. Il déclare que Jeanne est différente des autres martyrs de la religion chrétienne, en affirmant que « Ces fanatiques [les martyrs chrétiens]n’ont rien à voir ici. La sainte fille n’est point des leurs, elle eut un signe à part : Bonté charité, douceur d’âme »[5]. Il rejette également le fait que Jeanne exécute sa mission après avoir entendu des voix divines, étant donné que Jeanne est « une toute jeune fille, confondant la voix de son cœur et la voix du ciel ». Par cette explication Michelet veut dégager toutes les explications superstitieuses qui entourent sa mémoire et veut libérer Jeanne de son ancienne image, qui est normalement indissociable de l’aspect divin. Mais Michelet décide d’aller plus loin, en indiquant qu’elle permet au peuple français de se rendre compte de sa situation de peuple, permettant de créer la patrie : « Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie, chez nous, est née du cœur d’une femme, de sa tendresse, de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous. »

Face à ce bouleversement, les historiens catholiques – dans cette catégorie se retrouveront les royalistes et les républicains qui défendent la vision catholique – qui avaient pour la plupart laissé Jeanne d’Arc de côté, décident de réagir, en proposant une autre interprétation du périple johannique.

Dessin de Jeanne d’Arc, réalisé par le sculpteur Paul Dubois. On lui doit également une sculpture de Jeanne à cheval brandissant son épée dans le but de châtier l’ennemi.

 

La riposte catholique

Dans ce mouvement de réaction, on retrouve tout d’abord un personnage déjà évoqué plus haut, il s’agit de Guido Görres. Malgré sa nationalité allemande, ce dernier refuse d’accepter que l’image de Jeanne soit détournée du divin : pour lui, ce sont deux idées indissociables. D’un autre côté, le fait qu’il ne soit pas français peut lui permettre de faire preuve de plus d’objectivité dans son travail, de ne pas pencher dans la mauvaise foi – ce dernier est même d’accord avec Quicherat sur son constat du deuxième procès qui poursuit un but de réhabilitation et qui est donc douteux. Son travail va cependant dans le sens de l’action divine, ce qui en fait une source opposable à la doxa républicaine. Son travail est notamment une base de travail intéressante pour les autres historiens qui vont essayer de s’acquitter de la vision du XIXème siècle. Une autre figure de cette riposte est Henri Wallon. Ce républicain catholique nous soumet une histoire de Jeanne en 1860 dans laquelle il essaye de s’affranchir de la vision républicaine et catholique, en proposant une œuvre la plus dénuée d’idéologie. Tout en livrant avec précision les moindres faits et gestes de la vie de Jeanne d’Arc, il est moins incisif que d’autres républicains comme Quicherat ou Michelet sur la thèse du roi qui abandonne Jeanne d’Arc. En effet, selon lui, Jeanne est en froid avec les proches du roi et le roi commence à douter d’elle, étant donné qu’ils considèrent que la mission de Jeanne ne doit pas aller au-delà du couronnement. Ainsi, une fois Jeanne capturée, Wallon considère qu’il est bien trop compliqué pour Charles VII de récupérer Jeanne d’Arc. De plus, il rappelle que l’Université de Paris, qui joue un rôle majeur dans le jugement de Jeanne, est du côté anglais et fait pression sur Jean de Luxembourg afin que sa prisonnière soit confiée aux mains des Anglais. Cette même université décide même d’envoyer une lettre aux Bourguignons et à Jean de Luxembourg dans laquelle il est précisé que les Français sont en route pour récupérer Jeanne – c’est ici un mensonge dans le but de presser le transfert de la détenue. Wallon évoque également une source, celle de Antonio Morosini, chroniqueur, qui explique que Charles VII menace de guerre les détenteurs de Jeanne d’Arc si cette dernière est vendue aux ennemis – cependant cette source est considérée comme peu fiable par certains historiens. Ainsi, sans incriminer directement le roi, Wallon comprend que ce dernier est dans une situation complexe et récupérer Jeanne est tout de même délicat. Si son sauvetage n’a pas lieu, nous possédons des traces écrites dans lesquelles il témoigne de sa tristesse et de son désarroi face à la mort de Jeanne. Henri Wallon parvient donc à proposer une histoire consensuelle, sans tomber dans la dérive idéologique, et livre ainsi un travail d’une rare qualité pour le XIXème siècle. Enfin, c’est Félix Dupanloup, évêque d’Orléans qui reprend le travail de ces deux hommes. Celui-ci est un fervent défenseur de Jeanne d’Arc et de sa cause, et exprime son admiration envers celle-ci dans ses panégyriques qu’il prononce durant la commémoration à Orléans. Dans ses derniers, on retrouve une volonté d’arracher Jeanne à l’idée républicaine et il considère la jeune fille comme sauveuse de la nation et fidèle à l’Église. Son ambition ne s’arrête pas ici néanmoins, il entretient secrètement un desideratum qu’il annonce officiellement en 1869 : faire canoniser Jeanne d’Arc. Il reçoit notamment le soutien de Henri Wallon qui est prêt à plaider en faveur de cette dernière. La procédure exige l’ouverture d’un nouveau procès afin d’étudier en détail le sujet. Hélas, la tâche s’annonce ardue car les arguments à l’encontre de Jeanne sont importants, comme son abjuration – pour Henri Wallon Jeanne ne comprend pas vraiment à quoi rime la cérémonie d’abjuration, d’où le fait qu’elle accepte d’abjurer. Un autre argument important est la fin de sa vie, qui n’est pas considérée comme celle d’un martyr et qui a été décidée par l’Église, ce qui dérange un peu cette dernière de déclarer saint quelqu’un qui a perdu la vie sur une décision ecclésiastique. Certains considèrent même que l’annulation du dernier procès revient à remettre en cause un principe décidé lors du concile Vatican I, qui est l’infaillibilité pontificale. Malgré une bonne volonté évidente de la part de Félix Dupanloup, le procès est mis de côté, et la canonisation n’est pas prévue pour le moment. Les querelles entre catholiques et républicains sont donc incessantes autour de Jeanne, pour savoir lequel des deux camps est le plus digne d’elle.

