Lectures estivales

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L’astre jaune commande le ciel, l’été est enfin là. Cette période idéale sera l’occasion pour des millions de Français de faire leurs valises et sillonner la France pour un repos bien mérité après une année teintée par la crise sanitaire et les mesures restrictives rythmant notre quotidien. Il demeure que l’arrivée des beaux jours ne constitue pas une raison valable pour se laisser happer ni par la paresse ni par la torpeur face au devoir qui nous incombe, celui de l’élévation commune.

« Le devoir de l’homme, c’est d’être utile aux hommes. (…) En effet, quand on se rend utile aux autres, on sert la communauté : en s’avilissant, on n’est pas seulement nuisible à soi-même, mais aussi à tous ceux auxquels, en s’améliorant, on aurait pu rendre service ; à l’inverse, quand on est bienfaisant envers soi-même, on est utile aux autres en ceci qu’on se met en état de leur être utile ». Cette citation dont la paternité doit être accordée à Sénèque fonde l’horizon qui doit nous habiter, la recherche de l’amélioration individuelle dans la perspective de servir le profit commun. C’est ainsi que Sénèque, et Cicéron avant lui, opéraient la distinction entre le negotium et l’otium. Le negotium dont l’étymologie est celle du « négoce » renvoie au monde des affaires et par extension fait référence au travail marchand. En somme, le negotium désigne l’activité humaine à laquelle participe l’homme pour assurer sa propre subsistance. La notion de otium quant à elle, symbolise un autre temps que celui du travail marchand, c’est un moment privilégié où l’homme n’a pas en vue l’appât du gain et ne consacre pas son temps au bon fonctionnement de son entreprise. Toutefois, ce moment n’est pas non plus celui des « vacances » et encore moins du « temps libre » dont François Mitterrand jugea qu’il eut été une bonne idée d’y consacrer un ministère pour en organiser les modalités. L’otium tel que l’entendait le Romain signifiait le moment où l’homme, temporairement désengagé de son labeur, allouait son temps au travail intellectuel, à la réflexion, au développement de sa technique dans les arts. Cette distinction entre negotium et otium met en exergue une conception du temps des antiques que nous jugeons intéressante de remettre au goût du jour, une conception dans laquelle la fin du travail marchand dans la journée d’un homme n’est pas synonyme d’un droit au divertissement et de cagnardise mais plutôt le moment propice à « l’oisiveté » (terme qu’il faut substituer à celui du loisir) permettant à l’homme de se perfectionner dans son être par le savoir et par là-même, en faire profiter la collectivité.

C’est dans cette perspective que Relève de France soumet à votre sagacité, une pile de livres dont nous vous recommandons chaleureusement la lecture durant cet été. Nous avons fait le choix de sélectionner des ouvrages iconoclastes et accommodants dans ces circonstances estivales, et sommes certains que leur lecture ne pourra que susciter les meilleures réflexions et apprentissages pour nos membres.

Le crépuscule du devoir, Gilles Lipovetsky

Gilles Lipovestky est un agrégé de philosophie et professeur de français, il est notamment reconnu pour son analyse cinglante de « l’hypermodernité  » qu’il délivre dans ses essais. Pourfendeur de l’hyperindividualisme, il dénonce une société du vide dans laquelle le désengagement dans la vie publique des citoyens est accompagné d’une détérioration de notre culture commune, au nom de l’inclusion de la variété des formes de vie.

Dans Crépuscule du devoir, le philosophe tente de souligner le paradoxe de nos sociétés libérales. Les temps démocratiques nous assaillent de notions relevant de « l’éthique » comme celles de bioéthique, d’actions humanitaires, de sauvegarde de l’environnement ou encore de moralisation des affaires publiques. Derrière les coulisses de cette éthique moderne et aseptisée, où il est demandé à chacun de prendre ses responsabilités sur fond de discours apocalyptique – nous penserons au réchauffement climatique – la morale semble n’avoir jamais été aussi pesante et dépendante de l’action individuelle. Pour autant, malgré le label éthique couronnant chaque produit ou comportement, Lipovetsky nous fait admirablement remarquer que le grand absent de ces luttes est le devoir se symbolisant par le dévouement pour autrui. Dans une société libérale où nous consacrons chaque jour une kyrielle de droits subjectifs, exaltant l’individu-roi obnubilé par son désir et devenant la mesure de toutes choses, la propagande éthique est incapable d’engendrer des actions morales effectives en raison de l’incapacité des hommes à poursuivre des idéaux suprêmes, confinant ainsi ces discours à l’éloge du bien-être et du « care ».