 

Une lutte pour la figure de Jeanne d’Arc

Cependant, avec la chute de Napoléon III, la victoire des allemands et cette IIIe République naissante, le déchaînement de passions provoqué par Jeanne est toujours notoire. Jeanne est certes considérée comme une figure importante suite à cette défaite, en tant que « patronne des envahis » qui résiste face à l’envahisseur allemand qui récupère un morceau du territoire français, mais cela ne suffit pas.  De nombreux évènements vont creuser la division autour de sa figure en cette fin de XIXème siècle. Tout d’abord, avec le centenaire de la mort de Voltaire en 1878. Un évènement est organisé en cette occasion, étant donné que la République Française accapare Voltaire comme un allié – bien que ce dernier n’aurait pas forcément été un fervent admirateur de la tournure des choses. Une coïncidence vient donner une bonne occasion aux opposants à la Révolution Française et à ce qu’elle est devenue à travers la République, c’est la mort de Jeanne le 30 mai, qui concorde avec la mort du philosophe, un 30 mai également. En marge de cette manifestation d’hommage à Voltaire, une autre du même type émerge en face, au nom de la Pucelle. Les partisans de cette dernière ne supportent pas le philosophe pour ses idées, mais surtout pour sa charge à l’encontre de Jeanne. Les altercations verbales entre les deux groupes sont nombreuses et Jeanne, à partir de ce moment, devient pleinement un symbole contre-révolutionnaire. L’historiographie catholique continue sa riposte en produisant des écrits, Jean-Baptiste-Joseph Aryoles et La vraie Jeanne d’Arc qui propose une lecture plutôt idéologique cette fois-ci – Aryoles se demande même si l’évêque Cauchon n’est pas un prodrome du protestantisme.

Face à cette résistance des catholiques à laisser Jeanne aux républicains, certains réagissent. Lucien Herr, figure socialiste du XIXème siècle déclare même dans le journal Le Parti Ouvrier, dans son article au nom explicite « Notre Jeanne d’Arc » que « Jeanne est des nôtres, elle est à nous » La réaction républicaine est logique quand on se remémore le mal qu’ils se sont donnés à travailler autour de Jeanne pour en faire disparaître les anciennes idées – d’autant plus que les catholiques avaient plus ou moins abandonnés Jeanne, quand les républicains ont accueilli cette dernière. Un changement important est visible à partir de 1879, quand les Républicains possèdent une emprise majoritaire sur le pouvoir, et peut pleinement continuer son processus de républicanisation de la France, en instaurant la Marseillaise comme hymne national de la France, la fête nationale, le 14 juillet – après une longue hésitation entre de nombreuses dates ! D’un autre côté, elle choisit minutieusement les personnages qui doivent être mis à l’honneur dans l’histoire nationale, et évidemment, Jeanne est conviée à en être. Joseph Fabre, homme politique, propose même en 1884 et en 1894 une fête nationale en l’honneur de la Pucelle. L’idée est intéressante, car elle permettrait de satisfaire à la fois les défenseurs de la vision républicaine mais également catholique. Si en 1884, la proposition n’est pas retenue, en 1894 le sénat s’y intéresse grandement, et est majoritairement favorable, mais les députés n’arrivent pas à se mettre d’accord et le projet est abandonné. Ils pensent qu’une fête nationale à l’effigie de celle qui embrase le cœur des opposants à la République est vouée à instaurer le désordre. Théodore Garnier, un abbé, fervent défenseur d’une fête nationale johannique, écrit ceci en 1894 à propos de cette éventuelle fête : « La France catholique et la France athée, la France qui voudrait tout pardonner et la France qui ne veut pas de pardon parce qu’elle entend encore frapper ». Jeanne, comme on l’a vu, devient un personnage littéraire intéressant dès le XVIIème siècle, mais elle bénéficie d’un grand déploiement dans le monde artistique durant ce XIXème siècle, avec quelques exemples parmi les plus courants, comme Ingres, qui dès 1855 sublime la Pucelle avec sa Jeanne d’Arc au sacre du roi Charles VII. En 1872, le sculpteur Emmanuel Frémiet reçoit une commande d’une représentation de la jeune fille. Le but recherché est de faire une statue qui corresponde aux critères républicains. Hélas, une fois terminée, elle ne correspond pas aux attentes des commanditaires et du public. Si la sculpture représentant une fluette fillette arborant tout de même une armure, elle est totalement effacée par un cheval imposant. On est loin de la brave fille du peuple qui vient sauver la patrie et qui l’incarne – notons que le sculpteur qui est insatisfait de son travail s’essaye pendant plusieurs années à produire d’autres versions pour répondre aux critiques.

Statue de Jeanne d’Arc par Emmanuel Frémiet. Visible à la place des Pyramides, Paris.

La volonté d’arracher Jeanne à l’Église est également présente dans l’esprit de certaines personnalités de la fin du XIXème et du début XXème siècles. Ils utilisent ainsi la jeune fille qui est déjà présente dans les esprits pour renforcer la lutte contre le cléricalisme. D’un côté, le journal La Lanterne est soucieux de déposer une gerbe en l’honneur de Jeanne d’Arc sur laquelle il est inscrit « À Jeanne la Lorraine, à l’héroïque Française, à la victime du cléricalisme ». Jaurès a déjà fait allusion à Jeanne dans un de ses discours, Ferry est d’accord pour élever une statue « laïque » en son honneur… Anatole France réalise un ouvrage mal reçu sur Jeanne d’Arc, toujours à la recherche de rationalisme et qui attaque la figure de Jeanne d’Arc, à tel point que des protestations naissent dans son propre camp en réaction à cet affront. Jean-Baptiste-Joseph Aryoles proposera une réponse cinglante dans La prétendue vie de Jeanne d’Arc de M. Anatole France, Monument de cynisme sectaire, document dans lequel il s’attelle à attaquer Anatole France sur sa position en expliquant précisément sur quels points il se méprend. L’Action Française se place du côté des catholiques dans la défense de Jeanne, et, en 1913, dépose une gerbe de fleurs devant une statue de cette héroïne, tandis que les Jeunesse Laïques, font de même, mais accompagnée d’un message « Pour Jeanne d’Arc trahie par son roi et brûlée par l’Église »