Cet ouvrage est à lire absolument pour comprendre la tartufferie de cette nouvelle forme de morale prônée aussi bien par les gouvernements que par les entreprises, en se rappelant que l’esprit sacrificiel ne peut émerger réellement que dans une société consciente de son histoire, ses traditions, ses accomplissements constituant le véritable ciment national hérité d’un passé, consolidé par le présent et garanti par un avenir commun.

Gilles Lipovetsky. Le crépuscule du devoir, Paris, Folio, 2000, 368 pages. 9,2€.

 

Graziella, Alphonse de Lamartine

Principalement reconnu pour ses poèmes, on a tendance à oublier que Lamartine s’est essayé au roman durant sa vie – bien qu’ils soient calqués sur sa vie personnelle, comme Raphaël. Figure à la fois littéraire, par son appartenance au mouvement romantique qui imprègne le dix-neuvième siècle, son engagement politique est pareillement remarquable et atteint son apogée lors de la révolution de 1848.

Graziella n’est pas qu’un simple roman pour Lamartine, c’est, d’après ses propres mots « une pure et simple réminiscence de mes dix-huit ans ». En peignant sa vie dans ce roman – avec quelques infidélités à la marche de l’histoire malgré tout – il parvient à proposer une œuvre profondément romantique. Le jeune homme, alors âgé de vingt ans en 1810 – et non pas de dix-huit comme le roman l’affirme – est contraint au voyage en Italie pour s’éloigner d’un amour interdit. « Je traîne, je promène, je berce par toute l’Italie mes ennuis déchirants », voilà comment ce voyage s’annonce pour celui qui est incapable de noyer son chagrin dans ses pérégrinations et de procurer un remède à son âme. Mais alors qu’il séjourne à Naples, il fait la connaissance d’une pauvre famille de pêcheurs et apprécie tout particulièrement la compagnie de la jeune fille de la demeure, lui permettant alors d’oublier ce triste sort auquel il est enchaîné. L’attendrissante Graziella devient ainsi l’objet des passions du jeune homme, qui échappe aux affres d’un amour interdit pour en embrasser un nouveau tout aussi incertain.

Graziella est à ce titre, un récit qui s’inscrit directement dans la tendance romantique. On y retrouve un jeune homme en proie aux vagues de passions, que Chateaubriand développe dans le Génie du christianisme – on ne s’en étonne pas quand on sait que Lamartine était un lecteur assidu de Chateaubriand. Graziella est une lecture mélodieuse, qui permet de découvrir Alphonse de Lamartine autrement que par sa poésie. Elle permet de voyager et de découvrir une Italie romantique, c’est-à-dire non pas marquée par les désordres de la politique ou les conquêtes napoléoniennes, mais une Italie pittoresque, intemporelle, qui ne peut qu’enchanter le lecteur curieux de la découvrir, le tout rythmé par une innocente histoire d’amour.

Alphonse de Lamartine. Graziella, Paris, Folio, 1979, 256 pages. 6,9€.

 

Le système des objets, Jean Baudrillard

Jean Baudrillard (1929-2007) est un philosophe français du vingtième siècle. Analyste éminent de la société consumériste émergeant dans les années soixante-dix, La société de consommation, ouvrage de commande, demeure son œuvre la plus connue auprès du grand public, dans laquelle il dresse un tableau saisissant du rapport de nos sociétés modernes aux objets. Toutefois, ce n’est pas ce livre que nous vous recommandons aujourd’hui – même si nous vous en recommandons chaleureusement la lecture – mais un autre ouvrage, considéré par Baudrillard comme son plus brillant portant le nom Le système des objets.

À travers cette œuvre, Baudrillard tente d’expliquer les liens que nous entretenons avec notre environnement technique, et les relations que nous établissons à l’égard des objets. L’objet pour Baudrillard a une valeur illocutoire dans une société de consommation poussant à l’extrême la logique de la considération de l’objet pour autre chose que sa valeur utilitaire. L’objet n’est plus assigné à une fonction précise et une tâche déterminée, il endosse une dimension plus grande en devenant un signifiant ambulant portant un discours sur son acquéreur. Ainsi, par le processus de consommation qu’il définit comme une « activité de manipulation systématique de signe », Jean Baudrillard parvient à faire comprendre au lecteur que l’objet façonne bien plus qu’il ne croît le consommateur dont les composantes de l’identité deviennent dépendantes du narratif couvrant chaque objet à l’heure des slogans publicitaires pléthoriques.