Les tensions se font même sentir dans le secteur de public, notamment avec l’enseignement, comme le prouve l’affaire Thalamas. En 1904, le professeur Amédée Thalamas provoque une polémique en commentant la copie d’un de ses élèves qui ne parlait pas de la Pucelle de la bonne manière – en d’autres termes, la copie n’est pas suffisamment républicaine. Des parents s’indignent face à cette contestation de l’épopée johannique et rapidement l’affaire devient gênante pour le gouvernement. Afin d’étouffer paisiblement l’affaire, Thalamas est envoyé dans un autre lycée, mais c’est un échec. L’intéressé se justifie même dans un ouvrage qui excite encore plus les passions. Même les cours du professeur seront dérangés par ceux qui ne le pardonnent pas, à tel point que la garde républicaine devra intervenir !

On remarque donc, à travers ces multiples exemples, que Jeanne d’Arc déchaîne les passions durant cette IIIe République. Jamais durant l’histoire, elle ne profite d’une telle audience. Peu importe l’idée politique, elle est un enjeu, véritable clé de voûte de cette période. Bien que la République s’attaque à un pilier restant de l’Ancien Régime – l’Église – avec sa victoire via la loi de séparation de l’Église et de l’État, les catholiques n’abandonnent pas l’image de Jeanne d’Arc aux Républicains et continuent de se battre en faisant de Jeanne d’Arc leur symbole. Même les plus extrêmes dans leurs visions de Jeanne d’Arc se perdent, en déclarant d’un côté que Jeanne est « enfermée dans le buisson fleuri des légendes » et de l’autre, qu’elle est la sauveuse de la France dans son « invasion du satanisme » Certains esprits proposent toujours une lecture plus conciliante, dont Lamartine , qui, dans son ouvrage consacré à Jeanne, en fait « l’héroïne et la sainte du patriotisme français » et déclare que « Sa mission n’est que l’explosion de cette foi patriotique dans sa vie » – mais Lamartine reste républicain malgré qu’il ne soit pas extrême. Mais si Jeanne déchaîne autant les passions, elles vont devoir se cristalliser rapidement à l’approche du conflit mondial et d’un évènement tant attendu par certains.

 

Jeanne depuis le XIXème siècle

 

La première guerre mondiale et la Pucelle canonisée

Le péril germanique menace la France une nouvelle fois, et les querelles de chapelle doivent cesser en conséquence. Les hommes politiques, plutôt de s’écharper autour de l’utilisation de Jeanne d’Arc doivent se concentrer sur le danger qui pèse sur la France. Déjà, avec le mouvement du Ralliement engendré sous le pape Léon XIII qui provoque l’adhésion des catholiques à la IIIe République, les conflits s’essoufflent. Quand la France rentre en guerre cependant, Jeanne doit faire front avec les soldats. Encore une fois, elle est idéalisée en tant qu’exemple : celle qui a donné sa vie pour accomplir sa mission et protéger sa patrie. On considère même que la Pucelle est bénie, quand, alors que la ville de Reims est détruite par les bombardements, sa statue est toujours debout, comme dernier rempart face à l’ennemi. Cette image de la patriote Jeanne d’Arc devient populaire, et les anciens adversaires s’accordent donc indirectement à ce sujet : elle doit enivrer le peuple français de patriotisme, de cette volonté indéfectible de se battre pour défendre sa terre. On retrouve également un chant de Jean Vézère, évoquant la vie de la jeune fille, en insistant sur le soutien qu’elle apporte aux soldats durant la guerre. Ici, un bref extrait de ce dernier :

C’est durant l’entre-deux-guerres que la mémoire de la Pucelle évolue, celle-ci étant affectée par un évènement fondateur, sa canonisation. Face à une demande importante des catholiques français, un procès est ouvert en 1894 afin de s’intéresser une nouvelle fois au cas de la Pucelle. C’est déjà une grande victoire, quand, en 1909, Pie X accepte de béatifier la jeune fille. En effet, l’intérêt est double, car il permet de satisfaire les Français d’un côté, mais aussi de rétablir une meilleure entente entre la République et la papauté, suite à la loi de 1905. Mais c’est en 1920 que Jeanne est déclarée comme sainte, par le pape Benoît XV, bien que son caractère soit particulier, car elle n’est pas une sainte universelle, mais nationale. De plus, elle n’est pas considérée comme martyr, du fait de l’origine de sa mort. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car Pie XI, en 1922, est déterminé à aller plus loin. Ainsi, il publie la lettre apostolique Beata Maria Virgo in cælum Assumpta in Gallicæ déclarant que Marie est la patronne principale de la France, et Jeanne d’Arc, en tant que seconde patronne, au même titre que Thérèse de Lisieux – qui voue une grandiose admiration à Jeanne. Cet enchaînement de décisions est essentiel dans les relations entre la papauté et la République française, permettant aux relations de s’améliorer.

Mais cette canonisation n’est pas le seul évènement majeur de l’année 1920. L’écrivain Maurice Barrès livre ses mots à propos de Jeanne d’Arc, durant un discours visant à soutenir un projet de loi instaurant une fête nationale de Jeanne d’Arc : « Il n’y a pas un Français, quelle que soit son opinion religieuse, politique ou philosophique, dont Jeanne d’Arc ne satisfasse les vénérations profondes. Chacun de nous peut personnifier en elle son idéal. Êtes-vous catholique ? C’est une martyre et une sainte. Êtes-vous royaliste ? C’est l’héroïne qui a fait consacrer le fils de Saint Louis par le sacrement gallican de Reims… Pour les Républicains, c’est l’enfant du peuple qui dépasse en magnanimité toutes les grandeurs établies… Enfin les socialistes ne peuvent oublier qu’elle disait : “J’ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des malheureux” »[6]. Barrès, au même titre que ces historiens qui assistent aux guerres de religion, considère qu’elle peut réunir la France divisée, et c’est dans ce sens que son image doit aller.  C’est une victoire pour Barrès, étant donné qu’une fête du patriotisme est instaurée en honneur à Jeanne d’Arc. Elle a lieu, non le jour de la mort de Jeanne d’Arc, mais le deuxième dimanche de mai – le jour de la mort de Jeanne est déjà utilisé par l’Église.

 

De la fin de l’entre-deux-guerres à Vichy : l’image de la Pucelle mise en doute

Première page du journal de l’Action Française du Lundi 10 mai 1937.

Néanmoins, certaines voix s’élèvent et conteste cette vision patriotique de Jeanne, tout en blâmant la récupération de Jeanne par l’Église, alors qu’elle l’avait condamnée des siècles plus tôt. Le journal communiste L’Humanité, dès 1929 est toujours plus incisif dans ses paroles, s’attaquant à la présence durant les cérémonies des ecclésiastiques « qui grillèrent Jeanne d’Arc ». La révolution historiographique que connaît le XXème siècle avec la fondation de la revue des Annales. Histoire, Sciences sociales fait de Jeanne une figure moins prégnante, étant donné que le nouveau courant historiographique, s’intéresse moins aux grands personnages de notre histoire. Enfin, l’extrême-droite est accusée au début des années 1930 de reprendre l’histoire de Jeanne d’Arc, de se l’accaparer, et de salir son image par les positions qu’elle revendique, notamment à travers l’antisémitisme, laissant croire que le personnage de Jeanne est antisémite.