Nous vous invitons à entrer dans le travail de Jean Baudrillard, à la confluence de la philosophie, la sociologie, ou encore la sémiologie pour mieux comprendre l’ère que nous vivons, celle qui confie à l’objet un pouvoir structurant.

Jean Baudrillard. Le système des objets, Paris, Gallimard, 1978, 288 pages. 12€.

 

La cité de l’homme, Pierre Manent

Penseur éminent du libéralisme, Pierre Manent offre à la lecture de La cité de l’homme un jugement original et intime sur la contradiction de l’homme moderne, tiraillé entre la nature et la grâce, les règles auxquelles il doit se soumettre et l’illusion des droits de l’homme, fiction qui doit être le point de départ et l’aboutissement de tout. L’histoire moderne est l’histoire de la conquête de la liberté, et le récent changement de paradigme philosophique, pour discret qu’il soit, n’aura pas échappé à l’érudition de l’auteur.

L’ouvrage explore la dualité de l’homme qui veut être à la fois beaucoup plus que lui-même, et en même temps rien de plus que son état de nature ; sa société, fondée sur la liberté, ouvre à la plus triste aliénation, tandis que la liberté elle-même se découvre une espèce de rupture interne au moment où elle semble triompher partout dans la philosophie et l’histoire des idées. Soutenu par une prodigieuse culture, Pierre Manent puise dans la tradition antique et remonte patiemment la généalogie des systèmes de pensée pour lever le voile sur le nœud gordien du libéralisme.

Pierre Manent. La cité de l’homme, Paris, Flammarion, 1997, 195 pages. 9€.

 

Les derniers jours : la fin de l’empire romain d’Occident, Michel de Jaeghere

Dès sa disparition et jusque maintenant, la chute de l’empire romain d’Occident a été pour les plus brillantes plumes européennes ou étrangères l’occasion de chercher les causes de la fin de cet empire dont on disait qu’il vivrait mille ans, et par cette étude, de cerner les signes de la faillite prochaine de leur propre civilisation. Machiavel, Montesquieu, Fustel de Coulanges ou encore Ludwig von Mises se penchèrent tous sur cette question, qui continue de nous hanter comme un rappel du péril qui pèse sur les grandes puissances que l’on veut croire inamissibles.

Le journaliste et historien Michel de Jaeghere nous livre dans Les derniers jours : la fin de l’empire romain d’Occident cette histoire qui s’achève selon la tradition en 476 avec la déposition de Romulus Augustule, dernier empereur romain d’Occident, fort des connaissances encyclopédiques accumulées sur le sujet depuis plusieurs siècles, et éclaire avec une vivacité remarquable un passage trop souvent ignoré de notre patrimoine. Loin du ton scolaire des ouvrages académiques, rien n’est cédé aux excès de l’historiographie romanesque du dix-neuvième siècle et ses hordes de barbares envahissant ni au relativisme de l’examen aseptique des écoles historiques modernes.

L’auteur du brillant essai La compagnie des ombres : à quoi sert l’histoire ? sait saisir l’idée d’ensemble et livrer une réflexion complète qui ne s’éraille pas par focalisation excessive. Ce compromis heureux ouvre la porte à une riche réflexion sur des thèmes de grande importance dans notre propre histoire, de l’idée de « rupture » civilisationnelle au moment de la chute de l’empire, à la poursuite de la romanité dans les royaumes qui succèdent à Rome jusqu’au commentaire prudent et rigoureux de notre actualité face à l’histoire. Fort d’une étude critique des pratiques historiographiques et d’un sens de la chronologie, l’auteur nous offre une lecture fraîche et inédite en langue française sur cette période méconnue de l’histoire.

Michel de Jaeghere. Les derniers jours : la fin de l’empire romain d’Occident, Paris, Les Belles Lettres, 2014, 658 pages. 26,9€.

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Auteur

Publication collective de l'équipe de Relève de France.

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