Tract sous la forme d’une carte postale distribuée en 1939 lors des fêtes d’Orléans, alors que le député Jean Zay, qui a son nom sur la carte, était présent.

Charles Maurras, intellectuel du XXème siècle, s’attache à défaire l’image républicaine de Jeanne dans sa Méditation sur la politique de Jeanne d’Arc. Il propose une réflexion aux antipodes de la doxa républicaine, affirmant que « les mêmes esprits qui méprisent un peu le nom et l’histoire de Jeanne d’Arc s’ingénient à nous suggérer que, de notre temps, elle eût été républicaine ». Il défait l’idée que Jeanne parle aux masses pour se soulever contre les Anglais et qu’elle décide simplement de suivre ce que la situation exige, c’est-à-dire de sauver le royaume. Il termine sa réflexion ainsi « Il ne me semble pas qu’il puisse être interdit de saluer en Jeanne d’Arc sa fidélité à ce qu’il y a de plus solide et de plus vivace, l’État, le Roi, dans la structure de son ouvrage, notre Patrie ». Il affirme sans hésitation que Jeanne est avant tout au service de la monarchie et donc que ce n’est pas à la République de recevoir son héritage.

On constate néanmoins un ralentissement concernant les travaux de recherche autour de Jeanne, et pour cause, le XIXème siècle s’est dévoué à l’étude de ce personnage, dressant un profil plutôt complet de ce dernier.

Affiche de propagande utilisée sous Vichy, sur laquelle on voit la cathédrale de Rouen en flamme et Jeanne qui est enchaîné, comme sur son bûcher. On peut lire « Les assassins reviennent toujours sur les lieux de leur crime ». L’idée est bien évidemment de créer un sentiment anglophobe.

Avec la défaite française en 1940 durant et l’instauration du régime de Vichy, Jeanne d’Arc est de nouveau mise en avant, considérée comme celle qui peut réunir les Français dans cette étape difficile. De plus, n’oublions pas que Jeanne est une figure de résistance aux Anglais, qui sont les ennemis des Allemands : à ce titre, Jeanne doit être utilisée pour susciter une anglophobie chez les Français, de sorte à qu’ils acceptent leur situation et luttent face aux Anglais. La fête patriotique de Jeanne d’Arc est également modifiée, afin que l’on puisse être béni durant cette dernière par exemple. Pour l’année 1942 cette dernière devient la « fête des jeunes » étant donné que la jeunesse joue un rôle important dans la propagande vichyste. Ce changement exceptionnel est justifié étant donné que « il est nécessaire de rendre le sens de l’ordre, de l’harmonie, de la discipline, des manifestations collectives aux jeunes […] pour mieux pénétrer la masse des jeunes isolés » S’opposant à la IIIe République, Jeanne d’Arc est ici un modèle à suivre. Elle est rêvée dans cette France vichyste, arborant des valeurs saines que le régime de Vichy veut mettre en avant. Même les communistes décident d’utiliser Jeanne d’Arc, en faisant le rapprochement entre cette dernière et Danièle Casanova, femme communiste qui meurt en déportation. La Résistance est soucieuse à son tour de l’image que véhicule la France de Vichy, et ainsi, utilise Jeanne comme porte-drapeau, mais pas en tant qu’ennemi des Anglais, mais en résistante face à l’envahisseur du XXème siècle, l’Allemand. Notons également la comique concordance des dates, entre la délivrance de la ville d’Orléans, le 8 mai et l’armistice qui est également signé le 8 mai !

 

Jeanne d’Arc après la Seconde Guerre mondiale : la fin d’un règne ?

Avec la fin de la guerre, les élites commencent à douter du personnage étant donné qu’il peut être utilisé pour de nombreuses causes, comme Vichy le prouve. La reconstruction de la France est une priorité et le général de Gaulle abandonne l’idée d’utiliser Jeanne d’Arc dans celle-ci – notons que Roosevelt avait ces mots amusants à propos de Charles de Gaulle : « Comment voulez-vous que je fasse avec un homme qui se prend à la fois pour Jeanne d’Arc et Napoléon ! » La figure de Jeanne inspire timidement quelques mouvements, comme une « Alliance Jeanne d’Arc » en Algérie, qui souhaite défendre l’Algérie française – une autre alliance s’inspirant du nom de cette héroïne française est créée en 1911, à Londres, nommée « Alliance internationale Jeanne d’Arc » mouvement considéré comme féministe et catholique. L’historien André Bossuat réalise un bref ouvrage autour de Jeanne d’Arc, dans laquelle il expose la théorie que Jeanne n’est pas « l’origine du sentiment national, comme le XIXème siècle l’avait martelé, Jeanne d’Arc est le produit d’une construction idéologique antérieure sans laquelle elle n’aurait pu fleurir ». Les détracteurs de Jeanne ne sont plus, ou bien trop dispersés, à tel point qu’ils sont ignorés, comme Robert Chabanne qui explique dans un ouvrage – opposé à Jeanne – que « il ne nous sera plus possible d’honorer simultanément Jeanne d’Arc et l’Église »[7] en insistant sur le fait que Jeanne est totalement contraire à l’Église – il doute même de la divinité de sa mission, constatant qu’elle peut très bien venir de l’Enfer en vérité et qu’il est impossible de le vérifier…

La reprise de son image à des fins partisanes est très critiquée, quand, en 1988, Jean-Marie Le Pen décide d’en faire un symbole. En choisissant le 1er mai pour commémorer celle qui incarne les valeurs nationales, il y a bien évidemment la volonté de faire concurrence aux syndicats qui marchent habituellement en cette fête du travail. Cette accaparation pose problème du fait qu’il est inconcevable que Jeanne soit rattachée à un parti : elle appartient désormais à la France. Dans le Petit dictionnaire pour lutter contre l’extrême droite, Olivier Duhamel et Martine Aubry déclare que « puisque tout élève, français ou étranger, a forcément entendu parler de la petite bergère luttant pour la liberté et infléchissant la marche de l’histoire, ne laissons pas l’extrême-droite s’associer illégitimement à un modèle positif des représentations collectives ». Néanmoins ces querelles pour la figure de Jeanne d’Arc ne constituent en rien un regain pour la question johannique : c’est une sorte de rituel pour la droite et la gauche de se disputer son image depuis le XIXème siècle. Si le Rassemblement National semble aujourd’hui être le parti de la Pucelle, elle revient parfois dans les discours d’autres personnalités politiques, comme Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal ou bien Emmanuel Macron qui, en 2016, rend hommage à Jeanne dans la ville d’Orléans, en affirmant que « dans notre passé, il est des traces vibrantes qui doivent nous éclairer, nous aider à retrouver le fil de cette histoire millénaire qui tient notre peuple debout : Jeanne d’Arc appartient à cette histoire ». Il déclare aussi que Jeanne permet aux Français divisés de se rassembler, et qu’elle « fend le système », ce qui est ironique pour un homme qui sera élu un an après, sans se réclamer précisément d’un parti politique. Si Jeanne d’Arc fait l’objet de quelques brèves allusions, son règne semble désormais chancelant, reste à savoir pour combien de temps.

Sous la plume d’éminents intellectuels, elle s’est parée de multiples atours pour survivre à la rude épreuve du temps. Se perdant dans de multiples théories et attaques, elle devient un symbole de la monarchie française pour être perçue comme républicaine quelques siècles plus tard… En vérité Jeanne est l’incarnation des nombreuses vertus qui habitent le cœur des français : le courage, la justice, l’humilité, la loyauté, l’amitié, le patriotisme… Jeanne fut un exemple durant de nombreux siècles et elle doit continuer de nous inspirer aujourd’hui. Néanmoins, instrumentalisée jusqu’à nos jours pour des raisons politiques, elle n’a pas connu de répit. Malgré une influence amoindrie, elle est toujours en proie aux passions actuelles. Par exemple, la jeune militante écologiste Greta Thunberg est estimée en tant que « Jeanne d’Arc du climat » par certains : de quoi faire pâlir les nombreux admirateurs de la Pucelle. Ainsi, même si de nombreux historiens ont fait en sorte de rendre sa vie accessible, les fins idéologiques ont primées dans la plupart des cas. À ce titre, est-il possible d’affirmer que Jeanne d’Arc est une martyre de sa propre historiographie ? Si une telle réflexion devait voir le jour, les paroles de Léon Bloy seraient certainement les plus appropriées pour débuter un aussi noble travail :

« Le meilleur ami de la Pucelle et le plus sûr fut le bourreau qui lui ouvrit la porte du ciel ! »[8]

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Bibliographie

Bainville, Jacques. Histoire de France, Tempus, 2014.

Bloy, Léon. Jeanne d’Arc et l’Allemagne, G. Crès et Cie, 1915.

Bove, Boris. Le temps de la guerre de Cent ans (1328-1453), Belin, 2014.

Casali, Dimitri et Christophe Beyeler. L’histoire de France vue par les peintres, Flammarion, 2017.

Chaline, Nadine-Josette. « Images de Jeanne d’Arc aux XIXe et XXème siècles » dans De l’hérétique à la sainte : les procès de Jeanne d’Arc revisités, 2012, pp. 273 à 284.

Collard, Franck. La passion Jeanne d’Arc,  Presses Universitaires de France, 2017

Dalisson, Rémi. La propagande festive de Vichy. Mythes fondateurs, relecture nationaliste et contestation en france de 1940 à 1944,  Guerres mondiales et conflits contemporains, 207 (3), 2002, pp. 5 à 35.

Deramond, Julie. Les cantiques sur Jeanne d’Arc, ou quand l’Église fait sa publicité (entre 1870 et 1920), Le Temps des médias, 17 (2), 2011, pp. 21 à 29.

Desama, Claude. Jeanne d’Arc et Charles VII, Revue de l’histoire des religions, 170 (1), 1966, pp. 29 à 46.

Foucart, Claude. « Cette vivante énigme : Jeanne d’Arc » dans Figures mythiques médiévales aux XIXe et XXème siècles, 2004, pp. 19 à 29.

Michelet, Jules. Jeanne d’Arc, Gallimard, Paris, 2017.

Quicherat, Jules. Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc dite La Pucelle,  Jules Renouard et Cie, 1849.

Sevillia, Jean. Histoire passionnée de la France, Perrin, 2019.

Wallon, Henri. Jeanne d’Arc, Hachette et Cie, 1901.


[1] Michelet, Jules. Jeanne d’Arc, Gallimard, 2017.

[2] Pisan, Christine de. Ditié de Jehanne d’Arc. Herluison Éditeur, 1865.

[3] Collard, Franck. La passion Jeanne d’Arc, Presses universitaires de France, 2017.

[4] Collard, Franck. La passion Jeanne d’Arc, Presses universitaires de France, 2017.

[5] Michelet, Jules. Jeanne d’Arc, Gallimard, 2017.

[6] Discours de Maurice Barrès à l’Assemblée Nationale, le 14 avril 1920.

[7] Chabanne, Robert. Contre Jeanne d’Arc, Université Jean Moulin (Lyon III),1986.

[8] Bloy, Léon. Jeanne d’Arc et l’Allemagne, G. Crès et Cie, 1915.

 

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